Les nouvelles façons de « faire mentir les cartes » à l'ère numérique


Avec l'essor de la cartographie en ligne, de l'infographie, de l'imagerie 3D et des nouvelles techniques de géovisualisation, y aurait de nouvelles façons de faire mentir les cartes ?

La réédition de l'ouvrage de Mark Monmonier est l'occasion de s'interroger sur les façons, anciennes ou nouvelles, de « faire mentir les cartes » comme nous invite à le faire le titre de son célèbre ouvrage. La première édition  publiée en 1991 et traduite en 1993 s'est vue ajouter, dans la traduction française, un sous-titre assez ambigu Du mauvais usage de la géographie, qui a pu faire penser qu'il s'agissait seulement de dénoncer les dérives de la cartographie à travers ses usages grand public. 

Mark Monmonier affirmait au contraire : « Non seulement le mensonge est facile avec les cartes, mais il est même essentiel ». Autrement dit loin d'être une dérive, le "mensonge" serait consubstantiel à la carte, un attribut essentiel et inhérent au processus de re-présentation. Si on voulait filer la métaphore, on pourrait dire qu'il y a plusieurs façons de mentir : par facilité, par arrangement, par exagération, par omission... Il existe de petits et de grands mensonges. Comme les blancs de la carte, il y a également tous ces petits oublis, ces mensonges "blancs" dont on pense qu'ils ne portent pas à conséquence pour l'interlocuteur, du moins en apparence. Les mensonges, petits ou grands, sont particulièrement répandus dans notre société de l'information et de la communication qui cherche souvent à marquer les esprits, à frapper l'opinion, à jouer sur nos imaginaires. Mais on ne peut pas éduquer avec des mensonges : cela empêche d'exercer sa pensée critique et de s'émanciper. La métaphore vaut pour la cartographie qui mérite décryptage et sens critique.


 


Dans l'introduction à la réédition de l'ouvrage de Monmonier, Christian Grataloup appelle à une vigilance cartographique à l’ère d’une omniprésence renouvelée des cartes dans nos environnements quotidiens. Depuis les années 1980-90, avec les travaux de cartographie critique de Mark Monmonier, de Brian Harley ou de Denis Wood, la cartographie est entrée dans l'ère du soupçon. Il ne faudrait pas pour autant tomber dans l'approche hyper-critique qui consisterait à se défier systématiquement de toutes les cartes puisque toutes mentiraient d'une certaine façon. Comme le notait Yaïves Ferland dès 1997 :

« Tout le monde sait maintenant qu’il existe cinq sortes de mensonges : les petits, les gros, les statistiques, les cartes et les arguments de vente. En paraphrasant Sir Winston Churchill, avec l’aide de Mark Monmonier (1991), on en vient à couvrir à peu près tout les maux dont les cartographes seraient coupables, en tant que communicateurs de réalités géographiques par des représentations graphiques. »

L'apport principal de Monmonier et Harley est de nous avoir montré qu'il fallait apprendre à se défaire du réalisme apparent de la carte, à prendre conscience des formes de pouvoir et de domination qu'elle peut exercer. S'il n'y a point d'objectivité de la carte, ce n'est pas pour autant qu'elle n'obéit pas à certaines règles. Mark Monmonier distinguait, parmi les formes de "mensonges", ceux liés aux choix sémiologiques et ceux correspondant davantage à la volonté de manipuler ou de convaincre. Parmi ces éléments, figure notamment le choix :
  • de la projection cartographique
  • de l'échelle de représentation
  • de la taille, de la forme ou de la couleur des figurés
  • du message que le cartographe souhaite délivrer...
Dans l'épilogue de son ouvrage, Mark Monmonier invite à dépasser l'opposition entre les cartes qui se contentent de "pieux mensonges" et celles qui cherchent à manipuler l'opinion. Et l'auteur de conclure par un avertissement concernant la versatilité de la carte, en particulier dans les journaux : « lorsqu'une carte doit avoir un double rôle d'informer et d'impressionner son public, elle risque de plus en plus de déformer la réalité de ce qu'elle prétend représenter... Les cartes ayant un double rôle ne sont pas intrinsèquement mauvaises. Certaines d'entre elles, parfaitement exactes, existent avant tout pour donner une allure de vérité aux faits, tandis que d'autres ne sont là qu'à titre décoratif... Les cartes, comme les bâtiments, souffrent lorsque le concepteur place la forme au dessus de la fonction... S'il n'est pas maîtrisé par un savant aux intentions honnêtes, le pouvoir des cartes peut échapper à tout contrôle. » (p. 280-283).

Maarten Lambrechts (@maartenzam), data journaliste et consultant en visualisation, s'est appuyé sur l'approche critique de Monmonier pour analyser les cartes que l'on peut trouver aujourd'hui sur Internet. Son constat est intéressant : ces cartes numériques "mentent" pour les mêmes raisons, mais aussi pour de nouvelles raisons non forcément mises en avant dans la première édition de l'ouvrage de Monmonier (d'où les compléments ajoutés dans la réédition de 2019 concernant les cartes numériques, les images satellitaires et la cartographie en ligne).

