Cartographie des fusillades de masse aux Etats-Unis : comment étudier et objectiver le phénomène ?


Les États-Unis enregistrent le triste record d'être le pays qui compte le plus de fusillades de masse dans le monde. L'expression fusillade de masse est utilisée lorsqu'au moins quatre victimes sont recensées, en excluant le meurtrier. Si l'on retient ce critère, 146 fusillades de masse ont été perpétrées entre 1967 et 2017, avec une moyenne de huit morts par fusillade. Mais pour l'ONG Gun Violence Archives, les États-Unis ont connu 253 tueries si l'on prend en compte seulement l'année 2019 (chiffre au 4 août 2019).

Les chiffres peuvent en effet varier en fonction de la méthode utilisée pour recenser ces "fusillades de masse" (mass shootings). Au delà de la bataille des chiffres et du décompte macabre du nombre de victimes, il peut être intéressant d'essayer de décrypter les contours de cette "géographie de la violence". En plein débat sur le port des armes aux Etats-Unis, nous entamons ici un recensement des ressources et des données pour essayer d'étudier et d'objectiver le phénomène, mais également pour dégager quelques pistes d'analyse géographique.


1) LES CARTES DISPONIBLES

  • Les cartes par densité de points
Ce sont les cartes les plus nombreuses que l'on peut trouver sur Internet et dans les médias. Elles recensent des données brutes et relèvent de la cartographie d'inventaire. Ces cartes par points comportent des ambiguïtés : les points, souvent très gros et en rouge, couvrent en grande partie le territoire américain, ce qui peut contribuer à exagérer le phénomène et à alimenter un sentiment de peur et d'insécurité. Dans le cas ci-dessous par exemple, la carte est remplie de gros points rouges qui se chevauchent entre eux. Les chiffres ne renvoient pas au nombre de victimes, mais à un numéro d'inventaire dans l'ordre chronologique des tueries.

Les « tueries de masse » répertoriées par le site Gun Violence Archives



Le site Gun Violence Archives (GVA) propose de nombreuses cartes sur le sujet avec des rapports détaillés par année et par type de meurtres. La plupart de ces cartes sont des cartes par densité de points ne permettant pas de hiérarchiser l'importance de ces tueries.




Certaines cartes par figurés ponctuels cherchent à agréger les données par état, ce qui les rend plus lisibles mais rend toute interprétation difficile à ce degré de généralité. Voici par exemple une carte du nombre de victimes depuis le début de l'année 2019 établie par Keranews à partir des données du Gun Violence Archives.


  • Les cartes par figurés proportionnels
Elles relèvent davantage de l'analyse et permettent de représenter le phénomène par état. La taille des cercles proportionnels interroge cependant le mode de discrétisation choisi, qui n'est pas toujours indiqué en légende. Ce type de carte ne tient pas compte non plus de la population respective de chaque état.

La cartographie établie par le site Mother Jones 1982-2019 (source : Mother Jones Investigation)



Réalisée par Gaëlle Sutton, cette autre carte par figurés proportionnels (rouge sur fond noir) est particulièrement saisissante et cherche en même temps à donner une lecture rationnelle du phénomène. La méthode d'interpolation permet de repérer des zones de concentration sur un temps long de 1966 à 2018 (une sorte de heatmap). Les données et les graphiques en cartons renseignent la carte de manière plus précise. Le mode de classification choisi, bien que non indiqué, semble introduire une hiérarchie plus nuancée.

Les fusillades de masse aux Etats-Unis 1966-2018 (source : Gaëlle Sutton
- 1213 morts, 1790 blessés d'après Stanford Mass Shooting in America -



Vingt ans après le massacre de Columbine qui a fait 13 morts et 24 blessés en 1999, le fléau de la violence armée continue de sévir dans les écoles américaines. Selon les données du Washington Post, plus de 226 000 étudiants ont été victimes de violence armée dans les écoles depuis le meurtre de Columbine. ESRI s’est servie de cette base de données pour créer une carte interactive des fusillades dans les écoles. L'intérêt est de pouvoir disposer d'un essai de typologie de ces fusillades, qui ciblent plus particulièrement les écoles.


