La cartographie des clubs de football à travers les réseaux sociaux

Les réseaux sociaux offrent un moyen puissant et efficace pour mesurer l'audience des clubs de football en fonction de l'origine géographique de leurs supporters. En voici deux exemples : le premier concerne les supporters de la Premier League dans le monde à travers le réseau Twitter, le second est consacré aux supporters de la Ligue 1 en France en fonction des requêtes effectuées sur Google.

La première carte concerne la répartition des supporters de la Premier League. Elle a été élaborée à partir des abonnés (followers) aux comptes officiels des 20 clubs qui composent cette ligue. Elle permet de repérer l'origine géographique des supporters et mesurer ainsi l'audience respective des clubs. La carte met en évidence au premier coup d'œil quelles équipes dominent chaque pays du monde. Il est possible d'approfondir l'analyse sur un seul club ou encore de comparer des clubs entre eux. En zoomant, on peut faire apparaître les clubs les plus populaires région par région (possibilité d'afficher également quels clubs arrivent en 2e, 3e, 4e ou 5e rang). Cette carte en "nid d'abeilles" est assez originale : afin de s'affranchir des découpages administratifs, Krist Wongsuphasawat qui est data scientist chez Twitter Analytics, a utilisé une technique appelée "hexagonal binning" qui divise la carte en hexagones de taille égale. L'échelle de précision n'est pas indiquée ni le degré de généralisation qui a servi à afficher les données collectées. Néanmoins l'analyse peut être conduite à une échelle assez fine. Les trous (en gris) laissent à penser que les supporters les plus nombreux sont dans les villes. La carte interactive est consultable sur le site de Twitter Analytics.


Répartition des supporters de la Premier League dans le monde en fonction
des abonnés sur Twitter
(source : Twitter Analytics)



Zoom sur la répartition des supporters de la Premier League en Europe montrant une cartographie en "nid d'abeilles" (source : Twitter Analytics)


Ce type de cartographie mesurant la popularité des clubs sur les réseaux sociaux donne lieu à des classements (ranking) très prisés par les médias sportifs. Newton Insight publie chaque année un rapport analysant les performances des équipes de la Premier League sur diverses plates-formes de médias sociaux. Leur étude approfondie révèle, entre autres, combien d'abonnés Twitter ont été gagnés par chaque club de football en 2017. Manchester United compte le plus grand nombre de followers parmi tous les clubs de Premier League sur Twitter (17,7 millions). Arsenal est la deuxième équipe anglaise la plus soutenue sur Twitter (13,4 millions), devant sa rivale Chelsea (11,8 millions).


Comparaison des posts par clubs de football sur les différents réseaux sociaux en 2018
(source : Newton Insight)


La deuxième carte concerne les supporters de la Ligue 1 en France en fonction des requêtes effectuées par les utilisateurs sur le moteur de recherche Google.

Pour suivre localement les clubs intéressant les internautes, le journal Libération, en partenariat avec le Google News Lab, a cartographié les clubs de Ligue 1 les plus recherchés par les internautes entre octobre 2014 et octobre 2015. Ne sont mis en couleur que les dix clubs intéressant le plus les internautes. "Sans surprise, la présence dans un département d'un club de Ligue 1 fait que ce département s'y intéresse principalement. C'est particulièrement visible en Ille-et-Vilaine, où l'ensemble du département favorise le Stade Rennais. Mais également pour l'ASSE ou le FC Nantes, qui arrivent à dépasser les frontières du département. D'autres clubs sont plus éparpillés. Si l'assise géographique de l'OM n'est pas très visible, le club est tout de même le deuxième club le plus recherché en ligne au niveau national. Et les petits points bleus clairs d'apparaître comme des confettis sur l'ensemble du territoire" (lire la suite de l'article sur Libération)


Carte de France des supporters par clubs de football en fonction du nombre
de requêtes sur Google
(Google Lab / Libération, 2015)
Saisir dans la barre un nom de ville ou de département pour zoomer sur un lieu précis



Pour élargir la réflexion sur la cartographie des réseaux sociaux, lire "Quand Facebook révèle nos liens de proximité" : le billet 1 est consacré à l'empreinte de Facebook aux Etats-Unis et le billet 2 est dédié à l'analyse plus large des "territoires" des réseaux sociaux tels qu'ils donnent à se (faire) voir sur Internet.


Colloque Produire la carte (Mulhouse, 20-22 mai 2019)

Produire la carte : représentations transfrontalières et interculturelles de l’Antiquité à nos jours 

Mulhouse, 20, 21 et 22 mai 2019
Appel à communications – Colloque 20-22 mai 2019
Télécharger l'appel à communications

Résumé

Le colloque entend proposer une réflexion et des débats sur les modalités de représentation cartographique de phénomènes transfrontaliers et interculturels. Interdisciplinaire et international, il devrait encourager à penser la carte hors des frontières politiques, en proposant une réflexion articulée autour de trois axes : le temps (quelle a été la compatibilité de ces phénomènes interculturels avec les travaux de cartographie réalisés au cours de l’histoire ?), l’espace (quelles approches des phénomènes interculturels ou transfrontaliers selon les espaces d’études, de création et de diffusion des cartes ?) et la méthode (comment et pourquoi réaliser des cartes intégrant de tels phénomènes ?).
Argumentaire

Les travaux de l’Atlas historique d’Alsace ont montré que les frontières politiques actuelles, en particulier celle qui sépare la France de l’Allemagne le long du Rhin, sont souvent peu pertinentes dans les entreprises cartographiques portant sur des périodes antérieures ou des phénomènes culturels, sociaux, économiques ou encore environnementaux. Ces derniers dépassent en effet fréquemment les logiques administratives qui président trop souvent aux choix d’échelles et d’espaces cartographiés. Or, qu’elles soient ou non intégrées dans un Système d’information géographique (SIG), les cartes permettent aussi de mettre en lumière des phénomènes, des structures et des organisations spatiales répondant à d’autres logiques que celles des territoires politiques. Par des choix et des contraintes techniques (échelles, projections), graphiques (figurés, simplifications) mais aussi intellectuels, la carte donne autant à voir qu’elle laisse de côté, et pour répondre à des besoins précis, elle fige sur le papier (ou l’écran) des contrastes là où d’autres critères auraient pu laisser apparaître des continuités, et inversement.

