Incendies en Amazonie : les cartes et les images auraient-elles le pouvoir d'attiser la polémique ?


Les feux de forêt en Amazonie ont suscité un début de crise diplomatique entre la France et le Brésil dans le cadre du G7 à Biarritz et sont devenus un sujet de discussion au niveau international. Les Nations unies et le chef de l’Etat français ont interpellé vivement le président brésilien, Jair Bolsonaro, jeudi 22 août 2019 au sujet des incendies qui ravagent la forêt amazonienne. L'Amazonie est devenue depuis plusieurs années un symbole. Nombreux sont les chefs d'Etat (dont Emmanuel Macron) à avoir repris la phrase de Jacques Chirac : "Notre maison brûle".


Si les incendies de forêt constituent un sujet préoccupant (voir cette carte montrant la perte accélérée du couvert forestier brésilien), qu'en est-il des menaces directes sur un milieu que l'on qualifie souvent de "poumon vert" de la Terre ? D’après l'Institut National de Recherche Spatiale du Brésil (INPE), 75 336 feux de forêt ont été enregistrés au Brésil du 1er janvier au 21 août 2019,  soit 84 % de plus que sur l'année précédente. Plus de 52 % d'entre eux concernent l’Amazonie (voir le suivi de la déforestation sur le site Terra Brasilis). Si l'importance du phénomène n'est pas à remettre en doute, en revanche la manière dont les médias et les réseaux sociaux ont relayé l'information interroge sur la façon d'interpréter l'information géographique, qu'il s'agisse des cartes ou des images.

1) Des cartes par densité de points qui auraient tendance à exagérer le message délivré

De nombreux médias ou agences d'information, en France et à l'international, ont diffusé des cartes avec des cercles rouges correspondant aux départs de feu. Voici, parmi les nombreuses cartes qui ont circulé sur Internet, celles de l'AFP et de la BBC.




Comme le font remarquer certains géographes et cartographes attentifs (voir ce fil sur Twitter), c'est la surface des cercles rouges qui est perçue visuellement par l'utilisateur et non les positions de leur centre. Il conviendrait de revenir à une cartographie scientifique moins alarmiste. Certains auteurs montrent, entre inquiétude légitime et risque d'exagération, à quoi ressemblerait une carte de tous les feux de forêt en Amérique du Sud depuis 2012. La source utilisée est le Fire Information for Resource Management System (FIRMS) qui est la plateforme mise à disposition par la NASA pour suivre tous les incendies de forêt dans le monde. Selon Tim Wallace, l'exagération des cercles pourrait atteindre jusqu'à 200 fois leur emprise réelle sur le terrain.



A une échelle assez large de visualisation, ces points rouges finissent par se confondre et donner l'impression qu'il s'agit de zones entières de l'Amazonie qui sont en train de brûler. Si l'on se réfère aux images satellitaires diffusées par la NASA et par Copernicus (les deux principales sources), les feux de forêt ne concernent pas que l'Amazonie, mais une bonne partie des forêts tropicales dans le monde où le feu est utilisé comme moyen de défrichage (aussi bien pour l'agriculture traditionnelle sur brûlis que pour de grandes opérations de déboisement).

Les incendies de forêts dans le monde d'après les images Copernicus - Global Widfire Information System
(consulter la plateforme cartographique du GWIS pour plus de détail )



Le site Copernicus qui a diffusé les images satellites dont sont issues ces cartes se montre beaucoup plus prudent et explique que ces cercles peuvent correspondre à de petits incendies. En zoomant sur les images en ligne, on s'aperçoit effectivement que les gros cercles en rouge-orangé agrègent des points beaucoup plus petits lorsqu'on zoome à une échelle plus précise.

De son côté la NASA a confirmé une augmentation des incendies en nombre et en intensité dans la partie brésilienne de l'Amazonie en 2019, ce qui en fait l'année la plus active dans cette région depuis 2010. Les scientifiques notent que l’activité des feux en Amazonie varie considérablement d’une année à l’autre et d’un mois à l’autre, sous l’effet de nombreux facteurs (évolution de la conjoncture économique, du climat...). Le mois d'août 2019 se démarque car il se caractérise par une augmentation notable des gros incendies le long des principales routes du centre de l’Amazonie brésilienne, selon Douglas Morton, chef du Laboratoire des sciences de la biosphère au Goddard Space Flight Center de la NASA.

Bien que la sécheresse ait pu jouer un rôle important dans le développement des incendies les années précédentes, il semble que les incendies de l'année 2019 correspondent davantage à des défrichements de grande envergure qu'à des feux de forêt liés à la sécheresse. L'image ci-dessous issue des observations Terra et MODIS a été superposée aux images nocturnes acquises par radiométrie (VIRRS). On peut noter que les détections d'incendies dans les États brésiliens du Pará et de l'Amazonie sont concentrées dans des bandes situées le long des voies fédérales BR-163 et BR-230.


