La cartographie du monde musulman et ses nombreux "map fails"

Ce billet trouve son origine dans une carte publiée le 30 août 2017 par le journal La Croix : D'où viennent les pèlerins de la Mecque ? Nous reproduisons la carte ci-dessous de manière à pouvoir en donner une lecture critique et surtout pour élargir la réflexion aux problèmes posés par la représentation cartographique des pratiques religieuses. 

On ne compte plus le nombre d'infographies dans les journaux qui utilisent des outils de cartographie numérique sans véritablement maîtriser la sémiologie graphique. Le problème est si courant qu'il alimente une collection de "perles cartographiques" consultables sur Twitter avec le hashtag #mapfail. A l'origine, le terme de "fail" signifie, en langage technique, une erreur de code, une panne informatique pouvant avoir des conséquences préjudiciables. Par extension un "map fail" désigne toutes formes d'oubli, d'erreur ou d'approximation, en général involontaires mais pas obligatoirement, qui détournent le message de la carte. Ces cartes défectueuses ne sont pas propres au Géoweb, mais l'explosion du nombre de cartes sur Internet a rendu le problème particulièrement visible. Au départ les "map fails" étaient plutôt le fait d'infographies produites par des outils de traitement d'image non dédiés à la cartographie. Désormais il n'est pas rare de voir des cartes produites par des outils dédiés à la cartographie statistique comportant une sémiologie fautive ou pour le moins approximative. Cela dépend principalement du concepteur de la carte qui n'est pas forcément formé aux règles de la cartographie. Quand on consulte le Géoweb, nombreuses sont les cartes thématiques qui expriment des valeurs absolues sous forme de carte choroplèthe. Tel est le cas de cette carte qui représente le nombre de pèlerins par pays d'origine avec des dégradés de couleurs, du vert clair au vert foncé :



Il est assez aisé de conduire une lecture critique de cette carte. Par exemple la Russie et la France envoient à peu près le même nombre de pèlerins à la Mecque (respectivement 20 500 et 22 000 en 2017). Elles sont toutes deux représentées en vert moyen. L'effet visuel n'est pourtant absolument pas le même, étant donné leur différence de superficie (cf énorme tâche verte pour la Russie). En Asie, la Chine et la Thaïlande (13 000 pèlerins dans les deux cas) n'ont également pas du tout la même taille. Il aurait donc mieux valu une cartographie par figurés ponctuels de manière à s'abstraire de la surface des pays. C'est ce que propose la carte suivante réalisée par Radio France, qui indique le nombre de musulmans par pays en figurés ponctuels et en sous-couche leur proportion en pourcentage par rapport à la population de chaque pays en dégradé de couleurs. La même plateforme de webmapping Carto a été mobilisée, mais avec des choix graphiques assez différents de la part du concepteur :



Bien que plus juste sur le plan sémiologique, cette deuxième carte n'est pas exempte de défauts. Par exemple, la légende ne permet pas de connaître les seuils qui ont servi à déterminer la taille des cercles et le dégradé des couleurs. La dominante de vert (couleur symbolique de l'Islam), et surtout de vert foncé, donne à penser que les musulmans vivent en majorité en Afrique du nord et au Proche-Orient, alors que leur poids numérique est plus important en Asie. Une carte par figurés ponctuels avec la part des musulmans à l'intérieur même des cercles aurait sans nul doute été plus efficace, comme le propose par exemple cette carte de la Cornell University Library. Sur une estimation de 1,6 milliards de musulmans dans le monde en 2010, 62 % d’entre eux vivent en Asie du Sud (Inde et Pakistan principalement) et en Asie du Sud-Est (surtout en Indonésie), sans compter les ex-républiques soviétiques "musulmanes" d'Asie centrale. Une carte par grandes régions continentales serait ainsi plus utile. Ce qui nous semble intéressant dans la comparaison de ces deux cartes n'est pas seulement la différence de figuration cartographique, mais également le choix des sources statistiques.

Dans la première carte, ce n'est pas le nombre réel de pèlerins à la Mecque qui est représenté mais plutôt les quotas établis par pays. La lecture de l'article du quotidien La Croix revient très largement sur cette question des quotas, quand bien même le titre de la carte demeure ambigu : on pourrait croire qu'il s'agit du nombre réel de pèlerins qui ont effectivement pris le chemin de la Mecque en 2017. Ce problème des quotas originels rétablis en 2017, après cinq années de réduction par l'Arabie saoudite, constitue une information importante pour appréhender le sens des statistiques qui sont représentées sur la carte. Victimes de leur succès si l'on peut dire, les lieux saints de l'Islam doivent faire face chaque année à un afflux massif de pèlerins (plus de 2 millions par an). Pour éviter les accidents (mouvements de foule) et renforcer la sécurité sanitaire (fort risque d'épidémie notamment de choléra), le royaume saoudien a été obligé de moderniser ses infrastructures d'accueil ; d'où la mise en place de quotas à partir de 2013, le temps d'effectuer les travaux nécessaires (baisse de 20% du nombre de visas par pays et de 50% pour les Saoudiens qui entendent donner l'exemple, même s'ils bénéficient d'un des quotas les plus élevés avec 200 000 pèlerins).