Le colloque entend contribuer à cette réflexion sur la démarche cartographique et s’interroger sur les modalités de représentation spatiale de phénomènes transfrontaliers d’une part et interculturels d’autre part. Les premiers renvoient inévitablement à la notion de frontière politique moderne, quasi-synonyme de limite et qui marque une différenciation systématique entre les territoires qu’elle sépare et qu’elle unit à la fois. A l’inverse, l’interculturel invite à considérer des frontières dynamiques car tout à la fois floues, mouvantes et poreuses, dont la coïncidence avec les limites politiques est loin d’être systématique. Trois questionnements indissociables orienteront les communications et les débats.

Le premier est temporel, et s’inscrit autant dans l’histoire de la cartographie que dans la cartographie historique. Il s’agira d’examiner les cartographies d’époque pour voir en quoi celles-ci ont pu figer certaines configurations territoriales, ou au contraire, lorsqu’elles sont support d’une idéologie, passent outre des organisations spatiales incompatibles avec leur message. Les travaux cartographiques réalisés dans le contexte des entreprises coloniales aux époques modernes et contemporaines semblent particulièrement propices à une telle réflexion. En quoi les cartes participent-elles aussi à la construction de systèmes nationaux de représentations ? De plus, dans quelle mesure, observe-t-on des évolutions ou des bifurcations ? On pourra également s’intéresser, par exemple, aux répercussions cartographiques de situations géopolitiques historiques, ou à l’usage des cartes en tant qu’outil pédagogique. La confrontation des territoires donnés à voir par les cartes anciennes et ceux mis en lumière par d’autres méthodes, y compris actuelles, sera bienvenue.

Un deuxième axe s’intéressera à la comparaison des pratiques cartographiques dans différents espaces marqués par des phénomènes interculturels ou transculturels. Les études de cas transfrontalières seront ici favorisées pour relever d’éventuelles différences de représentation d’un même espace. On pourra confronter les rapports à la carte, ainsi que son utilisation comme medium d’information et de travail par des groupes sociaux qui se distingueraient par une appartenance culturelle, étatique, linguistique différente. Par ailleurs, l’accès actuel à l’information (notamment grâce à sa dématérialisation qui contribue à son internationalisation) favorise la consultation de cartes dans d’autres contextes culturels que celui dans lequel elle a été produite, pouvant induire de nouveaux enjeux intellectuels, sociaux et politiques en termes de représentation de l’espace et du territoire, et jouer un rôle dans la diffusion de techniques, d’idées, de savoirs. Les interprétations de l’espace propres à chaque système politique et culturel résistent-elles aux interactions qui se multiplient aux échelles macrorégionales (l’Europe, par exemple) et mondiale ?

Les questions de méthode constitueront le troisième axe structurant la manifestation, en invitant les participants à réfléchir à la manière de cartographier les dynamiques transfrontalières et les objets interculturels. De la démarche heuristique conduisant à la carte, aux contraintes de projets scientifiques et pédagogiques plus imposants comme les atlas ou les SIG, les étapes, les approches et les solutions sont diverses et nombreuses pour en proposer une représentation graphique cohérente, a fortiori lorsqu’il s’agit de phénomènes historiques où les frontières actuelles n’ont plus de sens. Une fois la carte réalisée, quels usages l’historien, le géographe, l’archéologue, le sociologue… peut-il en faire pour révéler et étudier ces questions transfrontalières ou interculturelles ? Le colloque sera l’occasion d’évoquer les modes de valorisation de telles entreprises cartographiques.

Le colloque se veut interdisciplinaire, pour rassembler l’ensemble des acteurs de la communauté scientifique, institutionnelle, économique et pédagogique producteurs ou « consommateurs » de cartes. Il devra revêtir une dimension internationale indispensable à la mise en perspective des méthodes et des approches face à la carte. Organisé par le CRESAT, il se tiendra du 20 au 22 mai 2019 à l’UHA (Mulhouse).

Organisation

Le colloque est organisé dans le cadre du projet Cartographie historique pour un atlas transfrontalier (CHAT) piloté par le CRESAT (B. Furst, R. Boulat) et soutenu par le centre de compétences transfrontalières NovaTris.

Présentation de l'Opportunity Atlas et des problèmes d'interprétation qu'il pose

Quels quartiers des Etats-Unis offrent aux enfants les meilleures chances de réussite ?

C'est la question en apparence assez simple à laquelle a essayé de répondre une équipe de chercheurs à partir des données du Census Bureau américain. Cet atlas est le produit d'un travail de recherche conduit par des chercheurs issus de la fondation Opportunity Insights (Raj Chetty, John Frideman et Nathaniel Hendren de Harvard University et John Friedman, professeur associé à la Brown University) ainsi que des membres du Census Bureau (Maggie Jones et Sonya Porter). L'ambition est forte : il s'agit rien moins que de "cartographier les racines de la mobilité sociale dès l'enfance" à l'échelle de toutes les unités de recensement des Etats-Unis. 

Cet "atlas des opportunités" est d'abord un support d'information et de sensibilisation pour rendre visibles les inégalités. Pour ses auteurs, il se veut aussi un outil d'aide à la décision pour les responsables locaux et gouvernementaux confrontés à la nécessité de réduire les fractures sociales, un problème majeur aux Etats-Unis. Les chercheurs estiment que cette cartographie pourrait servir à répartir l'aide du programme de santé et d'éducation Head Start ou encore à délimiter les « zones d'opportunité » créées par la loi fiscale de 2017 (loi créant des incitations fiscales pour attirer des investissements à long terme dans des espaces confrontés à une pauvreté extrême et à une croissance lente de l'emploi et des entreprises). Ils suggèrent que les enfants des quartiers à faibles débouchés puissent bénéficier de priorités pour accéder à de bons établissements scolaires.


