La carte, objet éminemment politique : peut-on évaluer la qualité d'une démocratie ?


Le 2 février 2021, le journal The Economist a publié une carte qui a suscité beaucoup de débats et de réactions sur Internet. Celle-ci montre un recul général des libertés démocratiques dans le monde au cours de l'année 2020. D'aucuns y voient la preuve d'une remise en cause de nos démocraties sur fond de pandémie et de montée des autoritarismes. D'autres tentent de nuancer l'analyse en discutant les critères utilisés, notamment autour de la notion d'indice de perception de la démocratie.

La source : « Global democracy has a very bad year » (The Economist)
http://www.economist.com/graphic-detail/2021/02/02/global-democracy-has-a-very-bad-year

 Indice de démocratie 2020 pour 167 pays selon 60 indicateurs (source : The Economist)


Le site de data visualisation Statista en a tiré une infographie intégrable sur un site.


1) Un recul général des libertés démocratiques dans le monde en 2020

L'enquête conduite chaque année par The Economist Intelligence Unit (EIU) évalue l'état de la démocratie sur la base de cinq critères : processus électoral et pluralisme, fonctionnement du gouvernement, participation politique, culture politique et libertés civiles. A partir de ces critères, on observe que seuls 8,4% de la population mondiale vit dans une démocratie "complète", tandis que plus d'un tiers vit sous un régime autoritaire. Le score global de 5,37 sur 10 est le plus bas enregistré depuis le début de l'indice créé en 2006 par l'EIU. Les confinements et autres mesures de contrôle imposés par les gouvernements  ont conduit à un énorme recul des libertés civiles en 2020, entraînant des déclassements pour la majorité des pays. La pandémie n'a pas pour autant mis fin aux engagements politiques et citoyens. Le taux de participation à l'élection présidentielle américaine a été le plus élevé depuis 120 ans et le pays a enregistré son meilleur score de participation politique depuis le début de l'indice. Mais la confiance du public dans le processus démocratique a été stoppé par le refus de Donald Trump et de nombre de ses partisans d'accepter le résultat des élections, ce qui fait que les États-Unis restent dans la catégorie « démocratie imparfaite ».

 
Pays qui ont dû reporter leurs élections ou référendums pour raison de pandémie en 2020


Le pays qui connaît les meilleures scores en termes de libertés démocratiques est Taïwan en progressant de 20 places dans le classement (de la 31e à la 11e place). La population taïwanaise s'est rendue aux urnes en janvier 2020 et le fort taux de participation, y compris parmi les jeunes, témoigne de la résilience de sa démocratie. Des élections ne conduisent pas toujours à des progrès démocratiques. Le Mali a organisé des élections législatives en mars 2020 (globalement libres et équitables), mais les résultats ont été annulés et le pays a subi un coup d'État militaire en août. La chute du Mali de 11 places dans le classement est caractéristique de l’Afrique subsaharienne dans son ensemble, qui a subi une année terrible pour la démocratie. L'année 2021 n’est guère prometteuse, avec l'insurrection au Capitole et un coup d’État militaire au Myanmar. Tous ceux qui sont attachés à la démocratie espèrent un assouplissement progressif des restrictions liées au Covid-19.


2) Des indices de démocratie qui méritent d'être interrogés

En réalité le nombre de pays par catégories n'a pas beaucoup changé. Selon le classement de The Economist, il y a 23 démocraties "complètes" en 2020 (pour 19 en 2017), 52 démocraties "imparfaites" (pour 57 en 2017), 35 régimes "hybrides" (pour 39) et 57 régimes autoritaires (pour 52). Ce qui a surtout changé, c'est le classement de certains pays qui ont gagné ou perdu des rangs. L'Algérie, le Mali et le Burkina Faso sont sortis de la catégorie « régime hybride » et sont devenus autoritaires. Les pays aux scores les plus bas sont la Corée du Nord, la République centrafricaine et la République démocratique du Congo. Les pays européens les moins bien notés sont la Biélorussie, l'Azerbaïdjan et la Russie.

Le fait que la France et le Portugal soient désormais rangés parmi les démocraties "imparfaites" a suscité beaucoup de débats. Cela s'est joué de très près (0,01 point) pour la France qui obtient pour 2020 un score de 7,99 au lieu de 8, nécessaire pour faire partie des démocraties "complètes". Comme le fait remarquer Louis Pétiniaud sur Twitter, la France plonge surtout à cause de sa culture politique ("political culture"). Il y a de nombreuses manières de définir cette dernière. The Economist en donne la définition suivante : "une culture de passivité et d'apathie - une citoyenneté obéissante et docile - ne sont pas compatibles avec la démocratie" (les Français apprécieront !). Après les Gilets jaunes, "l'apathie du peuple" interroge un peu. Si on regarde comment est mesurée la "political culture", c'est une somme de question auxquels les experts doivent répondre (souvent entre 0 et 1), sur notamment la perception de la démocratie par la population (lire ce thread de Louis Pétiniaud sur Twitter).

