A l'heure de la génération automatique de cartes produites par intelligence artificielle, il n'est pas inutile de revenir à l'essentiel : le geste du cartographe qui emplissait de symboles la page papier et organisait l'espace à sa manière. Avant même de l'envoyer à l'imprimeur, il prenait conscience que son geste, reproduisant voire dépassant sa pensée, était susceptible d'ouvrir tout un univers de sens que les lecteurs pouvaient alors explorer à leur guise. Mais cela n'est-il pas le cas encore aujourd'hui, où la cartographie 2.0 n'hésite pas à explorer les conditions de production et de partage des cartes ?
L'ouvrage de Jean-Luc Arnaud est magnifique, presque une oeuvre d'art en soi qui vient célébrer « la beauté cachée des cartes ». Il vient rappeler, si besoin est, que la carte est un art autant qu'une technique, qu'elle s'inscrit dans une poïésis qu'il convient de retrouver à travers l'acte même de sa conception. Il ne faut pas se fier aux apparences : Jean-Luc Arnaud ne fait pas que de partager sa passion pour les cartes, il nous en révèle la profonde ambivalence. Que vaut en effet une carte, lorsqu'on lui enlève son auteur, son titre, sa légende ou son orientation ? C'est à ce jeu qu'il nous invite et dans ce chemin que l'on a pris beaucoup de plaisir à le suivre.
Jean-Luc Arnaud,
La Beauté cachée des cartes, Atlas Autrement, collection « Atlas pour tous », 2025.
La carte, entre art visuel et art poétique
« De toute évidence, les cartes n’ont pas été produites pour cet usage. Ce sont des détournements dont les résultats témoignent du fort potentiel de la cartographie à être divertie de son objectif initial ».
L'ouvrage La beauté cachée des cartes est une invitation à « porter un autre regard sur les cartes ». L'entreprise peut paraître au départ étrange, voire déroutante. Jean-Luc Arnaud a sélectionné plus de 200 morceaux choisis de cartes du monde entier. Extraits de la planche d’origine et de leur contexte, ces fragments deviennent, une fois agrandis, de véritables oeuvres d’art. Surgissent ainsi des paysages, des fleurs, des animaux ou des motifs géométriques, accompagnés de textes poétiques. Les cartes géologiques, météorologiques ou statistiques révèlent des détails insoupçonnés et créent une collection de tableaux abstraits qui transporte dans un voyage inédit et surprenant.
Ce livre, de très belle facture, mérite d'être mis entre toutes les mains. Il se destine aussi bien aux experts qu'aux amateurs. Les fragments de carte se donnent à voir comme des images aussi belles qu'énigmatiques. C'est la raison pour laquelle l'auteur a pris le soin de les accompagner de textes. Mis en regard de chaque image, ces textes - souvent poétiques - viennent en montrer le mode de construction et en dévoiler en partie le sens. Il faut ici le rappeler : la cartographie est d'abord un acte de création (au sens même de poïésis). Le mot est censé dire la chose. Enfin pas vraiment ou pas complètement car la carte va au delà de l'image, elle a ses propres codes et symboles. Entre l'émetteur et le récepteur ou, pour le dire autrement, entre la boîte à dessiner (à dire et à penser) du cartographe et la boîte à déchiffrer (à voyager et à rêver) du lecteur, le message passe-t-il aussi bien qu'on le croit ?
Du symbole à la carte, et inversement
« Les cartes comportent rarement des indications quant à la manière d’en conduire l’investigation. Ce sont des représentations synoptiques susceptibles d’être l’objet de multiples formes de consultation mais on ne lit jamais une carte comme on lirait un livre... Agrandir impose un resserrement du cadre. Il est souvent nécessaire de tailler dans le vif, en particulier dans les mots et dans les signes conventionnels ».
Du symbole à la carte et inversement, ce n'est pas seulement une affaire de conventions sémiologiques. Se dégage en creux toute une réflexion sur la sémiotique de l'image cartographique. Le cartographe a des raisons que la raison du lecteur parfois ignore. Entre l'image dessinée par l'un et la capacité d'observation et de compréhension de l'autre, il peut y avoir de la marge. Ce qui est bien normal et ne doit pas conduire à dire que les cartes nous mentent, mais plutôt qu'elles ne nous disent pas tout et dérobent parfois l'essentiel à notre regard, alors qu'en apparence elles nous mettent tout sous les yeux. C'est dans ce jeu entremélé de l'image et du texte, du symbole cartographique et de son interprétation que l'auteur nous entraîne. Ce que montre très bien Jean-Luc Arnaud, c'est que nous sommes trop prisonniers de l'idée que les cartes devraient se lire et se comprendre d'emblée, pouvoir être embrassées d'un seul regard. Rompre avec cette approche synoptique et cette vision monolithique est d'une impérieuse nécessité. Il convient d'aller y voir de plus près, de les examiner « à la loupe » pour voir ce qu'elles ont à nous dire dans le détail. Du concret à l'abstrait et inversement, il faut sans arrêt parcourir le chemin visuel sur la carte. Un seul détail peut parfois amener à jeter un autre regard sur la carte.