  • Les cartes par aplat de couleurs
Les cartes choroplèthes (par aplat de couleurs) sont peu efficaces pour représenter un phénomène qui reste malgré tout ponctuel dans le temps et dans l'espace. Sur Internet, il n'est pas rare de trouver des mapfails, comme la carte ci-dessous qui représente le nombre de tueries en dégradé de couleurs, alors qu'il n'est pas permis d'un point de vue sémiologique de représenter une valeur brute en aplat. Le message se veut simple et efficace, au prix de quelques généralisations que n'hésite pas à faire CNN (la chaîne américaine est coutumière de ce genre d'erreur cartographique).

 



D'autres cartes plus sérieuses, mais qui interrogent néanmoins dans leur mode de construction et d'interprétation, cherchent à rapporter les tueries de masse et les taux d'homicide à la population ou à la composition ethnique de chaque état (voir commentaires sur MapPorn).




  • les infographies et story maps
Elles couplent cartes et graphiques de manière à mettre en relation plusieurs phénomènes, par exemple ici la répartition des fusillades en fonction de leur ampleur (moins de 5, plus de 5 voire plus de 10 morts) et la date à laquelle elles ont été commises, la fusillade d'El Paso du 3 août 2019 ayant fait 20 morts, ce qui en fait l'une des plus meurtrières (noter que celle de Las Vegas, la plus horrible de l'histoire américaine, avait fait plus de 70 morts et 500 blessées).


Cette recrudescence de la violence ne concerne pas seulement le nombre de victimes par fusillade, mais ressort du décompte global des fusillades enregistrées depuis les années 1980.

Une augmentation des "tueries de masse" aux Etats-Unis 1980-2018 (source : Wikipedia)


Le Washington Post a consacré en 2018 un article sur le sujet avec de nombreuses infographies :
http://www.washingtonpost.com/graphics/2018/national/mass-shootings-in-america/

Le site Vox propose une story map qui présente les tueries de masse depuis Sandy Hook :
http://www.vox.com/a/mass-shootings-america-sandy-hook-gun-violence

Le site The Data and News Society recense les différents types de data visualisation que l'on peut trouver dans les médias et le regard qu'elles induisent :
http://dnnsociety.org/2018/02/08/data-news-of-the-week-u-s-gun-control-debate-and-the-media/


2) LES BASES DE DONNÉES ET LEURS MÉTHODES DE DÉCOMPTE

La définition du "meurtre de masse" la plus couramment reprise par les médias est celle établie par le FBI qui définit le seuil de trois personnes ou plus, assassinées au cours d'un même événement. Mais les définitions diffèrent selon les sources qui peuvent émaner aussi bien de journalistes que de militants, d'universitaires, d'organismes ou de particuliers intéressés par le sujet. Nous recensons ci-dessous les principales sources d'information utilisées.

Mother Jones

Le journal Mother Jones a été l'un des premiers média à créer une base de données en open source, pour documenter les fusillades à grande échelle. Ses investigations ont porté sur les déchaînements de violence aveugle dans les lieux publics, faisant au moins quatre victimes tuées par l'assaillant. Cela exclut les fusillades résultant de crimes à caractère plus classique tels que les vols à main armée ou les violences de gangs. Le but du site est de conserver une mémoire de ces meurtres sur près de quatre décennies en incluant des informations sur le profil des assaillants, les types d’armes qu’ils ont utilisées et le nombre de victimes qu’ils ont blessées ou tuées (voir la base de données 1982-2019). En fait, le décompte commence le 1er août 1966, quand un étudiant, un tireur d’élite, tire sur des passants depuis la terrasse d’observation d’une tour de l’horloge de l’Université du Texas.

Gun Violence Archives (GVA) :
http://www.gunviolencearchive.org/

Le site Gun Violence Archives a été créé en 2012 "en tant qu'organisme indépendant de recherche et de collecte de données dans le but de fournir des données complètes et utiles au débat national sur les violences par armes à feu". Les chercheurs ont repris la définition du FBI qui n'intègre pas le tireur dans le décompte. Les cas d'utilisation d'armes à feu défensives, les propriétaires qui s'opposent à l'effraction d'un logement, les employés de magasins qui s'opposent à un vol, les individus qui arrêtent une attaque ou un viol avec une arme à feu sont également collectés. Les données sont recueillies auprès de  6 500 sources provenant de la police locale et de la police d'État, des médias, des bases de données du gouvernement et d'autres sources. Chaque incident est vérifié par les chercheurs avec un mode de validation secondaire. Il s'agit d'une base de données construite a posteriori plutôt que d'un décompte en temps réel (voir le détail de la méthodologie)

Mass Shooting Tracker (MST) :
http://www.massshootingtracker.org/

Créé par différents médias (dont CNN, MSNBC, New York Times, Washington Post, The Economist), le site Mass Shooting Tracker entend recenser l'ensemble des victimes y compris les blessés. Il est le seul site à intégrer le meurtrier dans le décompte des victimes. L'objectif est de montrer l'ampleur du phénomène et de sensibiliser aux conséquences néfastes du lobby pro-armes à feu aux Etats-Unis. Les données sont téléchargeables par année au format CSV à partir de 2013.