Indice de démocratie en fonction des 5 critères établis par The Economist
(tableau d'évolution depuis 2006 à consulter sur Wikipedia


On en arrive à l'idée qu'il s'agit en fait d'un indice de perception de la démocratie qui dépend de critères en partie subjectifs (en tous les cas à discuter). S'appuyer sur un indice de perception pour évaluer le degré de démocratie d'un pays peut s'avérer tout-à-fait utile et intéressant, à condition que cela soit explicite et que cela repose sur des échantillons et des méthodes d'analyse suffisamment robustes. L'institut Dalia Research a par exemple mis au point un Democracy Perception Index. Ce dernier repose sur des entretiens menés auprès d'un échantillon de 177 870 personnes dans 54 pays. En 2019, 45% des répondants vivant en démocratie estimaient que leurs pays n'était pas réellement démocratique. L'année 2019 avait déjà été une année mouvementée pour la démocratie dans le monde : selon Freedom House, ce fut la 13e année consécutive de déclin démocratique au niveau mondial. Cela ne change donc pas le constat global (une "vague d'autocratisation" qui balaierait le monde), mais cela permet de le nuancer.

Les principaux indices existants (ceux de Freedom House, de Polity IV, de DD/Democracy and Dictatorship, de l'Economist Intelligence Unit) sont trop restrictifs et négligent des critères d’évaluation importants comme par exemple la participation des femmes. Une autre source de biais majeur est liée au fait que l'on mesure principalement la "démocratie libérale" et la "démocratie électorale", l'une et l'autre réduites au respect basique des libertés et du processus électoral. Le concept même de démocratie étant très controversé, les chercheurs se sont intéressés à la question : « qu'est-ce qu'une démocratie » ? À partir d'analyses empiriques et de recherches documentaires, l'institut V-Dem (Variety of democracy) a défini 7 types de démocratie (participative, consensuelle, majoritaire, délibérative, égalitaire en plus des deux autres types plus familiers que sont la démocratie électorale et la démocratie libérale). Ces sept types de démocratie ont ensuite été décomposés en 37 indices (comme le droit des femmes, le respect de l'état de droit, l'organisation d'élections libres), lesquels ont été affinés plus encore en 350 indicateurs (harcèlement des journalistes, liberté d'expression des femmes, achats de votes, etc.). La moitié des indicateurs se base sur des évaluations, tandis que l'autre moitié, plus difficile à mesurer, est analysée par des experts locaux, desquels proviennent près de 63 % des données brutes du projet. 

Bien que le système de calcul du V-Dem se distingue des autres bases de données de par le nombre et la précision des indices utilisés, on voit qu'il dépend lui aussi d'appréciations en partie subjectives. D'où l'importance à ce que ces rapports et analyses soient établis par des experts locaux et non uniquement par des experts étrangers. C'est l'un des arguments mis en avant par le directeur de Freedom House face aux récriminations de la Pologne qui accusait l'organisation de l'avoir mal classée. Concernant les allégations de deux poids deux mesures, l'organisation souligne le fait que le rapport Freedom in the World, publié en mars 2020, donnait aux États-Unis un score similaire à la Pologne et à la Croatie.

Pour aller plus loin

Rapport de l'Economist Intelligence Unit « Democracy Index 2020 : In sickness and in health ? » (inscription demandée) : http://www.eiu.com/topic/democracy-index

Accès aux données de l'institut V-Dem (Variety of democracy)
http://www.v-dem.net/en/data/data/

Accès aux graphiques et cartes interactives de l'institut V-Dem (Variety of democracy)
http://www.v-dem.net/en/online-graphing/

Explorer la carte interactive de Freedom House :
http://freedomhouse.org/explore-the-map

Accès aux données de Freedom House 2013-2020 :
http://freedomhouse.org/sites/default/files/2020-02/2020_All_Data_FIW_2013-2020.xlsx
 

Articles connexes

L'indice de perception de la démocratie en cartes et data visualisations

Carte de l'indice de perception de la corruption (Transparency International)

La liberté de la presse dans le monde selon Reporters sans frontières

Atlas des esclavages. Faits et chiffres sur le travail forcé

La carte, objet éminemment politique : les données d'enquête des "Pandora papers"

Analyser et discuter les cartes des "pays à éviter" pour les voyageurs

Numbeo, une banque de données et de cartes sur les conditions de vie dans le monde