La carte comme moyen d'interroger nos certitudes
« Placés en vis-à-vis, textes et extraits de cartes entretiennent des correspondances diverses mais toujours en tension tant leurs interprétations peuvent être plurielles. En invitant le lecteur à faire un pas de côté, ce livre se propose de troubler quelques certitudes ».
La beauté cachée des cartes est sans conteste un livre d'émerveillement, au sens propre et figuré. Il suscite l'admiration et contient des merveilles (des perles cartographiques ?) de nature à créer la surprise et à susciter la curiosité. On ne manquera pas tout d'abord de s'émerveiller des belles formules poétiques qui accompagnent les fragments de carte qui, tel un jeu de correspondances, nous permettent d'accéder à ces images abstraites. Ainsi le sifflement des trains à vapeur et le craquement des wagons sur une carte du réseau de chemin de fer dans le nord-ouest de la France en 1894. Au détour d'une image, la carte peut se faire sonore. Ou encore ce quadrillage de bâtiments au sol qui, vu verticalement, pourrait devenir une façade d'immeuble sur un plan de la ville de Hungnam en Corée du Nord en 1945. De quoi brouiller nos perspectives visuelles.
C'est aussi et surtout l'occasion de retrouver le pouvoir d'interroger nos certitudes. Et l'auteur de jouer avec nos représentations : « Une carte représente un espace donné par une combinaison de points, de lignes, de surfaces et d'écritures. Un point, c'est tout ». N'est ce pas ce que l'on répète souvent et - il faut le reconnaître - bien naïvement quand on enseigne la cartographie ? Que devient le point lorsqu'on l'agrandit, une surface n'est-ce pas ? Ainsi sur une carte des deltas de l'Annam au 1:25 000 de 1909 où, à force de zoomer, le point finit par devenir une grosse tâche colorée bavant sur le papier. Inversement, que devient le cercle lorsqu'on le diminue ? Un point noir minuscule presque imperceptible à l'oeil nu. Un conseil : ouvrez l'oeil, mais surtout n'allez pas prendre au pied de la lettre ce que vous dit l'auteur, quand bien même celui-ci aime à jouer avec le tracé des lettres sur la carte à plusieurs endroits de l'ouvrage, parfois jusqu'aux limites de l'absurde. L'art du double jeu, Jean-Luc Arnaud s'en délecte et le lecteur avec lui.
La surface, le point, la ligne peuvent cacher bien des significations insoupçonnées. Ainsi ces cercles et ces lignes mystérieuses sur les cartes aéronautiques si difficiles à déchiffrer, a fortiori lorsque la carte est dans une autre langue que la sienne. La carte peut garder son mystère indéchiffrable, en dépit de tous les efforts minutieux de son concepteur pour se faire comprendre. Au delà des limites de notre entendement, la carte ne cesse jamais d'exercer son pouvoir d'étonnement, quitte parfois à nous bouleverser. Quel sens donner à ces tâches de couleur sur une carte ethnique de la Hongrie de 1941 qui distingue les Israélites en noir des autres peuples et minorités indiqués en polychromie ? Ou encore ces camps de prisonniers en Lituanie représentés par des petits cercles colorés sur des aplats de rose sur une carte allemande de 1942 ? Tout n'est pas rose, loin s'en faut quand on observe de près. La carte peut devenir tragique, lorsque le lecteur entrevoit la réalité voire la cruauté qui peut se cacher derrière des signes en apparence anodins.
Et quand bien même le rouge-rose-orangé domine sur beaucoup de cartes pour mieux trancher dans le vif, c'est loin d'être aussi simple qu'on pourrait le croire. La carte peut dégager des émotions. Telle frontière surlignée de rouge peut être un moyen d'indiquer des limites nationales ou, si l'on est migrant, d'éprouver la douleur du franchissement. Le rouge vif n'est pas le seul moyen à disposition. Le noir et le blanc peuvent, tour à tour, venir mettre en valeur ou invisibiliser. Les lignes entremêlées d'un réseau peuvent d'un coup prendre sens lorsqu'on les relie entre elles ou au contraire restées à jamais insaisissables faute d'arriver à en démêler l'écheveau. C'est notre regard porté sur la carte qui oriente nos représentations et, dans un mouvement inverse, nous permet de relever tel détail imperceptible pour autrui. Tout est affaire de codes de perception et de capacité à ressentir en fonction de sa propre sensibilité, de l'époque où l'on vit ou celle dans laquelle la carte nous projette.