Maarten Lambrechts, The essential lies in news maps, 8 February 2019
http://datajournalism.com/read/longreads/the-essential-lies-in-news-maps


L'auteur recense plusieurs problèmes récurrents dans les cartes que l'on peut trouver dans les médias ou sur Internet  :
  • Les cartes de localisation utilisées sur Internet ou dans les reportages sont généralement trop petites pour être lisibles. A quoi bon vouloir étudier un espace si on ne peut d'abord le localiser ? Parmi la règle des 5 W (What, Who, Where, When, Why), la question "Où" est essentielle, sachant que la capacité à (géo)localiser ne préjuge pas d'une autre capacité encore plus importante, celle de situer par rapport à un ensemble plus large, ce qui est plus difficile et suppose d'avoir soi-même quelques repères et connaissances géographiques.
  • Les cartes et images issues de globes virtuels ainsi que les infographies produites dans les médias comportent souvent des vues obliques ou en 3D, difficiles à orienter si on n'est pas familier des lieux ; les images aériennes et satellitaires sont difficiles à distinguer. Souvent drapées sur un modèle numérique de terrain, elles donnent l'illusion du réel. En l'absence de dates précises, elles sont difficilement interprétables. 
  • Les cartes visant à comparer des espaces par leur taille (voir notre recension de comparison map) ont tendance à proliférer. Mais là encore, la zone utilisée pour la comparaison doit être familière. A quoi bon comparer l'étendue des glaces qui se détachent de l'Antarctique à celle du Delaware si on n'a aucune idée de la superficie de cet état américain ?
  • Les cartes-images de comparaison avant / après sont souvent prises dans des conditions différentes (cf notre présentation). Avez-vous remarqué que le soleil brille toujours après une catastrophe, cela veut-il dire qu'on exclut généralement les régions qui sont sous les nuages ?
  • Les cartes par aplats de couleur qui utilisent des valeurs brutes au lieu de pourcentages (cf rappel des règles de la sémiologie sur Néocarto).
  • La projection cartographique utilisée par Google Maps ou dans des SIG a longtemps été la projection Mercator, très déformante. Depuis 2018, Google Maps l'a remplacé par un globe : le Groenland a cessé (enfin !) d'être plus grand que l'Afrique. Il vaut mieux utiliser des projections plus récentes comme par exemple les projections Robinson, Winkel-Tripel ou Equal Earth
  • Les cartogrammes et autres infographies censées simplifier la compréhension d'un phénomène finissent par le complexifier si elles sont trop sophistiquées. L'esthétique ne doit pas l'emporter sur la clarté des explications.
Comme le rappelle Maarten Lambrechts, les cartographes doivent prendre des décisions et faire des choix pour rendre leurs cartes claires et utiles. Ce faisant, ils omettent ou simplifient des choses, soulignent des éléments, en mettent d’autres en arrière-plan. Ce que résumait Mark Monmonier en affirmant : « Une seule carte n'est qu'un nombre infini de cartes pouvant être produites pour la même situation ou à partir des mêmes données » . Et l'auteur de rappeler dans une formule célèbre :

« Les cartes sont comme le lait : l’information est une denrée périssable et il est prudent de vérifier sa date de validité »
Mark Monmonnier (1993)

Une chose est sûre : à l'ère du numérique, il convient de continuer à décrypter les cartes, à déchiffrer l'information, à interroger les sources de données, à analyser leurs traitements et à décoder les nouvelles formes de data- ou de géo-visualisation.


Références

Monmonier, Mark (2019). Comment faire mentir les cartes [How to Lie with Maps]. Édition revue et augmentée. Préface de Christian Grataloup. Traduction (Anglais) : Denis-Armand Canal

Monmonier Mark (1991). Comment faire mentir les cartes, ou du mauvais usage de la géographie. Chicago. [Traduction française par Denis-Armand Canal. Paris : Flammarion, 1993, 233 p.]
Voir le CR fait par Yves Guermond dans L'Espace géographique (1994)

Réédition de "Comment faire mentir les cartes" de Mark Monmonier, site Géoconfluences.

Gould, Peter, Bailly, Antoine (1995). Le pouvoir des cartes - Brian Harley et la cartographie. Economica.

Harley, J. B. (2002). The New Nature of Maps : Essays in the History of Cartography. The Johns Hopkings University Press, Baltimore and London.

Wood, Denis (2010). Rethinking the Power of Maps, New York / London, The Guilford Press.

Ferland, Yaïves (1997). Les défis théoriques posés à la cartographie. Colloque "30 ans de sémiologie graphique" (Paris, 12-13 décembre 1997). Revue du Comité Français de Cartographie, n°156, juin-août 1998.
http://www.lecfc.fr/new/articles/156-article-8.pdf

Joliveau Thierry, Noucher Matthieu, Roche Stéphane (2013). La cartographie 2.0, vers une approche critique d’un nouveau régime cartographique. Information géographique, Armand Colin, 77 (4), pp.29-46.