Standford Mass Shootings in America (MSA)

Le Stanford MSA a pour but de réunir des données spatiales et temporelles sur les tirs en masse en à partir de sources de médias en ligne. Le but est de faciliter les recherche sur les violences armées aux États-Unis en rendant les données brutes plus accessibles. Le Stanford MSA n’est pas un projet de recherche. Les données collectées ne font pas l'objet d'analyses après l'inclusion dans la base de données (il faut cependant au moins trois sources corroborant l'événement). Il ne vise pas à répondre à des questions spécifiques sur la violence armée ou sur les lois concernant les armes à feu. Les chercheurs qui utilisent cette base de données doivent être conscients de certains biais induits par les changements technologiques : la flambée des incidents au cours des dernières années est probablement due à l'augmentation du nombre de rapports en ligne et n'est pas nécessairement indicative du taux de fusillades à grande échelle. La définition de tir de masse utilisée dans la base de données de Stanford est de 3 peronnes atteintes ou plus par des tirs (pas nécessairement des victimes), sans compter le tireur. La fusillade ne doit en aucun cas être liée à un gang, à la drogue ou au crime organisé (voir le détail de la méthodologie). Les données sont accessibles sur Github au format csv et geojson. Le site renvoie par des liens aux trois bases de données vues plus haut (Mother Jones, Gun Violence Archives, Mass Shooting Tracker).

Le Federal Bureau of Investigation (FBI)
http://www.fbi.gov/about/partnerships/office-of-partner-engagement/active-shooter-resources

Le FBI n'utilise pas le terme tir de masse, mais désigne ces événements comme des « incidents de tir actif ». Il publie des rapports réguliers sur les fusillades, avec des informations détaillées sur le comportement des tireurs et des analyses sur les tendances observées. Il s'agit d'une source officielle assez fiable. Principal inconvénient : les rapports sont pour la plupart annuels et nedélivrent pas les derniers chiffres. 

Wikipedia donne par ailleurs une liste détaillée des meurtres de masse pour l'année 2019 reprenant différentes sources :
http://en.wikipedia.org/wiki/List_of_mass_shootings_in_the_United_States_in_2019

Comme en témoigne cette revue, la manière de recenser les fusillades de masse a évolué au fur et à mesure du temps et dépend encore nettement des sensibilités et des opinions.


3) LES PISTES D'ANALYSE SOCIO-GÉOGRAPHIQUE

Les personnes tuées viennent de tous les âges, de tous les milieux sociaux et de tous les types raciaux, ce qui fait dire aux défenseurs des armes à feu qu'il n'y aurait pas de profil type du meurtrier de masse (voir ce rapport du FBI). Il n'en demeure pas moins que les tireurs sont souvent munis de plusieurs armes qu'ils se sont procurés en général légalement. Des fusils semi-automatiques sont impliqués dans les fusillades les plus meurtrières du pays. Les armes à poing semi-automatiques de 9 mm sont cependant les plus courantes. Elles sont légères, peu coûteuses et faciles à dissimuler. Certains de ces tireurs de masse sont connus pour des faits de violence ou pour un passé de criminels. La plupart sont des hommes, dont la majorité a entre 20 et 49 ans. Plus de la moitié d'entre eux sont morts sur le lieu de la fusillade ou à proximité, souvent en se suicidant.

Certains médias comme par exemple le Washington Post ont cherché à analyser ces meurtres de masse en fonction des lieux où ils avaient lieu. Les écoles et les lieux de culte sont concernés, mais également les bars, restaurants, magasins et autres lieux publics. Comme le note le journal, "les fusillades en masse ne représentent qu’une petite fraction des décès par arme à feu, mais elles sont particulièrement terrifiantes car elles se produisent sans prévenir dans les endroits les plus banals. La plupart des victimes sont choisies non pour ce qu'elles ont fait, mais simplement pour l'endroit où elles se trouvent." 

