Paul Crutzen et la cartographie de l'Anthropocène

 

Paul Crutzen est mort à l'âge de 87 ans en ce mois de janvier 2021. Ce chercheur avait reçu le prix Nobel de chimie en 1995 avec Mario Molina et Frank Rowland, en reconnaissance de leurs travaux communs sur la diminution de la couche d'ozone. Crutzen a contribué, avec Eugene Stoermer, à promouvoir le terme d'Anthropocène dans un célèbre article publié dans l'IGBP Newsletter (n° 41, mai 2000).

Si l'Anthropocène a été très discuté dans la communauté scientifique (voir la chronologie de la controverse), le terme commence à être accepté par de nombreux scientifiques et se trouve aujourd'hui largement repris dans les médias. Les indices montrant la capacité des activités humaines à provoquer des modifications importantes dans l'environnement terrestre se multiplient aujourd'hui, au point qu'il semble nécessaire d'utiliser le terme pour qualifier une nouvelle ère géologique. 

Crutzen avait déjà eu des prédécesseurs qui avaient travaillé sur l'hypothèse Gaïa. Bruno Latour a relancé l'hypothèse, disant que la Terre n'a pas seulement un mouvement, mais aussi un comportement propre, susceptible de réagir au comportement des humains. Dans un article publié en 2018 dans l’Anthropocene Review, Bruno Latour (sociologue et philosophe des sciences), en collaboration avec Alexandra Arenes (architecte et chercheuse en architecture) et Jérôme Gaillardet (chercheur et professeur à l’Institut de Physique du Globe de Paris), explorent de nouvelles manières de cartographier la Terre non plus comme planète sphérique, mais à partir de sa zone critique, cette couche mince entre la roche dure et la limite de l’atmosphère où se situe l’ensemble du vivant. « Aux enjeux de la navigation de surface terrestre (la géo-graphie : écrire la Terre) qui préoccupaient les explorateurs il y a quatre ou cinq siècles, succède aujourd’hui le besoin de représenter cette zone critique comme un système fermé sujet à des cycles géo-physico-chimiques plus ou moins longs et impactants. C’est la gaia-graphie : soit l’exercice d’écrire Gaia » (source : "Cartographier la zone critique, réinventer la cartographie", Dwelling-on-earth).

La cartographie semble prédestinée à montrer l'impact des activités humaines sous une forme visuelle. C'est l'un des objectifs du projet Globaïa (contraction de "Global" et "Gaïa", soit une Terre globale). Ce projet éducatif est un exemple intéressant qui a produit des images étonnantes de l'activité humaine. Il mobilise des représentations cartographiques conventionnelles dans son approche, ce qui peut aider à comprendre les problèmes sous-jacents, mais il n'est pas particulièrement nouveau.

 Connected Cities (source : Globaïa Projects)


Benjamin Hennig, qui a travaillé dans le cadre de son doctorat sur la visualisation des dimensions sociales de notre planète (notamment à travers l'application Worldmapper), a cherché comment renouveler nos représentations classiques en sortant de la projection Mercator traditionnelle. En lien avec le projet Globaïa, il a proposé en 2012 une carte par anamorphose assez originale, qui figure l'impact de l'humanité sur nos espaces de vie. Il est parti d'un cartogramme quadrillé de la population mondiale qu'il a appelé la Planète bleue, puis il y a ajouté les activités humaines. Pour Benjamin Hennig, les anamorphoses sont une alternative à nos projections classiques (lire son article paru en 2019 : Remapping geography : using cartograms to change our view of the world).

Le cartogramme Mapping the Anthropocene accorde un espace égal à chaque personne vivant sur la planète, tout en montrant le fort impact des activités représentées ici par les lumières urbaines, les routes terrestres et maritimes, les voies ferrées, les lignes électriques, les oléoducs, les câbles sous-marins et les flux aériens. Il n'est pas si courant de voir une image de la Terre superposée sur une carte par anamorphose. La carte vaut à la fois par son esthétique et par le message qu'elle délivre à l'humanité : une Terre habitée, un Monde global et interconnecté, une seule Planète confrontée aux mêmes défis à surmonter.