The Opportunity Atlas : interface de consultation de l'atlas en ligne 



The Opportunity Atlas se présente comme un outil de cartographie interactive disponible en ligne. Il est construit à partir de données anonymes concernant 20 millions d’Américains qui sont nés entre 1978 et 1983, qui ont donc entre 35 et 40 ans aujourd'hui. Les personnes ont été enregistrées en fonction de l'unité de recensement (unité géographique comptant en moyenne 4 200 personnes) dans laquelle elles ont grandi. Pour chacune des 70 000 unités des Etats-Unis, ont été établies des estimations concernant les revenus attendus des enfants parvenus à l'âge adulte, leur taux d’incarcération ainsi que d'autres indicateurs croisés avec le niveau de revenu de leur famille, leur appartenance ethnique et leur sexe. Une telle enquête ne serait pas possible en France où l'on ne peut pas demander l'appartenance raciale. Au pays de la discrimination positive, il s'agit non seulement de pouvoir cartographier mais aussi de pouvoir, si possible, réduire les inégalités en distribuant des aides ciblées en fonction de l'appartenance sociale et ethnique.

L'intérêt de cet Atlas est de pouvoir mettre en évidence les fortes inégalités aux Etats-Unis à une échelle très fine et selon des données ciblées touchant à l'économie, à l'éducation et aux conditions de vie (bien que l'étude ne mobilise pas de données sur le plan sanitaire et social). Les chercheurs dégagent trois constats :
  • Constat n°1 : les résultats des enfants à l'âge adulte varient considérablement d'un quartier à l'autre, parfois à un ou deux kilomètres de distance.
  • Constat n°2 : les lieux qui présentent de bons résultats pour un groupe ethnique n'offrent pas toujours de bons résultats pour un autre.
  • Constat n°3 : s'installer plus tôt dans un meilleur quartier permet d'augmenter le revenu d'un enfant de plusieurs milliers de dollars. Les enfants qui déménagent dans des quartiers à forte mobilité ascendante plus tôt dans leur enfance gagneraient davantage à l'âge adulte.

Revenus attendus des ménages adultes pour les enfants pauvres élevés à Washington et dans sa région

 

 (en rouge les familles gagnent moins de 27 000 dollars par an et sont dans le 25e centile de la répartition du revenu national)



 
 Taux d'incarcération des hommes noirs dans des familles à faibles revenus à Los Angeles
en fonction du quartier où ils ont grandi



Dans un article du New York Times (01/10/2018) qui présente les résultats de cette recherche, l'analyse est conduite à l'échelle très fine des quartiers de Seattle, les autorités de la Seattle Housing Autority (SHA) offrant à certaines familles des bons de logement pour accéder à un loyer plus élevé et leur permettre ainsi de s'installer dans des quartiers plus favorisés. Il s'agit clairement d'aider les programmes gouvernementaux ou fédéraux à cibler des lieux spécifiques, non pas en fonction du niveau de pauvreté dans le quartier, mais en fonction de la possibilité pour les enfants d'échapper à la pauvreté à l’âge adulte. Pour les autorités, il s'agit aussi de déterminer si et dans quelle mesure les aides sociales distribuées ont été efficaces. Dans le sillage de cette étude, d'autres chercheurs envisagent de réexaminer les programmes antérieurs du gouvernement avec ces nouvelles données, afin d’identifier où vivaient les enfants quand ils ont été l'objet des ces aides et ce qu'ils sont devenus par la suite.

La réponse consiste pour l'heure à offrir à certaines familles plus de choix quant à leur lieu de résidence. Mais de l'aveu de la SHA, cette solution n’aidera pas tous les enfants, tant que le problème général  ne sera pas résolu : comment convertir les quartiers en difficulté en des lieux où les enfants pauvres sont susceptibles de s'épanouir sans avoir à les quitter ? Les chercheurs reconnaissent que dans des villes en mutation rapide comme Seattle, certains quartiers peuvent avoir changé depuis les résultats obtenus à partir de la tranche d'âge des trentenaires qui a servi à conduire l'étude. Les nombreux commentaires qui ont été postés au bas de l'article du New York Times soulèvent des interrogations sur les limites de validité de cette étude. En 2015, le New York Times avait déjà consacré un article au titre quelque peu accrocheur voire polémique, à la question de savoir dans quelle région il vaut mieux grandir aux Etats-Unis. Pour certains observateurs attentifs qui ont soumis cette cartographie à la critique, les prévisions de revenus ne veulent pas dire grand chose, cela reste des estimations. Le revenu est souvent en corrélation avec le niveau d'éducation des parents, mais c'est le niveau d'instruction réel des enfants qui intervient dans le succès futur d'un enfant, davantage que le revenu. Bien que les quartiers puissent être en quelque sorte un indicateur de réussite future, ce qui se passe à l'intérieur des maisons en termes d'accès à la culture et à l'éducation est beaucoup plus important. On peut citer des exemples de familles qui ont vécu dans des quartiers très pauvres où les enfants ont réussi grâce à leurs parents et à leur implication personnelle dans la vie de leurs enfants. Il vaudrait mieux chercher les raisons pour lesquelles certains quartiers sont devenus indésirables et comment y remédier.



Carte utilisée par la Seattle Housing Authority pour identifier les quartiers où les enfants pauvres ont des chances de pouvoir sortir de la pauvreté (source : SHA)



Plusieurs questions restent en suspens dans l'utilisation de cet atlas et les analyses que l'on peut en tirer. Comme dans toute recherche scientifique, il peut y avoir des biais. Le premier biais concerne les estimations réalisées à partir d'une population qui a maintenant plus de trente ans. On ne peut pas en inférer directement le devenir des enfants qui habitent aujourd'hui ces quartiers. Les chercheurs ont en partie pallié cette difficulté en injectant des données socio-économiques actuelles. Une autre source d'interrogation provient du risque de déterminisme socio-spatial  : est-ce le quartier d'appartenance qui façonne en lui-même les trajectoires des enfants ? Ou ne faut-il pas considérer qu'une telle cartographie ne fait qu'indurer et finalement accuser des inégalités sociales, qu'elle contribue même à les renforcer en incitant les familles à abandonner leur lieu de vie pour aller résider dans un quartier plus favorisé ? Même si mobilité géographique et mobilité sociale sont intimement liées, se déplacer hors de son quartier demande une certaine confiance en soi qui manque à beaucoup de personnes en situation de pauvreté. Tout en reconnaissant l'importance cruciale de la mobilité notamment en milieu urbain, certains auteurs montrent que les populations pauvres entendent parfois s’opposer à l’injonction de mobilité en faisant le choix de l’ancrage local.

