La carte, objet éminemment politique : Nétanyahou menace d'annexer un tiers de la Cisjordanie


Le 10 septembre 2019, Benjamin Nétanyahou a exhibé une carte de la vallée du Jourdain pour annoncer qu'il promettait d'annexer un tiers de la Cisjordanie s'il était réélu (zone en bleu sur la carte).  A une semaine des élections législatives, cette annonce est surtout motivée pour des raisons électorales et destinée à s'assurer les voix des colons. Sur la carte, on voit que la ville palestinienne de Jéricho (en marron) serait ainsi réduite à une enclave coupée des territoires palestiniens. Cette perspective mettrait fin à la cohabitation entre les deux Etats, un État palestinien viable et indépendant n'étant de fait plus possible si les Israéliens devaient récupérer ces territoires de la vallée du Jourdain.
 



Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou est coutumier de cet usage très politique des cartes. En mai 2019, il avait déjà présenté une carte d'Israël avec l'annexion du plateau du Golan officiellement reconnue par les États-Unis, avec la signature de Donald Trump et le commentaire "Nice"  ajoutés sur la carte. Concernant la possible annexion de la vallée du Jourdain, il a laissé entendre qu'il avait à nouveau l'accord de Washington, mais pour l'instant Donald Trump ne s'est pas manifesté.


La réaction palestinienne ne s’est pas fait attendre. Du côté de Ramallah, Saeb Erekat, vétéran des négociations de paix, a averti qu’un tel développement « enterrerait » tout espoir de paix entre Israéliens et Palestiniens et prolongerait le conflit d’un siècle.

La Société académique palestinienne pour l'étude des affaires internationales (PASSIA), qui regroupe des universitaires et des intellectuels palestiniens et se déclare affiliée à aucun parti ni gouvernement, a élaboré une carte détaillée qui montre les enjeux de la vallée du Jourdain.

L’annexion israélienne de la vallée du Jourdain (PASSIA) :
http://www.passia.org/maps/view/74


La vallée du Jourdain couvre 2 400 km2, soit 28,5% du territoire total de la Cisjordanie. Elle s'étend de la Mer Morte au sud à Bisan au nord, non loin de la frontière avec la Jordanie. Entièrement au-dessous du niveau de la mer, elle est la région la plus fertile et la plus riche en ressources de la Cisjordanie, avec des réserves de terres importantes. Elle est connue pour son climat chaud, la richesse de ses productions agricoles, ses ressources en eau abondantes et son activité touristique avec plus de 80 sites historiques et culturels. Depuis le début de l'occupation israélienne en 1967, les gouvernements israéliens successifs ont pris des mesures qui ont conduit à une annexion de fait de ce ce territoire.

En violation des principes fondamentaux du droit international humanitaire et des droits de l'homme, les Palestiniens ne peuvent pas développer leurs communautés, leurs maisons sont systématiquement détruites, l'accès à l'eau leur est refusé et leur liberté de mouvement est sévèrement restreinte. Aujourd'hui, il y a 30 colonies de peuplement israéliennes et neuf avant-postes illégaux dans la vallée du Jourdain, avec une population de colons d'environ 11 000 personnes. En outre, environ 20% des terres de la vallée du Jourdain ont été déclarées réserves naturelles (seules quatre sont ouvertes au public) et Israël a instauré un régime de permis et de restrictions sévères à la circulation des Palestiniens. Les Palestiniens qui ne résident pas dans la vallée du Jourdain ne sont pas autorisés à entrer dans la région. Environ 46% des terres de la vallée du Jourdain sont déclarées zones militaires fermées dans lesquelles les communautés palestiniennes ont reçu l'ordre de partir. Conséquence de cette politique : la population palestinienne dans la vallée du Jourdain est passée de 320 000 personnes en 1967 à 56 000 personnes en 2011. Environ 54% du territoire de la vallée du Jourdain est actuellement déclaré « terre d'État » et utilisée à des fins militaires, 22% zone de conservation et 15,5% pour des projets de colonisation et d’infrastructure israéliennes.

Pour Peace Now, qui milite depuis 1978 pour une solution pacifique entre les deux Etats, c'est la première fois dans l'histoire qu'un Premier ministre israélien présente une carte affirmant qu'aucun État palestinien ne peut exister en dehors d'Israël. Peace Now considère qu'il s'agit d'une "situation d'apartheid" et diffuse cette affiche de contre-cartographie en réponse à la carte présentée par Netanyahou : http://peacenow.org.il/en/data-on-netanyahus-jordan-valley-annexation-map
 

 


Peace Now a examiné la carte présentée par Netanyahou pour l'annexion de la région de la vallée du Jourdain et de la mer Morte septentrionale et s'est livré à une analyse assez détaillée, notamment en ce qui concerne la répartition des communautés juives et palestiniennes entre les zones A, B et C. Pour télécharger la liste complète des communautés palestiniennes, des colonies de peuplement et des avant-postes, cliquer sur ce lien.

A titre de comparaison, voici deux cartes qui permettent de comparer la situation en 1967 suite à la Guerre des Six jours aboutissant à la mise en place des "territoires occupés" et aujourd'hui avec le grignotage progressif de la Cisjordanie, mais aussi l'annexion du Golan par les Israéliens :





Pour le détail des modifications territoriales, voir la série de cartes du Monde diplomatique :
http://blog.mondediplo.net/2011-09-13-Un-Etat-palestinien-mais-lequel
 
Le site Visionscarto (Philippe Rekacewicz) a consacré une série d'articles aux rapports entre cartographie et enjeux territoriaux :

Pour compléter :

Un rapport "Ségrégation cartographique : Google Maps et les droits de l'homme des Palestiniens", publié le 18 septembre 2018, dénonce la façon dont Google Maps cartographie les territoires palestiniens occupés. Dans Google Street View, la plus grande partie d’Israël est visible tandis que dans les territoires occupés notamment à Gaza, seuls quelques lieux sont signalés par des photos. Les points de contrôle ne figurent pas non plus sur Google Maps, donnant une image assez peu représentative des difficultés réelles de circulation dans ces territoires.



En Cisjordanie, les seuls endroits disponibles dans Street View sont les colonies israéliennes, à l'exception des villes palestiniennes de Jéricho, Bethléem et Ramallah. À Jérusalem, la plupart des quartiers palestiniens sont laissés de côté alors que la vieille ville de Jérusalem-Est, annexée illégalement, est disponible. D’après l’ONG 7amleh, l’application de géolocalisation du géant Google « n'inclut pas le terme de recherche ''Palestine'' et assez peu les noms des zones palestiniennes non reconnues par Israël, alors qu'elle inclut les noms et les territoires des colonies israéliennes illégales". 


Les pays dans le monde qui reconnaissent Israël, la Palestine ou les deux :



Zena Agha, Palestine and the Oppression of the Map (2020) :
http://www.juancole.com/2020/01/188726.html
Cette étude politique examine les manières diverses dont les Palestiniens ont été exclus des cartes de leur propre territoire, du début du mandat britannique jusqu'à nos jours. 
 
Christine Leuenberger, Izhak Schnell, The politics of maps : Constructing national territories in Israel (2010). Dans cet article (à télécharger sur Researchgate), les auteurs montrent comment des groupes sociaux et politiques israéliens ont su utiliser les cartes à l'appui de leurs revendications territoriales : une forme de rhétorique visuelle destinée à inscrire une identité sur un territoire (voir leur ouvrage publié sous le même titre en 2020).



Le conflit israelo-palestinien par les cartes, le témoignage de Khalil Tafakji via @franceculture https://t.co/iRsbYCXIbJ


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