 Mapping the Anthropocene (source : Benjamin Hennig, Mercator revisited, Views of the World)


En France, les travaux de Paul Crutzen et de ses successeurs ont rencontré un fort écho et se poursuivent à travers les initiatives proposées par lÉcole urbaine de Lyon dirigée par Michel Lussault. 

L'École urbaine de Lyon propose le rendez-vous À l’École de l’Anthropocène pour « comprendre, débattre, expérimenter avec des scientifiques, artistes, activistes, politiques et associations sur les mondes urbains et le changement global ». Les images et les représentations des mondes urbains y occupent une bonne place. Les vidéos des conférences et ateliers sont à découvrir ainsi que le Manifeste mondial de l'Anthropocène qui se veut une lettre ouverte, « un dialogue d'un pays à l'autre, entre des chercheurs de toutes disciplines, des acteurs pluriels des territoires et des représentants infinis de la société civile en lien avec les enjeux des changements que l'on traverse tous ».

On en parle de plus en plus. Voici la fréquence hebdomadaire du terme "anthropocene" sur Twitter depuis 2016 (source : SMAT)

« Penser notre extinction » sur le blog Géographies en mouvement (11 janv 2021)
Le musée d’Orsay affiche une exposition invisible pour cause de Covid, « Les origines du monde. L’invention de la nature au XIXe siècle ». Comment la crise actuelle déroge au temps cyclique et nous plonge dans le temps de la nature ? Si nous sommes entrés dans l’anthropocène, comment transposer les leçons de la géologie à la biologie ? Et penser un cataclysme lent ?

« L'humanité face aux limites de la planète terre. 11 infographies Limites planétaires » (Millénaire 3 - Grand Lyon).

« Une action humaine collective est nécessaire pour éloigner le système terrestre d'un seuil potentiel et le stabiliser dans un état interglaciaire habitable ». Extrait des actes de l'Académie nationale des sciences.
Trajectories of the Earth System in the Anthropocene :
http://www.pnas.org/content/115/33/8252

Lien ajouté le 13 mai 2026

« Ce que le rejet de l'Anthropocène révèle sur les cultures scientifiques » (Mappingignorance.org).

Le philosophe José Luis Granados Mateo (Univ du Pays basque) revient le rejet de l’Anthropocène par l’UI Sciences géologiques (IUGS) en 2024. Nommer une époque de la Terre dépend des preuves, mais aussi des institutions et des cultures savantes. Depuis mars 2024, l’Anthropocène n’est pas reconnu comme époque géologique. Après 15 ans de travail international, la sous-commission du Quaternaire a refusé la proposition. L’Holocène reste la référence officielle, même si le mot structure déjà les débats publics. Deux cultures scientifiques s’affrontent ici. Les sciences du système Terre lisent une rupture planétaire dans le CO₂, les plastiques océaniques et l’érosion du vivant. La stratigraphie réclame un signal rocheux stable, mondial, accessible et synchrone, visible partout. Le groupe de travail proposait un début au milieu du XXe siècle, marqué par les radionucléides des essais nucléaires. Crawford Lake, au Canada, devait servir de repère matériel. Pour les stratigraphes, cette preuve restait trop fragile pour ouvrir une époque nouvelle. L’intérêt géographique du débat tient au changement d’échelle. Les uns raisonnent par modèles, bases de données et limites planétaires. Les autres cherchent une coupe précise, locale, datable, inscrite dans les roches. La preuve change avec l’espace observé et choisi. Antonio Stoppani rappelle qu’une autre lecture était possible dès 1873. Son "ère anthropozoïque" reposait sur des traces habitées, os, outils, bâtiments, villages, grottes, lacs et deltas. L’impact humain se lisait dans l’épaisseur concrète et ancienne des lieux. Hasok Chang aide à voir ce contraste comme un révélateur. Pourquoi privilégier une fine couche radioactive plutôt que les villes, mines, champs, routes, ports et décharges ? Le choix des traces oriente notre manière de penser la crise terrestre, ses causes et ses lieux. Le refus officiel n’efface pas l’Anthropocène. Il circule dans les sciences sociales, avec Capitalocene et Plantationocene, qui nomment capitalisme, colonisation et plantations. La catégorie reste utile pour penser pouvoir, Terre et sociétés. 

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