Il est indiqué sur le site que la production de cet Atlas a fait l'objet d'une clause de non-responsabilité : "les opinions et conclusions exprimées dans le présent document n'engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement les opinions du Census Bureau des Etats-Unis". On comprend que les conclusions puissent effectivement déboucher sur des analyses politiques, l'institut Opportunity Insights et la Harvard Kennedy School ayant à coeur d'apporter des éléments de débat politique sur les relations entre pauvreté, inégalité et réelles opportunités de s'en sortir. Les chercheurs s'appuient sur un constat chiffré : en moyenne, la mobilité ascendante d’un quartier voisin avec un niveau supérieur à la moyenne dans une région métropolitaine augmenterait de 200 000 $ les gains d’un enfant qui grandirait dans une famille à faible revenu. Les enfants qui grandissent dans de meilleures zones sont également moins susceptibles d'être incarcérés et moins susceptibles d'avoir des naissances précoces. Les enfants qui déménagent plus tôt dans leur enfance dans des quartiers à forte mobilité ascendante gagneraient donc davantage à l'âge adulte (on reste malgré tout dans une approche économique de la pauvreté, les données en termes de revenus étant celles qui sont les plus importantes dans cette étude).

Et les auteurs de faire remarquer prudemment : "la leçon à tirer de ces résultats n’est pas nécessairement que la mobilité soit la meilleure solution pour accroître la mobilité ascendante, mais plutôt que les faibles taux de mobilité ascendante observés dans certaines zones peuvent être modifiés." Oui mais peut-on modifier la mobilité au risque de rendre les quartiers pauvres encore plus délaissés ? Comme le montre l'étude sur la ségrégation résidentielle et scolaire de G. Orfied et P. Gandara, l’inégalité scolaire prolonge souvent l’effet de la ségrégation résidentielle urbaine. "Un ample débat est en cours aux États-Unis pour déterminer s’il vaut mieux centrer les efforts de déségrégation sur les lieux (place-based policies) ou sur la mobilité des personnes (mobility-based policies) [...]. L’une des raisons pour lesquelles, aux États-Unis, la lutte pour l’égalité raciale se mène sur le terrain de l’enseignement plutôt que sur celui du logement est que les transactions immobilières sont individuelles et complexes et qu’elles se nouent à une écrasante majorité sur le marché privé, ce qui occulte bon nombre de formes de discrimination."

Les données qui ont servi à élaborer l'Atlas sont entièrement téléchargeables. Plusieurs modes de consultation sont disponibles : 
  • mode basique : avec tous les indicateurs disponibles, mais sans possibilité de jouer sur les déciles
  • mode avancé : possibilité de filtrer la carte en utilisant les déciles. Il suffit de cliquer et de faire glisser sur la ligne située en dessous de la métrique choisie pour créer un filtre. Il existe également de nouvelles options sur le revenu des parents pour sélectionner les 1er et 100e centiles du revenu des parents.
  • mode comparaison : pour comparer deux groupes de population. La carte est colorée en fonction de la différence entre la métrique des deux groupes. Si le groupe sélectionné à l'aide des menus déroulants verts est plus élevé, il sera coloré en vert. Si le groupe en violet est plus élevé, il sera en violet. Plus la différence est grande, plus il sera sombre.

Liste des variables disponibles

Références

The Opportunity Atlas (atlas interactif en ligne)

Présentation sommaire de l'Atlas sur le site du Census.gov
http://www.census.gov/library/stories/2018/10/opportunity-atlas.html

Raj Chetty, John N. Friedman, Nathaniel Hendren, Maggie R. Jones & Sonya R. Porter, The Opportunity Atlas: Mapping the Childhood Roots of Social Mobility, septembre 2018.
Télécharger le rapport de recherche complet

Article du New York Times par Emily Badger et Quoctrung Bui (1er octobre 2018)
Detailed New National Maps Show How Neighborhoods Shape Children for Life

Autre article du New York Times en lien avec cette approche sélective par quartier (4 mai 2015)
The Best and Worst Places to Grow Up: How Your Area Compares

Ségrégation résidentielle et scolaire et transmission intergénérationnelle des inégalités aux États-Unis
par Gary Orfield et Patricia Gándara. French-American Foundation

A titre de comparaison pour la France :

L'Atlas des risques sociaux d'échec scolaire (2016) produit par le CEREQ en collaboration avec la DEPP (Education Nationale) s'inscrit dans un contexte différent, avec des méthodologies d'analyse et des approches différentes.

La ségrégation sociale entre collèges : un reflet de la ségrégation résidentielle nettement amplifié par
les choix des familles, notamment vers l’enseignement privé (Insee Première, n°40, septembre 2018)



Our World In Data, un site pour visualiser des données de manière très dynamique


Le site Our World In Data ("Notre monde en données") publie régulièrement des analyses scientifiques concernant les grandes tendances du monde contemporain. Les publications sont dirigées par l'Université d'Oxford et couvrent un large éventail de sujets dans le domaine de la démographie, la santé, l'alimentation, l'environnement, le développement, la croissance et les inégalités de revenus, l'énergie, l'éducation... Chaque thème est  décliné en sous-thèmes (sous-menus), ce qui permet un accès très rapide et aisé à l'information et aux cartes que l'on cherche.


Outre la fiabilité des analyses, l'un des principaux intérêts de ce site est la possibilité de représenter les données sous forme de cartes, de tableaux et de graphiques avec des visualisations interactives. Le but est de montrer comment et pourquoi le monde est en train de changer. Tous les phénomènes étudiés le sont de manière dynamique de façon à pouvoir dégager des tendances et permettre des comparaisons. Les cartes ne sont jamais livrées seules, elles sont accompagnées de tableaux et de graphiques. Les données qui ont servi à les construire sont toujours sourcées. Les cartes sont commentées et assorties d'analyses souvent originales.

Par exemple ce dossier très complet sur l'urbanisation publié en septembre 2018 permet d'appréhender les dynamiques d'urbanisation dans le temps et dans l'espace. L'approche se veut d'abord empirique en montrant le poids respectif de la population rurale et de la population urbaine par pays, sur un temps long depuis le XVIe siècle et en prenant en compte les prévisions jusqu'en 2050.



