La carte, objet éminemment politique : la cartographie du Moyen-Orient entre représentation et manipulation


L'Institut de Recherche et d'Études Méditerranée Moyen-Orient (IReMMO) a organisé le 12 mai 2021 une rencontre entre Philippe Rekacewicz (géographe, cartographe et journaliste) et Éric Verdeil (géographe, professeur à Sciences Po Paris). Les échanges animés par Dominique Vidal (journaliste et historien) ont concerné les usages des cartes à des fins de représentation et de manipulation dans le contexte actuel de nouvelle escalade des violences entre Juifs et Palestiniens.


La cartographie du Moyen-Orient entre représentation et manipulation (source : IReMMO)



Les cartes ont toujours constitué un objet ambigu. Avec la complexification des enjeux et la montée des tensions au Proche et Moyen-Orient, il devient de plus en plus difficile de rendre compte des multiples dimensions des conflits dans cette région et des visions contradictoires des acteurs qui n'hésitent pas eux-mêmes à se servir des cartes pour défendre leur cause ou leurs intérêts. 

Comme le rappelle Éric Verdeil, les États concernés n'ont souvent pas les moyens d'établir leurs propres cartes et de mettre à jour leurs statistiques. La cartographie devient elle-même un moyen de peser sur les débats politiques. Philippe Rekacewicz revient en particulier sur l'exemple de la série de cartes souvent utilisée pour montrer les conflits israélo-palestiniens. Ces cartes « montrent les territoires, mais pas les gens ». Pour avoir une idée de ce qu'était la répartition de la population avant 1948 et ses évolutions postérieures, il faudrait pouvoir cartographier l'importance relative des différentes communautés (voir l'article 1948 : la Palestine des archives aux cartes sur le site Visionscarto). Dans un autre article, Philippe Rekacewicz propose pour la Palestine mandataire (1922-2012) d'indiquer la part de la population arabe et juive par des traits proportionnels en diagonale.




Les cartes mentales offrent des pistes intéressantes pour cartographier le territoire vécu des populations, par exemple pour retracer les itinéraires complexes dans les territoires occupés où les mobilités sont très contrôlées à travers les checkpoints ou encore pour restituer les conditions de vie dans les camps de réfugiés. Till Roeskens a par exemple demandé aux habitants du camp Aïda à Bethléem d’esquisser des cartes de ce qui les entourait. Les dessins en train de se faire ont été enregistrés en vidéo, de même que les récits qui animent ces géographies subjectives (voir la vidéo). Pour Philippe Rekacewicz, « la carte est pleine de métaphores et pleine de symboliques qui nous font encore mieux comprendre la narration ».

Comme le souligne Éric Verdeil, « la légende est un texte qui vient donner des clés d'interprétation de la carte. Elle vient spécifier les conventions cartographiques que l'on met en avant. Les mots ne sont pas forcément neutres. La légende reflète souvent des choix cartographiques antérieurs même à la légende [...] Elle peut aussi forcer un discours. Dans ce cas-là, on en vient à des formes de manipulation. On peut manipuler l'information par le graphique, mais aussi par le texte que l'on appose ou que l'on omet. La carte est un objet sémiologique qui repose sur des conventions qui traduisent une intentionalité. Et évidemment cette intentionalité peut être de tromper. La nature ambiguë de l'objet cartographique doit ou devrait toujours être à l'esprit. Mais malheureusement comme la cartographie favorise une identification, une saisie immédiate, on se retrouve au coeur d'une contradiction ». 

La légende ainsi que la nomenclature sont primordiales. A propos de l'exemple du quartier juif de Gilo implanté au sud de Jérusalem, Philippe Rekacewicz montre que la manière même de nommer les lieux a une forte incidence. « On aurait pu dire qu'on était en Cisjordanie par exemple, ici on parle de "colonie israélienne illégale" ou encore de "Palestine occupée" aux termes de la résolution 242 de l'ONU. »



Pour Philippe Rekacewicz, « il revient aux cartographes et aux chercheurs de s'émanciper des codes sémiologiques, des règles anciennes qui ont été fixées. [...] Un cartographe n'est pas tenu comme un médecin ou un dentiste de faire des choses selon des codes, il a une très grande liberté. En tant que cartographes radicaux, critiques ou alternatifs, on n'a jamais dit qu'il fallait rejeter ce qui a été acquis [...] Mais comme disait un collègue, "Bertin c'est très bien, à condition de savoir en sortir". C'est notre devoir de chercheurs, de géographes, de cartographes, d'inventeurs, d'essayer de penser à de nouvelles écritures cartographiques, d'acquérir ce qui s'est fait par le passé, d'essayer de rebondir et de le prolonger vers quelque chose de nouveau que la technique nous autorise et qu'elle ne permettait pas auparavant. »

