Les shrinking cities, des villes toutes en déclin économique ?


Signalé par City Lab, How some shrinking cities are still prospering, juin 2019.

Il est d'usage de présenter les "shrinking cities" aux Etats-Unis comme des villes ravagées sur le plan économique, caractérisées par le déclin démographique et la perte massive d'emplois (voir par exemple cette présentation par le journal USA Today). Ce portrait reste assez vrai pour une partie des villes de la "Rust Belt". Mais une étude récente vient montrer qu'il faut nuancer le constat.

Pour accéder à l'étude :
Maxwell Hartt, The Prevalence of Prosperous Shrinking Cities, Annals of the American Association of Geographers, volume 109, 2019 - Issue 5

Cette étude suggère que la diminution de la population et le déclin économique ne vont pas toujours de pair : un part importante des villes en déclin démographique sont en réalité économiquement prospères. Le rapport de Maxwell Hartt, de l’Université de Cardiff, examine les performances économiques de 886 villes américaines où la population décroît. L'analyse s'appuie sur les indicateurs du revenu, du chômage, de la croissance de l’emploi et des inégalités économiques (chiffres de 2010). 

Cette première carte extraite de l'étude permet de distinguer en fonction de la taille de ces "shrinking cities" découpées en 3 catégories (petites, moyennes et grandes). Le plus grand nombre se concentre dans la Rust Belt et dans le Nord-Est des Etats-Unis, mais également en partie dans la Sunbelt.



(Source : Hartt, 2019 Annals of the American Association of Geographers)


Dans une deuxième carte, Hartt indique l’emplacement des villes prospères qui rétrécissent sur le plan démographique. Dans l'ensemble, elles représentent un quart des villes en décroissance (27%). 4% seulement des villes prospères et en déclin démographique sont des grandes villes ; la grande majorité se situent en banlieue ou dans de petites localités.


(Source : Hartt, 2019 Annals of the American Association of Geographers)

L'étude n'a révélé aucun lien entre la prospérité des villes et la taille ou l'ampleur de la perte de population. « De manière remarquable, la sévérité de la contraction n'a aucun effet sur le revenu », écrit Harrt. « L’absence de relation entre la gravité du phénomène, sa persistance et le revenu démontre la diversité et la complexité des processus de réduction urbaine. »

En revanche, l'étude a permis de montrer que la principale caractéristique qui distingue les shrinking cities prospères de celles en déclin est le fait de disposer d'une population éduquée (97% d'entre elles ont un niveau d'études supérieures plus élevées que la moyenne régionale). La croissance démographique est donc une mesure grossière de la prospérité : tant qu'une ville attire ou retient des talents spécifiques, elle peut perdre de la population tout en restant prospère.

Pour autant, la perte de population et le déclin économique peuvent être liés intrinsèquement. La perte de population peut entraîner une diminution des recettes fiscales provenant de l'impôt sur le revenu ou sur l'immobilier. Cette réduction de la capacité fiscale peut entraîner une diminution des services sociaux, entraînant une perte de population encore plus importante, ce que l'on appelle la « boucle de rétroaction du rétrécissement ». Les villes peuvent rompre ce cycle de rétraction en « aménageant moins », en réduisant l'offre de logements ou les dépenses municipales de manière à faire correspondre les infrastructures de la ville avec sa population. Le fait de réduire la population ne condamne pas les villes au déclin économique en soi. Plus du tiers des villes américaines en décroissance conservent un certaine prospérité économique en agissant comme des pôles d'attraction.

En complément : utiliser Street view  pour étudier les shrinking cities (signalé sur Google Mania).