L'interface de consultation permet de choisir entre plusieurs visualisations :
  • CHART  : représentation des données sous forme de graphique
  • MAP : représentation des données sous forme de carte
  • DATA : données téléchargeables au format CSV.
  • SOURCES : description des sources avec les variables utilisées
Les cartes et graphiques sont téléchargeables au format PNG (raster) et SVG (vecteur). Tous les dossiers sont construits selon le même format :
  • analyse empirique des données
  • recherche de facteurs explicatifs et de corrélations
  • discussion sur les définitions et sur la qualité des sources (fiabilité et pertinence des données utilisées)
Ici par exemple les données sont rapportées ensuite en pourcentage de la population totale, avec toujours la possibilité de suivre l'évolution temporelle. 



Des cartes plus originales sont fournies également en ce qui concerne la part de population urbaine vivant dans des bidonvilles, celle vivant dans une agglomération supérieure à 1 million d'habitants ou encore celle appartenant à de grandes métropoles.


 



 



A la fin de cette mise au point, les définitions de population urbaine et population rurale sont discutées et relativisées en fonction des pays. Des pistes de lecture scientifiques sont également données en bibliographie. 

Si l'on veut trouver une autre application qui permet de saisir des dynamiques spatiales et temporelles, il existe également Gapminder (voir notre comparatif). Gapminder est consultable en ligne ou peut être téléchargé comme une application à utiliser hors connexion. Elle donne accès aux données. En revanche elle ne comporte pas d'analyse scientifique. Produite par une ONG, Gapminder vise davantage à montrer les grands écarts (gaps) de développement entre pays dans un but de sensibilisation.




Quand Facebook révèle nos liens de proximité (2)

Peut-on faire une géographie des réseaux sociaux à partir de la manière dont ceux-ci représentent
leur "territoire" sur Internet ?



Après avoir présenté la carte des relations d'amitié Facebook à l'échelle des Etats-Unis et son intérêt pour comprendre les effets de distance ou de proximité (billet n°1), nous abordons ici l'image que Facebook et plus généralement les réseaux sociaux entendent promouvoir à travers la diffusion de cartes montrant la répartition de leurs utilisateurs dans le monde.

En 2011, sur son blog Monde géonumérique, Thierry Joliveau donnait une lecture critique de la carte des amitiés sur Facebook publiée par Paul Butler. Cette carte avait beaucoup circulé sur Internet et avait frappé autant par sa maîtrise technique que par son esthétique. Dans un premier billet (déconstruction) orienté principalement vers une analyse sémiologique, l'auteur montrait comment cette carte « ne disait pas ce qu’elle prétendait dire, mais exprimait essentiellement le discours Facebook ». Dans un deuxième billet (analyse globale) destiné à dégager les principaux biais, il se livrait à une analyse critique en la confrontant à d'autres types de cartes. Dans un troisième billet (évolution), il mettait en évidence l'emprise spatiale de Facebook tout en soulignant que sa diffusion commençait à se ralentir, laissant encore des "trous noirs" importants.


Facebook. Visualizing Friendships par Paul Butler (2010)



En 2011, Facebook ne comptait que 500 millions d'utilisateurs, en 2018 ils sont 1,8 milliard. L'explosion a été rapide. Elle reste sans précédent même si elle était en partie prévisible, Facebook incarnant le modèle par excellence du réseau social, un modèle peut-être en voie d'être dépassé. Il semble utile d'analyser les cartes qui permettent de mettre en évidence ce phénomène de diffusion. Comment Facebook, et l'essor les réseaux sociaux, donnent-ils à se (faire) voir sur Internet ? Peut-on vraiment aujourd'hui mieux juger de la répartition réelle des membres de Facebook à la surface du globe ? Pas si sûr tant les cartes dénombrant les utilisateurs de Facebook continuent d'être ambiguës et tant il reste difficile de produire une cartographie réaliste des réseaux sociaux...


1) Quelles sont les cartes et les données qui témoignent de cette explosion du nombre d'utilisateurs ?

Tous les 6 mois, Vincenzo Cosenza met à jour sa carte mondiale des réseaux sociaux. L’objectif est de visualiser facilement les réseaux sociaux dominants dans chaque pays du monde. Il utilise les données d’Alexa (une société américaine qui fournit des données et des analyses sur le trafic web), qu’il croise avec d’autres outils similaires. En apparence, Facebook semble plus fort que jamais. C'est aujourd'hui le réseau social leader dans 152 pays sur 167 analysés (91% de la planète). Zuckerberg a seulement trois rivaux : VKontakte et Odnoklassniki (une partie du groupe Mail.ru) en Russie,  QZone en Chine. En Iran, après la censure de l’Etat contre Facebook, c'est Instagram qui semble tirer son épingle du jeu.




Mais à quoi ressemblerait le monde sans Facebook ? C'est ce que l'on peut commencer à voir si l'on prend en compte les réseaux sociaux qui arrivent au second rang. Le site Vincenzo Cosenza livre une deuxième carte montrant les réseaux sociaux classés au deuxième rang dans 57 pays analysés avec Alexa et SimilarWeb. Instagram est le deuxième réseau social dans 23 pays, mais au cours des 12 derniers mois, Twitter a gagné du terrain dans 22 pays. Reddit se développe, surtout au Canada et en Audtralie. En 2018, il a conquis la 2ème place dans 7 pays.



Comme Thierry Joliveau le soulignait déjà dans son billet de 2011, malgré son hégémonie apparente, Facebook se heurte à des logiques politiques et culturelles spécifiques. L'entreprise n'est toujours pas implantée en Chine et en Russie. Elle est en rivalité directe avec d'autres réseaux concurrents en Europe (Twitter), en Amérique du Sud (Instagram) ou en Inde (LinkedIn).

