La grille de Jefferson ou comment arpenter le territoire américain


Si le plan en damiers des villes américaines est assez bien connu, on connaît en général moins bien l'importance de la grille de Jefferson qui a posé sa marque sur le territoire américain.

Le président américain Thomas Jefferson s'intéressait à la géographie mais aussi à l'arpentage comme son père Peter Jefferson qui était également arpenteur. Celui-ci est l'instigateur de la "Land Ordinance" de 1785 selon laquelle les parcelles devaient être cadastrées aux Etats-Unis avant d'être vendues aux colons : le découpage s'effectuait selon le principe d'une grille géométrique qui délimitait des parcelles carrées d'un mile de côté (2,6 km2), pour une surface de 260 hectares (640 acres). Autant qu'à une prise de possession des terres indigènes, cette ordonnance foncière visait à collecter des fonds pour un gouvernement de plus en plus insolvable.

Cartographie de l'état de l'Ohio selon la Land Ordinance de 1785
(l'Ohio sert de point de départ de l'arpentage )

Comme le fait remarquer André Corboz (2001), "le Congrès, lorsqu'il promulgue en 1785 l'ordonnance qui fixe les règles de l'organisation territoriale, ignore en quoi consiste la topographie, l'hydrographie, la nature du sol et du sous-sol, ainsi que la diversité climatique des étendues que sa décision concerne. Mieux encore : il organise un territoire qui ne lui appartient pas... à quelques exceptions près on repousse les Indiens ou bien on les massacre".

De la théorie à la pratique, il y a surtout d'énormes différences. Comme l'explique Catherine Maurini (2007), il faut créer un bureau de géographe (Office of Geographer) chargé de superviser la levée des plans effectués par des géomètres qui « se voyaient donc attribuer cette charge essentielle de définir, à l’aide de chaînes et de compas ce réseau de lignes nord-sud et de leurs perpendiculaires qui déterminerait simultanément le levé, l’arpentage et la subdivision du territoire qui leur avait été alloué ». Les arpenteurs rencontrèrent d'énormes difficultés pour appliquer cette grille géométrique en raison des obstacles naturels et de la rotondité de la Terre. Il leur fallut déployer des trésors d'ingéniosité pour arriver à arpenter tout le territoire américain, ce qui est chose faite seulement dans la première moitié du XIXe.

Outils d'arpentage de Thoreau (source : Henry David Thoreau exhibits in the Concord Museum)



C'est cette grille de Jefferson et ces mêmes outils qu'utilise Henry David Thoreau lorsqu'il entreprend de cartographier le profil de la rivière Concord dans l'est du Massachusets. Julien Nègre, qui a conduit une thèse sur cet "arpenteur vagabond" montre qu'il était fin connaisseur des cartes : "Thoreau appréciait leur exactitude et le savoir immédiat et panoptique qu'elles produisent sur l'espace. Cependant, il savait aussi que, dans l'Amérique des années 1840-50, celles-ci pouvaient servir des projets d'appropriation ou d'exploitation, et que le cadastre dresse un enclos qui fige et limite les possibles." Embauché pour déterminer si les irrégularités du débit de la rivière Concord sont d'origine naturelle ou anthropique, Thoreau va multiplier les sondages topographiques et se découvrir une véritable passion pour cette rivière qui révèle les liens entre l'homme et la nature. 


Détail du plan de la rivière Concord par l'arpenteur Henry David Thoreau (1859)
(Voir la carte en entier sur le site de la Concord Free Public Library]



En 1859, il produit une carte de 7,5 mètres de long avec force détails et mesures. Comme le montre Daegan Miller (2018) dans un long article qu'il lui consacre, il ne s'agit pas pour Thoreau de célébrer la supériorité de la science de l'arpentage capable d'imposer la main de l'homme sur des territoires vides et abstraits, mais plutôt de protester contre la privation de terres pour certaines populations, d'affirmer la résistance inéluctable de la nature sauvage face à ces formes d'accaparement. De fait la grille de Jefferson peut sembler relever d'une forme de violence abstraite. C'est elle qui a permis d'intégrer de plus en plus l'esclavage dans le territoire national. Mais en même temps, elle est devenue un grille de référence à laquelle les Etats-Unis doivent leur système normalisé.

C'est cette même grille de Jefferson qui est encore utilisée aujourd'hui par le Public Land Survey System (PLSS), qui reprend le même découpage avec des méridiens et des lignes de base servant de référence. Pour Catherine Maumi (2009), "la grille du National Survey sera cet outil par lequel le territoire des États-Unis prendra corps et existence, dévoilant cet espace immense du Nouveau Monde à la connaissance et conscience du monde contemporain". Elle formerait en quelque sorte l'assise spatiale de la démocratie américaine. Le Homestead Act de 1862 a grandement popularisé le système de cartographie PLSS. La loi permettait aux colons d'occuper au moins 160 acres de terre (1/4 de section) à des fins d'élevage ou d'exploitation. De nombreux bénéficiaires de l'Homestead Act, en particulier ceux de l'ouest des États-Unis, ont en général une superficie de 640 acres. Ces propriétés familiales ont été héritées de génération en génération et font partie des rares exploitations privées de terres dans l'ouest des États-Unis.