Une maison sur trois à Détroit a été saisie par la justice ces 15 dernières années. Ces maisons abandonnées sont très visibles lorsqu'on explore la ville avec Google Maps et son outil de visite virtuelle, Street View (cf nombreuses vues paysagères à consulter sur le compte Twitter Detroit Street View)



Le site GooBing Detroit utilise la fonction de stockage d'images de Street View qui permet de suivre l'évolution de la ville de Détroit au fil des ans. En juxtaposant des images Street View sur un même lieu à différentes dates, on se rend compte de l'ampleur des changements. Les vues historiques des rues enregistrées sur GooBing Detroit sont accessibles dans Google Maps. Si vous ouvrez un panorama Street View sur Google Maps, une petite icône représentant une horloge située dans le coin supérieur gauche de la scène vous permet d'accéder à l'historique de Street View. Si vous cliquez sur l'icône, un calendrier s'ouvre pour vous permettre de visualiser les images Street View disponibles par année. 

En 2014, le New York Times a utilisé également Street View pour mettre en évidence les propriétés de Détroit saisies par la justice . Le quotidien a créé un montage photographique qui rend compte des 43 634 propriétés de Detroit frappées de mesures de saisie en 2014. Le nombre de saisies immobilières dans la ville a diminué pour la troisième année consécutive en 2018.

Le phénomène des "villes rétrécissantes" ne concerne pas que les Etats-Unis. On le retrouve dans le monde entier.

Localisation des shrinking cities d'après le site shrinkingcities.com


Ce rétrécissement démographique peut varier dans le temps, telle ville dynamique pouvant selon la période perdre de la population ou en retrouver. Voir cette carte animée sur la période 1950-2030 :
http://interaction.sixthtone.com/feature/2018/shrinking-cities/


Consulter ce pearltrees sur les shrinking cities qui contient beaucoup d'images  et de liens sur Internet :
http://www.pearltrees.com/t/shrinking-cities/id15652409

Détroit est souvent présentée comme l'archétype de la shrinking city. Voir cet article :
Cityscape: A Journey Through the Shrinking City of Detroit



Détroit dans la mondialisation, après la crise l'éclaircie ? Des graphiques et des ressources rassemblées sur le site HG Sempai : http://www.hgsempai.fr/atelier/?p=1666


Pourtant Détroit et les villes de la "Rust Belt" ne sont plus les seules concernées par le phénomène de rétrécissement urbain comme le montre ce graphique établi par Statista pour la période 2010-2015 :
http://www.statista.com/chart/4667/the-fastest-shrinking-cities-in-the-us/

Pour l'Europe, voir cette carte d'Eurostats pour la période 2004-2014 :

Pour l'Allemagne, une cartographie des villes en croissance ou en déclin :
http://gis.uba.de/maps/resources/apps/bbsr/index.html?lang=de


Pour la France, voir :

Manuel Wolff, Sylvie Fol, Hélène Roth et Emmanuèle Cunningham-Sabot, « Shrinking Cities, villes en décroissance : une mesure du phénomène en France », Cybergeo : European Journal of Geography [En ligne], Aménagement, Urbanisme, document 661, mis en ligne le 08 décembre 2013, URL : http://journals.openedition.org/cybergeo/26136

Lien ajouté le 5 mai 2020
Lien ajouté le 5 septembre 2021
Lien ajouté le 27 mai 2022
Liens ajoutés le 1er juin 2025

« La population de Détroit a augmenté en 2023 et 2024 : une stratégie d'accueil des immigrants permet d'expliquer le retournement de situation après des décennies de déclin démographique » (The Conversation). Voici les trois raisons pour lesquelles Détroit et d’autres villes souhaitent accueillir des immigrants : encourager la croissance économique et attirer les talents, améliorer la résilience communautaire et régionale, promouvoir la cohésion sociale et un engagement civique renforcé. 

Le site DETROITopography déconstruit l'image de Détroit, surnommée pendant longtemps la "Motor City". Le site comporte de nombreuses cartes avec des jeux de données. Voir notamment le portail de données ouvertes de la ville de Détroit.