Par ailleurs, la notion même de réseau social n’est pas claire : certains sites sont en fait des portails généralistes. D'autres se spécialisent sur des types d’utilisateurs en fonction de leur tranche d'âge et/ou de leurs centres d'intérêt (étudiants, joueurs,...). Leur fonction n’est donc pas toujours comparable à celle de Facebook qui a gardé un profil très généraliste. La plateforme semble enclencher et accélérer le phénomène de socialisation (lire cette analyse sur les représentations de l'amitié sur Facebook). Derrière ces cartes, se pose la question des cycles d'adoption qui semblent suivre la courbe de Rogers (modèle de diffusion de l'innovation établi en 1962). Pour Rogers, on s’engage dans une innovation en fonction des catégories suivantes : les adopteurs précoces, la majorité précoce, la majorité tardive, les retardataires (voir les explications détaillées sur Vincos blog). Geoffrey Moore (1991) a proposé une variante du modèle de Rogers. Il a suggéré que, pour les innovations discontinues ou perturbatrices, il existe un fossé entre les deux premiers groupes d’adoptants (innovateurs + premiers adoptants) et le groupe de la majorité qui reste plus difficile à convaincre lorsqu'il faut changer d'innovation. Cela explique l'essor exceptionnel de Facebook qui garde une distance d'avance, sans présager des possibles phénomènes de rattrapage auxquels on pourrait assister.




2) Comment Facebook, et les réseaux sociaux, donnent-ils à se (faire) voir sur Internet ? 

Dans un même but de communication, Facebook a fait l'objet d'une nouvelle carte montrant son réseau d’"amis" à travers le monde. Cette carte interactive a été conçue en 2013 par la société Stamen design, fournisseur  de solutions de  visualisation, d'analyse et de communication de données stratégiques pour des entreprises privées. Cette carte met en évidence des logiques de proximité et de réseaux  affinitaires à l'échelle de grandes régions continentales.



Baptisé Mapping the World's Friendships,  ce projet est censé illustrer le degré d'interconnexion entre des centaines de millions de membres de Facebook. Les pays sont triés en fonction du nombre d'amitiés entre pays, rapporté au nombre d'amitiés dans le pays d'origine. On peut dégager quatre facteurs principaux à l'origine de ces amitiés transfrontalières sur Facebook :
  • les frontières communes : il en va ainsi pour l’amitié entre les internautes suédois, norvégiens et finlandais pour le nord de l'Europe, ou pour les Argentins et les Brésiliens à l'échelle de l'Amérique du Sud.
  • le passé colonial : les liens sont importants entre la France et le Maghreb. Les Capverdiens en ont principalement au Portugal (le Cap-Vert était colonie portugaise jusqu’en 1975).
  • le partage d’une langue commune : même ils n’ont pas de frontière commune, l’espagnol relie les internautes chiliens et vénézuéliens.
  • l’immigration : les internautes turcs ont beaucoup d’amis Facebook en Allemagne. Et si les Islandais et les Polonais sont si proches sur Facebook, c’est parce que beaucoup de Polonais se sont installés en Islande pour y trouver du travail. Même chose pour les internautes brésiliens et japonais (les Brésiliens sont la 3e communauté étrangère au Japon, derrière les Coréens et les Chinois). Beaucoup de Philippins travaillent dans les Emirats Arabes Unis, de nombreux Serbes travaillent en Autriche et de nombreux Géorgiens travaillent en Russie. Ils utilisent Facebook pour rester en contact avec leurs familles et leurs amis. Dans une certaine mesure, la carte des relations d'amitiés sur Facebook reflète la carte des flux de fonds envoyés par les migrants.


Avec qui les internautes français sont-ils le plus amis sur Facebook ? Réponse : les Belges, puis les Marocains, les Tunisiens, les Algériens et les Suisses. Cela semble assez logique au regard des liens de voisinage, de langue et d'histoire qui unissent ces pays. Plus paradoxal en revanche : sur Facebook, les premiers amis des Israéliens sont les Palestiniens, devant les Jordaniens, les Égyptiens et les Russes (lire cet article). Ce qui interroge sur la notion même d'"ami" telle que définie par Facebook. La plateforme a dû corriger ces ambiguïtés en proposant différents cercles d'intimité (ami proche, ami, simple connaissance). La suggestion permanente de nouveaux amis conduit de fait à élargir le cercle de ses amis et connaissances, ce qui interroge le modèle économique de Facebook accusé d'être une fabrique à amis. La firme américaine a réagi en 2017 en permettant aux internautes de prendre des distances par rapport à des amis trop intrusifs. En 2018, la mise en place du RGPD en France a obligé Facebook et l'ensemble des réseaux sociaux, sinon à offrir plus de transparence sur leur fonctionnement, du moins à garantir plus de sécurité pour les utilisateurs dans la gestion de leurs données personnelles.

Le blog Musing on maps livre une approche critique de cette carte publiée par la société Stamen design. Le principal objectif de ce type de carte est de laisser penser que ces données générées par les utilisateurs eux-mêmes seraient objectives puisque enregistrées en temps réel. Il s'agit de normaliser les critères qui définissent les formes d'amitié sur Facebook pour en faire des valeurs universelles et partagées. Une telle carte ne figure pas le "territoire de Facebook". Pour l'auteur, cette carte des amitiés Facebook que Stamen design a dévoilée en 2013 a la même fonction que pouvaient avoir auparavant les logos d'entreprise : faire de la publicité. De fait cette « carte de l’amitié mondiale » demande à être déconstruite. En l'absence d'accès aux données qui ont servi à élaborer la carte, toute analyse scientifique demeure difficile. On peut malgré tout discuter le choix de cartographier à l'échelle des pays, l'usage de Facebook relevant surtout de pratiques urbaines. Science Po en donne une vision plus nuancée à travers une carte thématique qui rapporte le nombre d'utilisateurs au poids de la population de chaque pays.