Noucher, Matthieu (2015). De la trace à la carte et de la carte à la trace. Pour une approche critique des nouvelles sources de fabrique cartographique. Marta Severo, Alberto Romele. Traces numériques et territoires, Presses des Mines.

Noucher Matthieu, Hirt Irène et Arnauld de Sartre Xavier (2019). « Mises en chiffres, mises en cartes, mises en ordre du monde. », EspacesTemps.net [En ligne], Traverses http://www.espacestemps.net/articles/mises-en-chiffres-mises-en-cartes-mises-en-ordre-du-monde/

Desbois, Henri (2015). La carte et le territoire à l’ère numérique, Socio, 4 | 2015, http://socio.revues.org/1262

Bord, Jean-Paul (dir). La face cachée des cartes. Cartes et géomatique, n° 235-236 - mars-juin 2018.

Lambert, Nicolas (2018). Cartographie radicale. Blog Néocarto :


Pour compléter

La collection de "persuasive maps" de la Cornell University Library
http://persuasivemaps.library.cornell.edu/
Plus de 800 cartes de propagande classées par thème et par époque. Il s'agit d'un ensemble de cartes "persuasives" destinées principalement à influer sur l'opinion publique plutôt qu'à communiquer des informations géographiques. Les cartes de cette collection abordent un large éventail de messages : religieux, politiques, militaires, commerciaux, moraux et sociaux (voir une sélection sur le site du National Geographic).

Pour Nicholas Carr, il faut se méfier des fake maps comme des fake news. L'auteur est connu pour son approche critique d'Internet à travers l'ouvrage qu'il a publié en 2001, Ce qu'Internet fait à nos cerveaux. L'essayiste tient le blog Rough Type où il consacre plusieurs articles aux mensonges cartographiques. Il prend l'exemple d'Uber qui n'a pas hésité à utilisé des cartes mensongères. Le site Radionova complète avec d'autres exemples, notamment Google Maps qui produit différentes cartes des frontières en fonction des pays.
http://www.nova.fr/radionova/79384/episode-mensonges-cartographiques

Sortir de la carte. Comment les cartes formatent notre vision du territoire. Extrait du mémoire de fin d'études d'Hugo Poirier (2017) : http://www.en-dehors.fr/sortir-de-la-carte.html
« Les cartes détiennent un pouvoir particulier : celui de ne jamais mentir. Ou plutôt, elles s'arrangent pour qu'on les croie sur parole. Si quelqu'un est perdu, on supposera qu'il avait la tête ailleurs, on mettra en cause son piètre sens de l'orientation ou son incapacité à déchiffrer correctement un plan. Mais la carte ne sera pas mise en défaut, puisqu'elle ne se trompe jamais. Depuis l'école primaire, nous sommes éduqués à nous fier aux cartes : elles sont objectives, car tracées à partir de relevés techniques précis et selon des principes mathématiques fiables... Sortir de la carte passerait alors peut-être par le fait de retrouver une prise sur le support. Malgré l'écran, avoir la possibilité de plier, déchirer, raturer, corriger, surligner cette représentation figée et partielle du territoire. Laisser sa marque sur la carte pour la déborder. »

De « fausses » cartes pour dire le « vrai ». Par Pierre Singaravélou, Fabrice Argounès et Christian Grataloup dans le cadre du Printemps des cartes de Montmorillon (Libération, 25 avril mai 2019). Puisque la carte trahit toujours le territoire, pourquoi ne pas se pencher sur les cartes fictives, périmées, utopiques ou imaginaires qui en disent davantage sur notre vision du monde et permettent d’imaginer d’autres sociétés possibles ?
http://www.liberation.fr/debats/2019/04/25/de-fausses-cartes-pour-dire-le-vrai_1723374

The "colonial cartography" par Apoorva Tadepalli. Un article sur la manière dont la cartographie hier comme aujourd'hui "colonise" nos représentations :
http://reallifemag.com/colonial-cartography/

"Power and Responsibility : Maps and Journalism". Comment les cartes et le journalisme ont le pouvoir d’informer et en même temps de façonner notre perception du monde :
http://www.directionsmag.com/article/8799

"Researcher explores what causes maps to go viral on the web". Anthony Robinson, géographe à l'Université de Pennsylvanie, s'intéresse aux raisons pour lesquelles certaines cartes deviennent virales sur Internet :
http://phys.org/news/2018-08-explores-viral-web.html

De l'Antiquité à Google Maps, la cartographie miroir du pouvoir (France Culture) :
http://www.franceculture.fr/histoire/de-lantiquite-google-maps-la-cartographie-miroir-du-pouvoir


Articles connexes

Que valent toutes ces cartes sur Internet qui comparent des pays par leur taille ?

La projection Equal Earth, un bon compromis ?