Répartition des meurtres de masse en fonction des lieux où ils sont commis (source : Washington Post




Si les Etats-Unis représentent 5% de la population mondiale, ils recensent 31% des tueries de masse dans le monde. La plupart des états américains sont concernés, avec malgré tout quelques états davantage touchés (le Texas, la Californie, la Floride). Le meurtre de masse d'El Paso au Texas perpétré en août 2019 a fait 20 morts et visait clairement la communauté hispanique. Après le massacre de Columbine en 1999, de nombreuses écoles ont élaboré des plans de sécurité afin que les enfants et les éducateurs sachent quoi faire lors d’une attaque. Après Sandy Hook, les « exercices de verrouillage » sont devenus aussi courants que les exercices d’incendie.

Le Standford Geospatial Center propose des pistes d'analyse géographique à partir de cartes à comparer : Mass Shootings in America : A Geographic Approach

Voir également la série de cartes proposées sur la plateforme Arcgis.

Pour les partisans du port d'armes à feu, ce droit s'inscrit dans la constitution américaine. Ils considèrent  que ces cartes qui recensent tous les crimes commis dans le pays ont tendance à répandre la peur et avancent comme argument que les "tueries de masse" ne représentant qu'1% des crimes commis aux Etats-Unis (voir cet exemple). S'il n'y a pas de lien systématique de causalité entre le nombre d'homicides par armes à feu et le pourcentage d'Américains détenant une arme (voir cartes ci-dessous), on peut établir malgré tout certaines corrélations notamment au Texas, au Nouveau Mexique et dans le Vieux-Sud.





Les partisans d'une réglementation plus stricte, voire d'une interdiction du port d'armes à feu, défendent l'idée qu'il faut en finir avec cette culture de la violence qui imprègne la société américaine. Le débat devient politique avec des prises de position ambiguës du président Donald Trump qui condamne l'idéologie raciste du suprémacisme blanc, suspectée d'être à l'oeuvre dans l'une des deux fusillades ayant endeuillé les Etats-Unis en août 2019, tout en évitant de mettre l'accent sur la lutte contre les armes à feu. Les démocrates de leur côté s'opposent à la domination de la NRA sur la politique américaine (voir cet article). Ils en appellent à l'imposition de vérifications universelles des antécédents des acheteurs d'armes à feu, à la loi dite du drapeau rouge et, en définitive, à l'interdiction des armes d'assaut de type militaire.

Si les tueries de masse ne sont pas un phénomène nouveau aux Etats-Unis, reste que leur nombre a considérablement augmenté ces dernières années. Le port d'armes constitue un sujet de débat récurrent aux Etats-Unis.

Ce qui ressort de ce recensement, c'est qu'il existe peu d'analyses permettant de dégager des typologies. Ces cartes mériteraient par exemple d'être croisées avec la législation sur le port d'armes qui diffère d'un état à l'autre des Etats-Unis.


Aux Etats-Unis une législation sur les armes à feu à géométrie variable (source : Le Parisien)



La proportion des crimes et délits diffère selon les états, ce qui peut être aussi un élément de "toile de fond" à analyser. Au delà d'une approche purement quantitative du phénomène, il convient de prendre en compte des éléments politiques et culturels : histoire et culture propres à chaque état, influence plus ou moins forte de la NRA, présence ou non de mouvements activistes ultradroites... Le journal Le Monde a produit une vidéo qui montre le poids du lobby des armes aux Etats-Unis, mais il faudrait y ajouter la montée des thèses suprémacistes qui ne concerne pas seulement une poignée d'activistes, mais s'inscrit dans un climat plus général d'affirmation nationaliste et de rejet des minorités.




Il est intéressant de voir la manière dont certains sites et mouvements anti-violence se sont emparés de la cartographie pour dénoncer la circulation des armes aux Etats-Unis. En voici quelques exemples à partir du site Occupy.com :





Pour faire prendre conscience de la culture de violence qui règne aux Etats-Unis, la société de data visualisation 1point21 Interactive a produit une étude cartographique en 2017. L'étude montre qu'il y a plus de magasins d'armes que de Starbucks aux États-Unis (en particulier dans le Sud et le Middle-West).




Lien ajouté le 2 avril 2020

Lien ajouté le 4 juillet 2020


Une carte du relief de la criminalité aux Etats Unis (massive attacks, school shooting, killing fields, grasslands...etc) #kartokobri


Lien ajouté le 10 février 2021


Lien ajouté le 17 avril 2021


Lien ajouté le 28 avril 2021

Lien ajouté le 29 septembre 2021

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