 La répartition des utilisateurs de Facebook ramenée en part de population de chaque pays
(source : cartothèque de Science Po)


En réalité la cartographie des réseaux sociaux relève d'une cartographie des flux et des réseaux (Social Network Analyses) qui échappe à la cartographie choroplèthe. Nous renvoyons sur ce point à l'article de Jérôme Staub (2010) qui interroge les différentes approches cartographiques pour essayer de rendre compte de la géographie des réseaux sociaux. Depuis lors, de nombreuses études scientifiques ont été conduites afin de mieux représenter les réseaux sociaux avec leurs structures relationnelles. Comme le montre Emmanuel Lazega, c'est en général la méthode structurale qui est utilisée. Dans une approche sociologique, l'objectif est de dégager un système d’interdépendances, de décrire l’influence de ce système sur le comportement des membres, les manières variables dont ils gèrent ces interdépendances et les formes prises par les processus sociaux déclenchés par cette gestion : apprentissages, solidarités, contrôles sociaux, régulations, pour ne mentionner que les processus les plus génériques. Dans une approche mathématique et topologique, il s'agit davantage de modéliser ces réseaux d'échanges en fonction de leur distance/proximité. En général, sur les réseaux sociaux "l'ami de mes amis est mon ami", bien que ce principe d'homophilie ne soit  pas absolu. La taille du réseau grandit ainsi, mais pas forcément les distances.  C'est ce que Claire Mathieu appelle le modèle du "petit monde" dans un cours qu'elle a donné au Collège de France sur les réseaux sociaux et la modélisation. D'une certaine façon, l'étude des réseaux sociaux a réactivé la théorie de Milgram et son "expérience des 6 degrés de séparation". On aboutit ainsi à des graphes d'interactions essayant de figurer les interconnexions à partir d'un même individu. La théorie des graphes a beaucoup aidé à la compréhension et à la représentation de ces réseaux (voir les exemples de graphes élaborés avec le logiciel Gephi pour représenter des réseaux de relations, des centres d'intérêt ou des controverses sur Twitter). Ainsi le réseau LinkedIn a développé un outil de visualisation qui permet d'accéder à son graphe social personnel.


Le graphe social personnel proposé par le réseau social LinkedIn 



Twitter n'est pas en reste. Tweepsmaps qui se présente comme un site "d'analyses et de gestions de Twitter à visée géographique" permet par exemple de représenter sous forme de cartes le réseau de ses abonnés à l'échelle des pays, des régions et des villes. Franck Ernewein, un développeur web français, a mis en ligne en 2013 Tweet ping, un site qui  permet de suivre l'activité de Twitter en temps réel : le nombre de tweets, de hashtags ainsi que les dernières mentions. Lorsqu'on arrive pour la première fois sur la page, tous les compteurs sont à zéro et la carte est noire. Au fur et à mesure que le temps passe, les tweets défilent et les compteurs recensent le nombre de tweets par pays ou par continent. Des points lumineux indiquent la localisation des "gazouillis" et on peut suivre en direct les derniers hashtags et citations par continent. Le site Onemilliontweetmap rend les mêmes services, mais il est encore plus puissant puisqu'on peut faire une recherche sur les hashtags ou les comptes que l'on a choisis (une manière de mesurer son audience et son impact dans le monde). Depuis mai 2018, Twitter a cependant mis fin à plusieurs de ses API permettant de récupérer les tweets en temps réel. L'entreprise entend clairement contrôler les sources de revenus liés à ces services tiers en même temps qu'elle souhaite maîtriser sa communication au travers de ces outils de visualisation du trafic utilisateurs en temps réel.


Analyse des abonnés pour le compte Twitter @mirbole01



La twittosphère est de plus en plus l'objet d'analyses pour dégager les liens de distance et de proximité entre des sites ou des personnalités. C'est ainsi que France24 sur son site la Boussole électorale a analysé les tweets politiques lors des élections de 2017 et a pu montrer notamment que les partisans de François Fillon et de Marine Le Pen affichaient une grande proximité sur Twitter : ils retweetaient les mêmes personnes qui se retweetaient entre elles.


Les tweets politiques lors des élections de 2017 selon la Boussole électorale (France 24)




3) Peut-on vraiment aujourd'hui mieux connaître et mieux comprendre la répartition des utilisateurs des réseaux sociaux et leurs liens ? Pas si sûr...

Partant de l'idée qu'il était difficile voire impossible de produire une cartographie réaliste des réseaux sociaux, certains sites ont cherché à produire une cartographie différente, s'attachant moins à montrer l'adhésion totale à un réseau que les interactions sociales entre les différents réseaux qui forment de plus en plus des "territoires" liés entre eux. C'est ainsi que l'agence de marketing social Flowtown (désormais absorbée par l'agence Demandforce) a produit une carte subjective des réseaux sociaux sur une base en partie scientifique (la taille des territoires est proportionnelle au nombre d'utilisateurs). D'autres auteurs ont produit des cartes encore plus imaginaires comme cette mappemonde 2.0 façon Heroic Fantasy. La carte produite par Flowtown est déjà ancienne (version de 2010). Elle a été beaucoup diffusée sur Internet et dans les médias. Elle mériterait d'être réactualisée. Elle peut être comparée à sa version de 2007 pour dégager des évolutions (MySpace a quasiment disparu). Elle a le mérite de mettre en évidence l'emprise de Facebook qui forme un véritable "continent" aux côtés de Twitter juste à côté, ou de Google qui s'affirme comme "un empire émergent" placé dans l'hémisphère sud (allusion aux difficultés de Google+ pour s'affirmer face à Facebook), tandis que certains médias sociaux se réduisent à l'état de micro-Etat insulaire (comme Yahoo), ou sont condamnés à disparaître dans le "pays des réseaux sociaux défunts" (dans le grand nord de la carte). Youtube racheté par Google fait figure de grande île à part. Non sans humour, cette cartographie subjective des réseaux sociaux met en évidence au centre la "mer des informations personnelles" et met en garde contre « la pléthore d’interactions familiales délicates » (les utilisateurs plus âgés ont afflué sur Facebook ces dernières années, provoquant une certaine désaffection de la part des jeunes ne souhaitant plus utiliser le même réseau social que leurs parents).


The 2010 social networking map (source : Flowtown, 2010)



Dans le prolongement de cette approche, on peut construire sa carte d'amis à partir de Facebook ou de tout autre réseau social. Cette activité pédagogique est proposée par le blog Histoire-Géo Lycée qui invite à "cartographier ses amis sur Facebook et à élargir à l'analyse géographique des réseaux sociaux dans le monde".