« La question de la création cartographique est totalement différente de la question de la manipulation et de la propagande. La carte, c'est une porte ouverte vers la manipulation. La manière dont on choisit la légende, les couleurs, c'est déjà un positionnement politique. Donc on n'a pas le choix. Il n'y a pas de neutralité, cela n'existe pas [...]. Mais maintenant comme la technique est accessible pour tout le monde, notamment pour les activistes qui se sont emparés de la cartographie pour faire de la contre-cartographie, celle-ci peut être extrêmement efficace pour contrer le pouvoir   [...]. Il n'y a pas que les professionnels qui ont le droit de faire des cartes. Comme le montre Matthieu Noucher, les "petites cartes du web" existent, tout le monde a le droit de faire sa représentation, tout le monde a le droit de se projeter sur le territoire. » 

00:00 - Introduction par Dominique Vidal
06:00 - Intervention de Philippe Rekacewicz
17:00 - Comment le cartographe peut-il rendre compte de cette complexité du monde ?
24:00 - Intervention de Éric Verdeil
31:00 - Une géographie instrumentalisée
35:00 - Les cartographies alternatives d'ONG
40:00 - La représentation des lignes de fractures dans la société libanaise
47:00 - La démographie et la cartographie de la Palestine
55:00 - Cartes militaires et cartes civiles
57:00 - La carte mentale
01:07:00 - La légende d'une carte
01:25:00 - Google et la cartographie
01:37:00 - La superposition des acteurs avec l'État-nation
01:40:00 - La représentation du confessionnalisme au Liban


Pour compléter

Jess Bier a publié en 2017 Mapping Israel, Mapping Palestine - How Occupied Landscapes Shape Scientific Knowledge (MIT Press). L'ouvrage donne un aperçu du rôle de l’expertise statistique et cartographique dans les diverses « négociations » entre Israël et les Palestiniens. « Les Israéliens l'ont démontré depuis longtemps, le moyen de gagner en influence politique au niveau international était de produire des cartes qui tentaient de représenter des vérités objectives sous une forme qui serait internationalement reconnue. »

Christine Leuenberger et Izhak Schnell montrent dans leur article The politics of maps : Constructing national territories in Israel (2010) comment des groupes sociaux et politiques israéliens ont su utiliser les cartes à l'appui de leurs revendications territoriales : une forme de rhétorique visuelle destinée à inscrire une identité sur un territoire (voir leur ouvrage publié sous le même titre en 2020).

Dans Palestine and the Oppression of the Map, Zena Agha examine les diverses manières dont les Palestiniens ont été exclus des cartes de leur propre territoire, depuis le début du mandat britannique jusqu'à nos jours. Elle fait valoir que les localités mal cartographiées modifient la façon dont les Palestiniens comprennent l'espace et les éloignent de leur patrie. Elle explore des cartes alternatives et subversives comme moyens de reconnaître le passé, d'évaluer le présent et d'imaginer l'avenir. Elle conclut que les cartes, bien qu'étroitement liées au colonialisme britannique et israélien, et constamment utilisées comme moyens d'effacement, peuvent être réinvesties comme expressions d'un imaginaire géographique et comme moyens de résistance.

L’ONG palestinienne 7amleh a publié le rapport Mapping Segregation - Google Maps and the Human Rights of Palestinians (« Cartographier la ségrégation - Google Maps et les droits fondamentaux des Palestiniens »). Cette recherche montre comment les cartes affectent la vie des Palestiniens en Israël et en Palestine occupée. Elle révèle particulièrement comment Google Maps adopte et promeut la vision israélienne de l’espace des territoires israélien et palestinien et comment cela affecte le respect des droits des Palestiniens.

Le Parisien diffuse une carte trompeuse des « territoires palestiniens perdus » (InfoEquitable). « Contrairement à ce que montre la carte, un grand classique de la propagande palestinienne dont de nombreuses versions circulent sur internet, les premiers Territoires palestiniens autonomes ne remontent pas à 1945, mais à 1994. » 

Khalil Tafakji (2021). 31° Nord 35° Est. Chroniques géographiques de la colonisation israélienne. La Découverte (Orient XXI). Ces Chroniques géographiques de la colonisation israélienne livrent le témoignage d’un « technicien », dont l’objectif tout au long de sa carrière professionnelle fut de « faire parler les cartes ». 