Carte de 1988 montrant les méridiens et lignes de base utilisés pour l'arpentage des états
(source : PLSS)

On estime que le gouvernement des États-Unis s'est emparé de plus d'un milliard d'acres de terres indigènes entre 1776 et 1887. Au milieu du XIXe siècle, les décrets ont remplacé les traités en tant qu'instruments pour revendiquer un territoire. Les terres autochtones ont rapidement disparu en quelques coups de crayon sur les cartes. Une fois la commande passée, les géomètres du gouvernement ont été envoyés pour délimiter le territoire.

Face à ces formes de spoliation, un agriculteur traditionnel du Colorado, Jim Enote, collabore aujourd'hui avec des artistes pour créer des cartes qui rompent avec cette vision normée occidentale du territoire. Ces cartes zunis s'inspirent d'expériences partagées des lieux dans une volonté de réappropriation du territoire par les Amerindiens :
http://emergencemagazine.org/story/counter-mapping/

La grille géométrique de Jefferson se lit toujours dans les paysages des Etats-Unis. L'artiste israélien Shabtai Pinchevsky s'est intéressé au plan américain en damiers permettant de délimiter les townships, les quartiers et les parcelles. Sur son compte Instagram, il référence de très nombreuses images satellites permettant de voir les traces de la grille de Jefferson, avec ses formes d'adaptation à la topographie ou à la courbure de la Terre.

Des traces de la grille de Jefferson encore visibles dans le maillage des parcelles (source : S. Pinchevsky)



Un exemple de corrections de grille, tous les 24 milles environ, pour l'ajuster à la courbure de la Terre.



A l'inverse, le système de grille orthogonale, que l'on trouve également dans les villes américaines, n'a pas toujours été transformé ni adapté au terrain. C'est ce que montre l'ouvrage de Florence Lipsky avec l'exemple de San Francisco. Le site de la ville présente une topographie mouvementée et compte pas moins de quarante-deux collines. La grille habituellement utilisée en terrain plat rencontre ici une nature rebelle et insoumise. Il en résulte un phénomène peu commun : les rues rectilignes jouent aux montagnes russes car ici l'outil du colonisateur et les reliefs sont entrés en guerre au mépris d'une rationalité évidente. Pourquoi la ville ne s'est-elle pas adaptée à son site comme le laissait prévoir le bon sens usuel ?



Florence Lipsky (1999). La grille sur les collines, Editions Parenthèses.


 
Références

André Corboz, La dimension utopique de la grille territoriale américaine, Conférence prononcée au Congrès annuel de Ia SEAC, tenu a Québec en juin 2001.
http://dalspace.library.dal.ca/bitstream/handle/10222/70836/vol28_3_4_63_68.pdf

Catherine Maumi, Thomas Jefferson et le projet du nouveau monde, Paris, Editions de la Vilette, 2007 (CR par Les Clionautes) :
http://clio-cr.clionautes.org/thomas-jefferson-et-le-projet-du-nouveau-monde.html

Catherine Maumi, La grille du National Survey, assise spatiale de la démocratie américaine. Revue de la Société d'études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles, 2009, 66 p. 117-141
http://www.persee.fr/doc/xvii_0291-3798_2009_num_66_1_2394

Julien Nègre, L' arpenteur et le vagabond : cartes et cartographies dans l'oeuvre de Henry David Thoreau, ENS Editions, 2019 (ouvrage issu de sa thèse soutenue à Paris 7 en 2014).
http://catalogue-editions.ens-lyon.fr/fr/livre/?GCOI=29021100501360

Daegan Miller, A Map of Radical Bewilderment. On the liberation cartography of Henry David Thoreau, March 2018, Places Journal
https://placesjournal.org/article/a-map-of-radical-bewilderment/?cn-reloaded=1

The Jefferson Grid :
http://www.amusingplanet.com/2018/06/the-jefferson-grid.html

The Jefferson Grid, un projet Instagram qui montre tout ce qui peut rentrer dans un espace de 2,5 km² :
http://buzzly.fr/jefferson-grid-instagram-photographie-mile.html

Une histoire d'arpentage, diaporama réalisé par l'Association des Arpenteurs du Canada :
(George Washington, Thomas Jefferson et Abraham Lincoln étaient tous trois arpenteurs)
https://www.acls-aatc.ca/files/francais/Histoire-de-l'arpentage.ppt


Plan du mont Vermon établi par Georges Washington (publié en 1801 après sa mort) :
https://www.atlasobscura.com/articles/george-washington-mount-vernon-map
 
 
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Lien ajouté le 5 février 2021


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