De fait la carte n'est pas celle de la fréquentation réelle de la Mecque, mais celle des limitations imposées aux pèlerins en fonction de leur pays d'origine. C'est à l'Asie assez logiquement que sont attribués les plus gros contingents de pèlerins, notamment l’Indonésie (221 000 pèlerins autorisés), le Pakistan (180 000), l’Inde (170 000) et le Bangladesh (127 000). Un cas intéressant : le Nigéria, qui constitue la plus importante délégation d’Afrique subsaharienne (95 000 participants), n'a en réalité envoyé que 79 000 participants en 2017 du fait que sa population, assez pauvre à comparer d'autres pays musulmans, n'a pas forcément les moyens financiers de prendre en charge un pèlerinage. En principe, les Saoudiens établissent un quota officiel de 1000 visas par million de croyants. Ce mode de calcul est celui appliqué aux pays à majorité musulmane. Mais les Européens, comme les habitants du pays du Golfe, sont hors quotas. Certains pays sont également soit rédimés, soit carrément interdits officiellement de participation au pèlerinage. Il faut rappeler en effet que le pèlerinage à la Mecque s'inscrit dans des conditions géopolitiques complexes : crise diplomatique avec le Qatar qui accuse notamment l'Arabie saoudite de mal accueillir ses ressortissants, différend avec le Yémen dont les pèlerins sont très surveillés en raison des mauvaises conditions sanitaires du pays et de la guerre qui l'oppose à l'Arabie, interdiction pour la Syrie d'envoyer des pèlerins en raison de la guerre et des positions politico-religieuses de Bachar-el-Assad. L'Iran, grand pays rival de l'Arabie saoudite, s'est vu cependant  réintégré en 2017. Il faut dire que le tourisme religieux constitue une manne pour le pays (une nouvelle rente pour l'après pétrole ?). L'Arabe saoudite accueille 8 millions de touristes, essentiellement dans le cadre de ce pèlerinage. L'activité touristique représente 3,3 % du PIB et emploie directement 603 500 personnes en 2017. Alors que l'Arabie saoudite limitait l'afflux des pèlerins et avait sanctuarisé une grande partie de son territoire, elle envisage désormais de s'ouvrir à tous les pays et même de créer des stations touristiques balnéaires ainsi que des parcs d'attraction : une première historique dans ce royaume ultra-conservateur. 

"Hajj 2017 : combien de pèlerins par pays vont à La Mecque ?
Voici la carte mondiale des quotas".


Le quotidien d'actualité musulman Safir News propose une infographie différente du journal La Croix. Le titre mentionne explicitement qu'il s'agit de la carte des quotas et non du nombre de pèlerins en 2017. Pour autant l'infographie proposée à la suite de cette carte pose problème dans la mesure où elle superpose un histogramme indiquant "le top 10 mondial" des pays (hors Arabie saoudite) en reprenant le code couleur (du jaune au rouge). Difficile de s'y retrouver dans ce classement par ordre décroissant indiquant en même temps les classes de pays par dégradé de couleurs de la carte au-dessus.

S'agissant du décompte des musulmans dans le monde, la source que l'on retrouve le plus souvent dans les cartes disponibles sur Internet est celle du Pew Research Center. Ce centre de recherche américain, qui se présente comme un fact tank non partisan, a pour but d'informer le public sur les problèmes, les attitudes et les tendances qui façonnent le monde. Il mène des sondages d'opinion publique, des recherches démographiques, des analyses de contenu médiatique et d'autres recherches empiriques en sciences sociales. Dans une étude publiée en 2015 (à partir de chiffres de 2010), il affirme s'être appuyé sur une série d’enquêtes, de recensements, de registres de population et d’autres sources de données pour estimer le nombre de musulmans et d’autres groupes religieux à travers le monde, l’objectif étant de compter tous les groupes et les personnes s’identifiant à une religion particulière. De fait, le Pew Research Center (PEW) fait office de référence dans le domaine des statistiques démographiques religieuses mondiales, sans que l'on sache très bien l'origine et la nature des sources composites qu'il utilise (voir la critique de Slate). Une de ses études récentes (29 novembre 2017) aborde par exemple la croissance du nombre de musulmans en Europe. Son étude de 2015 avait déjà pour but d'estimer la population musulmane en 2050.

La question implicite dans cette cartographie, non dépourvue d'arrière-plan idéologique, semble de savoir à quel moment l'Islam deviendra la religion majoritaire dans le monde. De nombreux organes de presse (voir par exemple Slate) ont repris l'estimation du PEW selon laquelle, en 2050, le nombre de musulmans (2,9 milliards) devrait dépasser le nombre de chrétiens (autour de 2,8 milliards). Le site Wikipédia reprend également les statistiques du PEW à son compte, non sans rappeler des précautions importantes formulées d'ailleurs par le Pew Research Center lui-même : les pourcentages indiqués ne témoignent ni de la pratique régulière (la « ritualité »), ni de la foi individuelle (la « religiosité ») des personnes se déclarant musulmanes, mais plutôt de leur attachement à l'Islam en tant que composante culturelle et historique de leur identité.