L'envie de remonter aux sources
« La beauté cachée des cartes est désorganisée comme la promenade d’un flâneur qui privilégie les incertitudes et les tensions. Un flâneur toujours prêt à emprunter un chemin de traverse au risque de s’égarer, toujours prêt à faire une pause ou bien un pas de côté pour examiner quelques brins d’herbe dans une fissure, au risque d’oublier le monument qui les porte ».
La carte, détachée de son contexte de production, finit par nous faire douter de l'intention même du cartographe qui l'a produite. Enseigner, apprendre, de et par la carte, c'est aussi une affaire de contextualisation. La tentation est grande de vouloir en savoir plus et de pouvoir appréhender ces cartes dans leur globalité. Comprendre la carte, c'est être capable à un moment donné de rassembler toutes nos perceptions éparses afin de leur donner sens. Après avoir décontextualisé et déconstruit, il convient alors de recontextualiser le document cartographique. Du symbole particulier à la carte générale, on peut volontiers se prêter au mouvement inverse et chercher à remonter aux sources, car l'auteur ne manque pas d'indiquer toutes ses références en annexe de l'ouvrage. Voici quelques exemples où l'on s'est attaché à retrouver les traces des cartes citées en référence dans l'ouvrage. L'occasion de s'émerveiller et de s'étonner en passant du micro- au macroscopique : à petite échelle et à grands traits, la carte peut encore avoir des choses à nous dire.
- Album de statistique graphique / Ministère des travaux publics. Direction des cartes, plans et archives de la statistique graphique (1897)
« Campés entre les rails, ivres de charbon, de vapeur, de graisse, ils fument, crachent, sifflent, chauffent, craquent, crissent, chargent, portent, livent les convois de marchandises » (p . 114)
- Nouvelle carte de la Tunisie (1932)
« Un orage éclate, il pleut. La Sebkha enfle, l’eau emporte tout sur son passage, y compris le douanier égaré » (p . 69)
- W. Krallert, Carte ethnique de la Hongrie, 1941
« Polychromie pour les Allemands, les Hongrois, les Slovaques, les Tchèques, les Ukrainiens. Le plus sombre pour les Israélites » (p . 13)
- « La population de la Russie d'Europe du Nord-Ouest dans sa structure nationale (1942)
« Rose comme la Lituanie et ses camps selon le ministre allemand de l’Intérieur pendant la Seconde Guerre mondiale » (p. 105)
- Plan de la ville de Hungnam en Corée (1945)
« Façades d’immeubles ou ville quadrillée ? Question d’échelle » (p. 30)
- Atlas nationalational du Japon (1972) et sa carte de Tokyo
« De la capitale flamboie la population au pays Soleil-Levant » (p. 37)
- La carte topographique de la zone « Kyoto Tohobuku » vers 1950
« Les enfants japonais apprennent à l’école que le plan de Kyoto suit celui d’un jeu de go » (p. 161)
- Carte de Localisation Probable des Avalanches (CLPA) de 1991
« Lorsque la neige devient danger, elle voit rouge, rose ou orangé (p. 101)
- Whiting quadrangle, Indiana (série à 7,5 minutes, échelle 1:24 000) de l'Institut d'études géologiques des États-Unis (USGS)
« Avis de grand calme à Whiting où, chauffé à blanc par la force des laminoirs, tempête le fer écarlate, sous les aplats de noir » (p. 34)
Il ne s'agit là que de quelques exemples. L'ouvrage comporte beaucoup d'autres cartes (géomorphologiques, géologiques, climatiques, météorologiques, démographiques ou économiques), dont le but n’était pas au départ d’être des œuvres d’art mais qui, sorties de leur contexte de production, forment comme une collection de tableaux abstraits qui transporte dans un voyage
inédit et surprenant.
« Ouvrir les yeux, se laisser surprendre, parfois perdre pied » : il y a dans cet ouvrage un bel effort de dévoilement de la carte qui, par nature mais sans prétention, se cherche, s'essaie et s'expérimente comme une tentative de dévoilement du monde.
Présentation de l'auteur
Jean-Luc Arnaud, architecte et historien de la période contemporaine, est directeur de recherche au CNRS et rattaché au laboratoire TELEMM de l’Université d’Aix-Marseille. Après avoir dirigé les observatoires urbains du Caire et de Beyrouth, il a consacré ses premières recherches aux questions d’urbanisation et de politiques urbaines dans les grandes villes du Proche-Orient (Le Caire, Istanbul, Damas, Sanaa…). Il s’est ensuite orienté vers l’histoire de la cartographie, fondant au début des années 2000 le site web CartoMundi consacré à la valorisation du patrimoine cartographique. Auteur de plusieurs ouvrages dont La Carte de France. Histoire et techniques (Parenthèses, 2022) et d’une centaine d’articles scientifiques, il préside l’association Le Monde à la Carte.
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