La revue Mappemonde consacre son numéro 141 | 2026 aux « Incertitudes cartographiques ». Dirigé par Christine Plumejeaud-Perreau, Claire Portal et Marion Picker, ce numéro thématique aborde la question de l'incertitude du point de vue de la géographie critique et montre qu'elle peut être analysée au prisme d’enjeux éthiques, d’enjeux d’aménagement territoriaux et de pouvoir.
- Christine Plumejeaud-Perreau, Claire Portal et Marion Picker. Introduction au numéro « Incertitudes cartographiques ». Ce numéro, qui s’intitule « Incertitudes cartographiques », est le fruit de réflexions menées au cours d’un projet poitevin éponyme entre octobre 2022 et mars 2024. Le projet ICAR s’inscrit dans une dimension transversale et interdisciplinaire pour croiser les approches et les pratiques relevant des études culturelles et du champ de la géographie critique autour de l’objet cartographique et des questions d’incertitudes qui s’y attachent. Ce thème fertile a permis d’engager des collaborations fructueuses et durables entre ces disciplines. Ainsi, faisant suite à un atelier de travail international avec dix-sept communications, le collectif ICAR a édité un numéro spécial pour la revue International Journal of Cartography, (Portal et al., 2025) intitulé « Uncertainty in Cartography » dans lequel trois publications du collectif ont été acceptées. Mais ICAR a aussi permis de monter et diffuser une exposition faisant état de quatorze cartes choisies et commentées sur le fil directeur de l’incertitude. L’incertitude naît de l’imperfection (lacunes de l’information, informations imprécises, voire erronées) des données réunies pour répondre à une question à un instant donné. Souvent représentée par une « zone blanche » ou une tache monochrome, cette indécision spatiale influence les représentations que les lecteurs construisent. Mais d’autres enjeux sont à analyser, puisque la carte est souvent mobilisée comme artefact communiquant, et comme outil de pouvoir suivant une perspective de géographie critique. L'incertitude inclut également les doutes des cartographes par rapport à leur propre légitimité et leur propre production.
- Élodie Peyrol-Kleiber et Hélène Roy, « Déjouer l’incertitude : usages et pratiques de la cartographie dans les empires espagnol et anglais (XVIe-XVIIe siècles) »
Les cartes servaient à gérer l’incertitude géographique tout en affirmant le pouvoir politique des empires. Dans l’expansion européenne vers les Amériques, la carte devient un instrument central de domination. Elle permet d’explorer, décrire et partager des territoires lointains tout en revendiquant la souveraineté face aux puissances rivales comme le Portugal ou la France. Les cartes ne sont pas seulement scientifiques. Elles servent aussi de propagande. Par exemple la carte de l’Amérique réalisée en 1562 par Diego Gutiérrez pour Philippe II met en scène armoiries, mythes et toponymes afin d’affirmer les prétentions territoriales espagnoles. La production cartographique combine savoir savant et observations empiriques. Les cosmographes travaillent depuis l’Europe tandis que marins, arpenteurs et populations locales collectent les informations sur le terrain lors des explorations coloniales. Les cartes servent aussi à planifier la colonisation. La carte de la Chesapeake réalisée par Augustine Herrman en 1670 localise villages, ressources et zones inhabitables afin d’orienter le peuplement et les activités commerciales. Les cartes administratives permettent également de gouverner à distance. Elles circulent entre colonies et métropoles pour informer les autorités, comme le Conseil des Indes espagnol ou le Board of Trade anglais chargé des colonies. Dans ces représentations, l’incertitude est souvent masquée. Les cartographes remplissent les espaces vides par des symboles, des récits ou des ornements afin de montrer une maîtrise du territoire et de légitimer la domination impériale. La cartographie fut un outil majeur de construction des empires modernes. Elle permettait simultanément de produire du savoir géographique, d’organiser la colonisation et de mettre en scène l’autorité politique sur les territoires lointains.
- Christine Plumejeaud-Perreau et Bernard Pradines. « Vérifier des routes maritimes passées via une cartographie interactive »À partir d’une base de données sur le commerce maritime de la fin du XVIIIe siècle (projet ANR Portic), une proposition pour la lecture interactive de trajectoires incertaines (de navires ou de capitaines) est déployée. Elle tend à valoriser la nécessité de connaître et de modéliser finement cette incertitude, multi-dimensionnelle par nature et, ensuite, à concevoir un outil d’exploration adapté aux questionnements de l’utilisateur. Il s’agit ici de coupler intelligemment cartographie et graphiques interactifs pour faciliter l’analyse et la critique de l’interprétation des sources inscrites dans la base de données. L’outil libre et disponible sur le web (shiproutes.portic.fr/) offre notamment une perspective originale sur l’usage des chronogrammes interactifs dans le domaine des représentations spatio-temporelles.
- Octavian Groza et Alexandru Rusu. « La carte, c’est d’abord un dialogue in absentia »À l’aide d’exemples pertinents tirés de l’expertise géographique roumaine et européenne en matière de planification spatiale et de formation de spécialistes, l’article explore la relation ambiguë entre les fabricants et les utilisateurs de cartes, une relation marquée de plus en plus par la méfiance mutuelle. En s’appuyant sur une réflexion historique et épistémologique sur le sujet, l’article étudie les fondements et les dynamiques de la cartographie contemporaine, utilisant comme exemple le cas particulier de la Roumanie. Se gardant de proposer des solutions, le texte préfère lancer des questions et des pistes de réflexion, y compris sur les efforts qui restent à faire en termes d’efficacité de la communication cartographique et d’harmonisation des discours cartographiques.
- Brenda Le Bigot. « Cartographier les mobilisations : Incertitudes d’échelle, de légitimité et d’utilité »La représentation des mobilisations est explorée dans cet article au regard d’une production cartographique (la Mapmob') réalisée lors d’une mobilisation en France contre une réforme des retraites. Les incertitudes suscitées par cette production sensible et individuelle invitent à considérer dans une posture réflexive des enjeux méthodologiques, théoriques et éthiques autour de la cartographie des mobilisations. Le choix de l’échelle de la représentation est interrogé au regard de l’échelle des revendications. La légitimité du discours apparaît très liée au terrain. L’utilité de la production cartographique est reliée à l’enjeu de transmission et de connaissance des luttes, qui constitue aussi un risque.
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