Pour finir, nous voudrions élargir la réflexion aux problèmes d'approche quantitative des pratiques religieuses. C'est une question récurrente soulevée par de nombreux auteurs (voir références plus bas). Virginie Raisson (laboratoire Lépac) n'hésite pas à parler de liaisons dangereuses entre cartographie et religions. Dans une intervention au FIG 2002, elle fait part des nombreux obstacles qu'elle a pu rencontrer lorsqu'elle a voulu élaborer des cartes du fait religieux dans le monde pour l'émission Le dessous des cartes (RAISSON, 2002). Elle montre en particulier à quel point il est vain de vouloir représenter le poids d'une religion par pays ; il conviendrait davantage de raisonner à l'échelle des régions habitées. L'auteure fait remarquer très justement que l'aire islamique est la seule qui, dans sa plus grande partie, se superpose géographiquement aux autres grandes aires religieuses. La cartographie a tendance à réifier et à essentialiser les phénomènes socio-religieux, ce que l'on retrouve souvent d'ailleurs dans les Atlas des religions qui tentent de délimiter des aires religieuses. Franck Têtart tente par exemple d'y ajouter des dynamiques pour montrer que cette cartographie n'est pas figée :

Source : TETART Frank (2015). "La répartition des religions dans le monde".
Atlas des religions. Edition Autrement (extrait en ligne)


Nous ne reviendrons pas ici sur les débats autour de la carte de Huntington, "Le monde à l'époque du choc des civilisations" qui a suscité beaucoup de controverses. C'est un cas exemplaire de manipulation réduisant les "civilisations" à leur essence religieuse et culturelle. Dans la conclusion de son intervention au FIG 2002, Virginie Raisson émet l'idée que l'analyse des cartes de répartition des religions est une bonne occasion d'éduquer aux enjeux de la cartographie  : "Autant d'éléments qui plaident donc en faveur de l'enseignement de la cartographie en milieu scolaire pour apprendre à déchiffrer les cartes et leur langage". Magali Hardouin aborde à son tour la question en évoquant les questionnements des enseignants confrontés à l'enseignement du fait religieux :

"Le fait religieux se prête fort peu à la quantification. Où prendre les données ? Les chiffres représentent des enjeux de pouvoir mis au service du prosélytisme, de la défense ou de l’oppression d’une minorité, voire de l’obtention de subsides. Celles qui sont issues d’organisations religieuses sont souvent peu fiables. Les estimations présentent des distorsions graves. De nombreux biais faussent les résultats. Se pose également le niveau d’appartenance religieuse. Est-ce que l’on s’intéresse à la croyance qui se trouve dans le secret des consciences ? S’intéresse-t-on à la pratique régulière ou occasionnelle ? Qui comptabiliser ? Un certificat de baptême catholique vaut-il certificat de catholicité ? Comment représenter sur une carte les minorités religieuses ? Se pose également le problème de l’échelle de la carte. A petite échelle, les cartes font disparaître les religions coutumières locales pour ne représenter que les grandes tendances. Pourtant, les religions coutumières locales, même si elles ne sont plus majoritaires dans aucun pays, conservent des adeptes" (HARDOUIN, 2007). Pour l'auteure, il convient d'interroger la construction de ces cartes de pratiques religieuses et de les confronter à d'autres sources.

D'autres auteurs comme par exemple (DAVIE, 2008) en viennent à l'idée que le phénomène religieux n'est pas cartographiable, qu'il est l'objet de trop de manipulations et de finalités géopolitiques inavouées, surtout dans des pays ou des régions où les communautés religieuses sont très mêlées comme au Liban par exemple : "Ces cartes ne seraient que des abstractions inutilisables au plan local, mais les seules clés compréhensibles par les Occidentaux, qui les ont d’ailleurs placées sur un support de leur invention, Internet. Identifier des groupes ethniques ou religieux, les décrire et les localiser, les cerner dans un espace précis puis les cartographier, renvoie à une pratique géographique nécessaire pour des actions politiques ou militaires futures". 

Internet participe à cette instrumentalisation de l'information par les cartes. Il convient donc plus que jamais d'en faire un objet d'éducation et de formation.


Références :

RAISSON Virginie (2002). Cartographie et religions : des liaisons dangereuses, Festival international de géographie de 2002.

DAVIE Michael F. (2008). « Internet et les enjeux de la cartographie des religions au Liban », Géographie et cultures.

HARDOUIN Magali (2007). Laïcité et faits religieux : une question encore sensible pour les enseignants ? Congrès International d’Actualité de la Recherche en Education et en Formation (AREF).

TETART Frank (2015). Atlas des religions. Passions identitaires et tensions géopolitiques. Edition Autrement

L'Atlas des religions (2015) coédité par Le Monde et La Vie