Depuis 2017,  Facebook permet de localiser ses contacts en temps réel en utilisant la fonction Live Location de Messenger (sans doute une manière de répondre à la concurrence de WatsApp qui offre la même option). La géolocalisation associée aux échanges est potentiellement une source accrue de surveillance (voir par exemple l'application Spyzie qui permet de suivre à son insu l'emplacement de quelqu'un sur Facebook). Contrairement à ce que pensent encore beaucoup d'utilisateurs, Facebook ne repose pas seulement sur les informations déclarées pas les utilisateurs. C'est aussi de la détection affinitaire qui invite continuellement chaque utilisateur à agrandir son réseau d'amis ou de connaissances. C'est l'un des fondements de la réussite de Facebook qui propose désormais d'autres services en temps réel comme Live map. Les géants du web (GAFA) peuvent désormais aller très loin dans l'observation comportementale. Le respect des données personnelles des utilisateurs et leur exploitation à des buts commerciaux est au centre de beaucoup de prises de conscience ces derniers mois, notamment depuis l’affaire Cambridge Analytica et la mise en place du Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD).

Pour répondre à la question initiale posée au début de ce billet, on peut faire une géographie des réseaux sociaux à partir de la manière dont ceux-ci se représentent sur Internet, à condition de déconstruire le regard qu'ils nous livrent sur eux-mêmes. Regarder à travers le regard que ces cartes voudraient nous faire adopter n'est pas chose aisée. Cela supposerait plus de transparence dans la diffusion des données. Même si les lignes commencent à bouger, les géants du Web ne s'appliquent pas forcément à eux-mêmes les règles en matière d'open data (malgré l'initiative récente du moteur Google Dataset Search).

Il semble intéressant pour finir d'aborder la question de savoir quel(s) regard(s) géographique(s) l'on peut porter sur l'analyse de ces réseaux sociaux qui ne sont pas seulement des réseaux "virtuels" et qui génèrent de nouvelles formes de spatialité. Plusieurs pistes ont commencé  à être explorées :
  • une géographie des réseaux : comme soulignait Frédéric Lasserre dans un article paru en 2000 sur Cybergéo, Internet ne signifie pas la fin de la géographie, mais au contraire l'ascension des réseaux transnationaux. Les réseaux virtuels n’ont pas éliminé les réseaux réels. "Plus que jamais, c’est la maîtrise de l’espace et des réseaux qui importe, qui détermine le succès de ces sociétés et, partant, de leurs clients". Pour l'heure, l'étude des réseaux numériques semble relever plutôt des sciences de l'informatique et des sciences de l'information et de la communication. Les essais de modélisation à partir de la théorie des graphes et les tentatives d’aboutir à la formulation de lois de régularité interrogent la diffusion du bouche à oreille au sein des communautés en ligne. Les géographes ne se sont pas vraiment intéressés à cette approche socio-technique, laissant aux cartographes la difficile question de savoir comment représenter ces systèmes complexes de flux et d'interactions. L'étude des réseaux numériques suscite cependant un regain d'intérêt notamment d'un point de vue socio-géographique et du point de vue de la géopolitique de l'information (voir les travaux d'Henri Bakis). 
  • une géographie des territoires : les travaux d'Henri Desbois (Les territoires de l’Internet : suggestions pour une cybergeographie, 2001) et d'Eric Guichard (Internet et le territoire, 2007, en ligne) montrent à quel point Internet fabrique du territoire à travers le partage de relations et d'écritures de communication notamment. D'autres auteurs comme par exemple Sylvain Dejean, qui s'intéresse à l'économie numérique de l'Internet, ont pu montrer l'influence des réseaux sociaux pour la géographie du financement participatif (en ligne). Anne Cadoret (De la légitimité des réseaux sociaux, 2007, en ligne) étudie, à travers la géographie des conflits, la manière dont les réseaux sociaux structurent les territoires, influencent les actions d'aménagement et de gestion de l'espace, et participent au dynamisme des systèmes spatiaux. Au cœur de la géographie sociale, les réseaux sociaux aident notamment à la compréhension des processus conflictuels des espaces en mutation. Les réseaux sociaux produisent ou reproduisent également les hauts lieux de sociabilité. Une étude de 2012 montre par exemple que les stades et les salles de concert sont, aux côtés des espaces publics et des parcs d'attraction, les lieux les plus « sociaux » dans le monde, ou plus précisément ceux qui génèrent le plus de connexions sur Facebook. On peut aussi faire une cartographie des clubs de football et de leurs supporters à travers les réseaux sociaux. Ou encore interroger la notion de "haut-lieu" à travers la fréquentation touristique des monuments dans les grandes villes.
  • une géographie des représentations (de soi et des autres) : dans son ouvrage Internet, changer l'espace, changer la société (2013), Boris Beaude souligne que la géographie n’est pas à l’aise avec Internet. Faut-il considérer Internet comme un réseau plaqué sur l’espace géographique classiquement analysé, celui des quartiers, des villes, des campagnes, des régions, des ensembles économiques mondiaux ? Faut-il croire qu’Internet opère, comme le transport aérien, un rétrécissement du monde ? Faut-il se réfugier dans les méthodologies quantitatives de la « science des réseaux » pour découvrir des topologies originales ? Il est vrai que les évolutions rapides d’Internet ne facilitent pas l’avènement d’une approche géographique pertinente (lire le CR de l'ouvrage par Gabriel Dupuy dans Les Annales de géographie). Pour Boris Beaude, Internet relève pleinement de la géographie par ce qu’il permet en matière d’échanges dans différents domaines pour une multitude d’acteurs qui partagent le même Monde. Comme l'a montré l'auteur dans sa thèse soutenue en 2008, il existe bel et bien une spatialité d'Internet. Il ne s'agit pas tant de cartographier l’espace physique que d'étudier les configurations spatiales des interactions sociales qu’il suscite. En ce sens, les réseaux sociaux constituent des hauts lieux de virtualité et de centralisation, des formes de polarisation dans l'espace réticulaire d'Internet. Cela ouvre la voie tout à la fois à l'analyse des traces numériques pour renouveler la connaissance des pratiques individuelles et à la réflexion sur le potentiel et les limites des Big Data et de la visualisation de données. Mais cela concerne aussi ce qu'Henri Bakis appelle les nouveaux territoires de l'identité. Sans entrer à proprement parler dans la sphère de l'intime, les géographes peuvent par leurs objets et leurs méthodes apporter un regard spécifique sur les nouvelles formes de spatialité et d'identité générées par les réseaux sociaux (voir par exemple cette cartographie des circulations touristiques liées aux pratiques mémorielles).