Lien ajouté le 13 octobre 2025

« Détroit, ruines et renaissances. À propos de : Raphaëlle Guidée, La ville d’après. Detroit, une enquête narrative, Flammarion » (La vie des idées). 
Au cœur de cette « enquête narrative » se trouve la question des imaginaires, et notamment ceux de l’apocalypse, de la renaissance et de l’utopie. Elle part de la fascination de nombreux observateurs pour les ruines de Detroit, symbolisant la ruine de la ville et plus largement anticipant le « devenir de l’Amérique, du capitalisme, de la civilisation occidentale, ou même de l’espèce humaine. [...] En effet, les ruines de Detroit et leurs représentations constituent un topos devenu très commun dans les années 2010. Nous avons été abreuvés de photographies d’usines dévastées, de salles de spectacle transformées en parking, de classes abandonnées, de demeures effondrées envahies par le lierre, de prairies urbaines en plein centre-ville. La vaste circulation de ces images a ouvert un important débat éthique sur le ruin porn, soit la mise en valeur iconographique de ruines de manière décontextualisée et esthétisée : où sont les habitants ? Quels processus et acteurs sont à l’origine de ces ruines ? Qui en subit les conséquences ? Que faire avec ce fardeau matériel ?

Lien ajouté le 13 janvier 2026

« Des milliers de villes américaines pourraient devenir de véritables villes fantômes d'ici 2100 » (Scientific American).

Les villes américaines pourraient avoir un tout autre visage en 2100, notamment parce que des milliers de villes pourraient se transformer en villes fantômes. Selon une étude publiée dans Nature Cities, la population de quelque 15 000 villes à travers le pays pourrait chuter à une fraction de ce qu'elle est aujourd'hui. Ces pertes devraient toucher des villes partout aux États-Unis, à l'exception d'Hawaï et de Washington D.C. Les auteurs ont analysé les données recueillies entre 2000 et 2020 par le Bureau du recensement des États-Unis et l'American Community Survey, une enquête démographique annuelle menée par ce même Bureau. Cela leur a permis d'identifier les tendances démographiques actuelles dans plus de 24 000 villes et de modéliser les projections des tendances futures pour près de 32 000 autres. Ils ont appliqué ces projections à un ensemble de cinq scénarios climatiques futurs, couramment utilisés et appelés « voies socio-économiques partagées ». Ces scénarios modélisent l'évolution possible de la démographie, de la société et de l'économie d'ici 2100, en fonction de l'ampleur du réchauffement climatique . Les projections des auteurs indiquent qu'environ la moitié des villes américaines, dont Cleveland (Ohio), Buffalo (New York) et Pittsburgh (Pennsylvanie), devraient connaître un dépeuplement de 12 à 23 % d'ici 2100. Certaines de ces villes, comme Louisville (Kentucky), New Haven (Connecticut) et Syracuse (New York), ne présentent pas encore de déclin démographique, mais cela est probable à l'avenir. À l'échelle régionale, le Nord-Est et le Midwest seront probablement les régions les plus touchées par le dépeuplement, selon les auteurs. Au niveau des États, le Vermont et la Virginie-Occidentale seront les plus durement frappés, avec plus de 80 % de leurs villes en déclin démographique. L'Illinois, le Mississippi, le Kansas, le New Hampshire et le Michigan pourraient également voir près des trois quarts de leurs villes voir leur population diminuer. Bien que l'analyse des tendances actuelles réalisée par les auteurs ait révélé que 43 % des plus de 24 000 villes recensées perdent des habitants, environ 40 % d'entre elles sont en croissance, notamment des métropoles comme New York, Chicago, Phoenix et Houston. De manière générale, les régions qui devraient connaître la plus forte croissance démographique d'ici 2100 se situent plutôt dans le Sud ou l'Ouest. Cette analyse n'examine pas les facteurs à l'origine des tendances projetées. Cependant, Sutradhar estime qu'il existe probablement un ensemble complexe de variables en jeu, qui diffèrent selon les régions, notamment la hausse du coût du logement dans certaines zones, le déclin industriel, la baisse de la natalité, les variations des taux d'imposition étatiques et les impacts du changement climatique.

Article scientifique :
Uttara Sutradhar, Lauryn Spearing & Sybil Derrible (2024). Depopulation and associated challenges for US cities by 2100, Nature Cities, volume 1, p. 51–61, https://www.nature.com/articles/s44284-023-00011-7

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