Image nocturne des incendies en Amazonie du 15 au 22 août 2019 (source : NASA)


 
En complément des images de Copernicus et de la NASA, il peut être utile d'utiliser les images basse orbite et en haute résolution de Planets Lab. Celles-ci permettent de localiser plus précisément les départs de feux et les territoires concernés.


On perçoit à travers ces images que les incendies intentionnels ont souvent lieu dans des forêts déjà dégradées. Ce sont la plupart du temps des incendies pour défricher des terres à des fins agricoles, notamment des pâturages pour bovins, qui représentent 70 à 80% de la conversion des forêts en Amazonie brésilienne. L'augmentation des incendies d'août à octobre coïncide aussi avec la saison au cours de laquelle les agriculteurs commencent à planter du soja et du maïs.



Face à la diffusion de ces cartes virales sur les réseaux sociaux, certains médias ont commencé à réagir et à décrypter l'information. Voir notamment :
  • Amazonie : que montrent les cartes qui représentent l'évolution des feux ? (Libération, 24 août 2019)
  • What Satellite Imagery Tells Us About the Amazon Rain Forest Fires (New York Times, 24 août 2019)
  • Incendies en Amazonie : les forêts d'Afrique centrale brûlent aussi (France Soir, 24 août 2019)
  • Pourquoi personne ne parle des incendies titanesques en Afrique subsaharienne (La Voix du Nord, 24 août 2019)
  • More Fires Now Burning in Angola, Congo Than Amazon : Maps (Bloomberg, 23 août 2019)
  • Pourquoi les scientifiques s’inquiètent des incendies de l’Amazonie (Le Monde, 27 août 2019)
  • The Amazon in Brazil is on fire - how bad is it ? (BBC News, 30 août 2019)

Une autre source de polémique est liée au nuage de fumée qui s'est répandu sur le Brésil et une bonne partie de l'Amérique du Sud. Ce nuage de monoxyde de carbone a été ressenti jusqu'à São Paulo qui a été plongé dans le noir en pleine journée le 19 août 2019. D'autres régions du monde sont concernées par les émissions de carbone, qui peuvent être liées aussi à la pollution industrielle et urbaine. 
Emissions de gaz carbonique (CO) le 24 août 2019 (source : Windy.com)



Copernicus propose de suivre l’évolution des incendies à l'aide d'un indicateur plus précis qui est celui du « nuage de combustion de la biomasse », qui permet de suivre directement les incendies dans le monde (et pas seulement le taux de concentration en CO). C'est cet indicateur qui a été utilisé par exemple pour suivre les incendies en Sibérie qui ont été également très importants durant l'été 2019 (voir ce lien).
 
 


2) Les incendies en Amazonie : une réalité, mais surtout un symbole

Les nombreuses images de feux de forêts en Amazonie qui ont circulé sur les réseaux sociaux correspondent à des images souvent anciennes, vieilles pour certaines de plus de 10 ans. Plusieurs médias se sont livrés à un décryptage pour retrouver la date et la source des images relayées en chaîne sur Internet et sur les réseaux sociaux :
  • Incendies en Amazonie : des personnalités ont contribué à la désinformation (AFP
  • Incendies en Amazonie : des photos hors contexte pour illustrer une catastrophe bien réelle (Le Monde)
Par ailleurs la question s'est élargie au problème de savoir si l'Amazonie méritait vraiment le surnom de "poumon vert de la planète". Puits de carbone, la forêt amazonienne absorbe davantage de CO2 qu'elle n'en rejette : elle emmagasine 90 à 140 milliards de tonnes de CO2, soit 14% du CO2 mondial, ce qui contribue à réguler le réchauffement climatique dans le monde, selon le Fonds mondial pour la nature (WWF). Elle n'est cependant pas la principale source de recyclage du CO2 ; les océans seraient de ce point de vue beaucoup plus efficaces :

La forêt amazonienne est-elle vraiment le "poumon de la planète" ? (France Info)
http://www.francetvinfo.fr/monde/ameriques/amazonie/la-foret-amazonienne-est-elle-vraiment-le-poumon-de-la-planete_3588675.html

L'Amazonie est également un enjeu politique et territorial de première importance pour les populations autochtones qui y vivent (environ 3 millions de personnes). Face à la déforestation et à l'exploitation économique des terres par de grands groupes, des voix s'élèvent pour dénoncer "l'extractivisme".

Au delà des polémiques se pose la question de l'image de l'Amazonie dans les médias qui est montrée comme un sanctuaire naturel à préserver. Dans un ouvrage récent consacré à l'Amazonie, François-Michel Le Tourneau la décrit comme un « coffre-fort géologique », dont l'Histoire a fait une « pourvoyeuse de marchandises » et qui est aujourd'hui « victime du développement », puisque le Brésil ne veut pas vraiment limiter la déforestation et que l'Amazonie, d'un point de vue économique, ne vaut pas grand-chose. « Le Brésil voit deux Amazonie : la forêt réservée, à défaut d'être préservée, et la forêt exploitée intensivement, à défaut de l'être durablement ».