Christian Bittner, Georg Glasze (2021). Maps Middle Eastern Geographies in the Digital Age ? Inequalities in Web 2.0 Cartographies in Israel/Palestine. Media and Mapping Practices in the Middle East and North Africa. Amsterdam University Press. A chaque cycle de violences et de destructions, la cartographie de la bande de Gaza est devenue de plus en plus précise dans OpenStreetMap et Wikimapia  Avec une "tendance à suivre l'ethos d'une vérité terrain" : les choses doivent être cartographiées selon leur apparence (physique ou politique).

La démographie, l’autre face du conflit israélo-palestinien par Philippe Velilla (Areion24 News). A compléter par ce graphique qui compare l'évolution des deux populations depuis 1950 : Match démographique Israël-Palestine (Monde diplomatique).

Israël-Palestine, un plan de guerre (Monde diplomatique). Concocté par Washington sans l’implication des Palestiniens, le plan de M. Donald Trump pour la paix au Proche-Orient satisfait aux principales exigences d’Israël. Outre qu’il entérine l’annexion de toutes les colonies et de la vallée du Jourdain — dispositions contraires aux résolutions des Nations unies —, l’« accord du siècle » prive un éventuel État palestinien du moindre attribut de souveraineté.

L’Atlas du conflit israélo-arabe de l’Institut Truman rédigé par Shaul Arieli est un outil qui présente le territoire disputé par les deux parties et l’histoire de la géographie de ce conflit au travers des cartes et des plans de partage qui depuis plus d’un siècle ont été envisagés pour le résoudre. Il montre qu’il est encore possible, si chacun accepte de renoncer à une part de ses revendications sur ce territoire disputé et de reconnaitre la légitimité de l’autre, d’arriver à un compromis pour créer deux États sur la Terre d’Israël/Palestine.


Liens ajoutés le 18 mai 2021

Un fil Twitter à dérouler concernant le floutage des images satellites de la bande de Gaza dans Google Maps :


Liveuamap, qui s'est spécialisé depuis 2014 dans le suivi en direct des conflits, donne une lecture en apparence factuelle du conflit israélo-palestinien. Mais cette cartographie par punaises est tout de même à interroger avec l'accumulation de pictogrammes pour montrer les zones pilonnées, les victimes des tirs de roquettes, les drones, les batteries anti-missiles, etc...

Aperçu de l'interface du site Israelpalestine.liveuamap.com



Le site Visualizing Palestine diffuse des infographies et dataviz afin de mettre en évidence les inégalités qui existent entre Juifs et Palestiniens.


Lien ajouté le 22 mai 2021

Les préoccupations tournent autour de la mise à disposition des images car elles pourraient constituer un enjeu important. Selon l'article de la BBC, les images de la bande de Gaza disponibles sur Google sont floues. Les images de Google Earth et Apple Maps ne sont pas à jour. Apple travaille à mettre à jour ses cartes dans une résolution plus élevée. Selon la BBC, Google n'aurait pas l'intention de rafraîchir ces images pour l'instant. Les plates-formes de cartographie s'appuient sur des entreprises qui possèdent des satellites pour fournir des images. « L'imagerie satellitaire VHR peut fournir des informations essentielles pour les opérations de secours d'urgence afin d'évaluer l'étendue des dommages et avoir une vue d'ensemble plus complète », a déclaré Adrian Zevenbergen, directeur général d'European Space Imaging. « Elle fournit aux équipes de gestion de crise des informations logistiques pour la planification et permet aux opérations de secours humanitaire de porter secours aux personnes touchées par le conflit. » Le 12 mai 2021, European Space Imaging a collecté des images optiques VHR au-dessus d'Israël-Gaza avec le satellite GeoEye-1 à une résolution de 50 cm. Le 17 mai 2021, son partenaire Maxar Technologies a également capturé des images satellite sur la même zone avec le satellite WorldView-2 à une résolution de 50 cm. European Space Imaging a analysé les images avec diverses régions de nouveaux dommages évidents au cours des 5 jours entre les collections. La plupart des dommages se sont produits dans les environs de la mosquée locale et le long de la route Salah al-Din, la principale autoroute de la bande de Gaza.


Lien ajouté le 3 juin 2021


Lien ajouté le 27 septembre 2021

Liens ajoutés le 24 janvier 2022


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