L’Amazonie véhicule un puissant imaginaire autour de sa forêt. Cet imaginaire est une construction mentale collective, européo-centrée, édifiée dès les premières descriptions et consolidée au cours des siècles suivants (lire cet article de Géoconfluences, "L'archéologie, pour en finir avec la forêt vierge").

Dans un contexte de dérèglement climatique, il est probable que l'augmentation des feux de forêts soit liée en partie au réchauffement global. Mais comme on vient de le voir, ces incendies sont pour la plupart d'origine anthropique et traduisent une volonté de mettre en valeur de nouvelles terres dans un contexte de laisser-faire encouragé par le président Bolsonaro (lire ce billet). Malgré tout, il convient d'être prudent à l'égard des preuves que l'on avance et savoir garder une distance critique face à l'utilisation médiatique de l'information géographique.


Lien ajouté le 26 août 2019

Le Centre de gestion de crises (GLMZ) de Copernicus basé en Allemagne a été mobilisé le 25 août 2019 pour étudier de manière plus approfondie des secteurs où ont lieu les incendies dans le nord-ouest du Brésil ainsi qu'à la frontière du Pérou, de la Bolivie, du Paraguay et de l'Argentine. Les zones d'étude sont en cours de définition. D'ores et déjà des secteurs font l'objet de rapports détaillés : Buritis (Brésil), Borochi et Roboré (Bolivie). Les données sont téléchargeables en différents formats (pdf, jpeg, kmz, shp) :
http://emergency.copernicus.eu/mapping/list-of-components/EMSR383/



Liens ajoutés le 30 août 2019

Une étude récente propose de cibler des secteurs spécifiques où la biodiversité de la forêt tropicale pourrait être restaurée à l'échelle mondiale. Publiée le 3 juillet 2019 dans la revue Science Advances, cette étude repère dans les Amériques, en Afrique et en Asie du Sud-Est, plus d’un million de kilomètres carrés de forêts tropicales endommagées qui présentent un fort potentiel de restauration. Six pays, tous situés en Afrique, ont le potentiel le plus élevé d’avantages multiples en cas de restauration réussie : le Rwanda, l’Ouganda, le Burundi, le Togo, le Soudan du Sud et Madagascar. La plupart d’entre eux ont perdu des forêts tropicales humides, mais leur potentiel de récupération de la biodiversité, du carbone et des ressources en eau est élevé :

Brancalion, Pedro et al. (2019). “Global Restoration Opportunities in Tropical Rainforest Landscapes” Science Advances : https://doi.org/10.1126/sciadv.aav3223






Liens ajoutés le 31 août 2019

Géoconfluences a rassemblé un certain nombre de ressources concernant les incendies qui ont eu lieu durant l'été 2019 en Amazonie, mais aussi en Sibérie. Le site pose également la question de savoir si l'on peut parler de "risque" au sens classique. "En géographie, il y a risque si l’aléa (ici l’incendie) se produit et touche une société humaine (on dit qu’il y a vulnérabilité). Dans le cas amazonien comme dans le cas sibérien, les territoires touchés par les incendies ont des densités de population faibles. Pour autant, les sociétés humaines n’en sont pas absentes..." :
http://geoconfluences.ens-lyon.fr/actualites/veille/revues-de-presse/les-incendies-de-juillet-aout-2019-en-amazonie-et-en-siberie

Une analyse du Washington Post, à partir d'images NASA (Modis) sur la période 2000-2019, montre que la forêt brûle régulièrement à la même époque. En Afrique, les feux de forêts sont utilisés pour défricher prairie et savane, alors qu'en Amérique du sud ils sont davantage situés en lisière. http://www.washingtonpost.com/climate-environment/2019/08/30/were-peak-global-fire-season/

Lien ajouté le 4 septembre 2019

La NASA a comparé, à partir d'images satellitaires MODIS, l'évolution du couvert végétal à l'échelle mondiale entre 2000 et 2017. Alors que la Chine et l'Inde voient leur couvert végétal progresser, le Brésil ainsi qu'une bonne partie de l'Afrique tropicale connaissent un retrait visible. Si le monde "verdit", c'est en raison des programmes de reforestation (cf programmes de plantation d'arbres en Chine), mais également du fait de l'extension des cultures intensives. La forêt est en extension aussi du fait de l'augmentation du taux de CO2 dans l'atmosphère. Les chercheurs soulignent que le gain de verdure observé dans le monde, notamment en Inde et en Chine, ne compense pas les dommages causés par la perte de végétation naturelle dans les régions tropicales, principalement au Brésil et en Indonésie. Les conséquences sur la durabilité et la biodiversité dans ces écosystèmes restent un problème majeur.



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