Méga-feux en Australie : une conséquence du réchauffement climatique, mais attention aux fausses images !


Pour Joëlle Zask, auteure de l'ouvrage "Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique", les feux géants qui se multiplient dans le monde ne sont pas des phénomènes naturels. « C’est bien le réchauffement climatique qui nourrit ces incendies et maintenant que ces derniers sont rentrés dans les villes, on ne peut plus en faire abstraction... Nous ne vivons pas seulement dans l’Anthropocène mais dans le Pyrocène. Le feu est responsable d’une accélération du réchauffement climatique » (voir son interview sur le site Reporterre).


Le phénomène est d'autant plus inquiétant que, depuis plusieurs années, les incendies de forêts se multiplient à la surface du globe, qu'il s'agisse des feux en Californie, en Amazonie, en Sibérie, au Portugal, pour ne prendre que ces exemples. Comme pour l'Amazonie, il convient d'éviter de tomber dans le catastrophisme (voir notre article). Ce qui frappe dans le cas des incendies en Australie, c'est leur ampleur et leur superficie, dans une région du monde déjà très touchée par la sécheresse.




Le journal The Guardian propose un outil de visualisation qui permet de comparer la surface des feux de brousse australiens à d'autres régions équivalentes en superficie dans le monde (notamment des régions urbaines puisque les incendies ont menacé Sydney et Melbourne). Au début du mois de décembre 2019, le Guardian a utilisé un carré de 2,2 millions d'hectares pour montrer la taille des feux de brousse qui brûlaient sur la côte est de l'Australie. Puis celui-ci a été agrandi à 5,8 millions d'hectares de manière à inclure les incendies qui sévissaient aussi à Victoria, au sud de l'Australie, en Nouvelle-Galles du Sud, au Queensland et en Australie occidentale. Au 8 janvier 2020, la surface du carré a été de nouveau mise à jour avec une superficie de 10,7 millions d'hectares. Le MorgenPost reprend le même procédé de cartographie interactive sous forme de cercle que l'on peut déplacer, assorti d'images saisissantes avant/après les incendies. 

Ce qui a pu contribuer à l'idée que l'Australie toute entière était en proie aux flammes. En réalité il est très difficile d'estimer la superficie réelle des feux en Australie. Jules Grandin, cartographe pour Les Echos, a préféré réduire la taille des points représentant les incendies et afficher les résultats sur une grille (voir ses explications dans le thread ci-dessous). Le Washington Post propose une cartographie similaire encore plus détaillée et sous forme d'animation depuis septembre 2019. Le Tages Anzeiger propose des comparaisons à l'échelle de l'Europe centrale.



A force de vouloir faire des comparaisons, certaines cartes finissent par ne plus avoir vraiment de sens comme par exemple cette carte proposée par Abc-News qui superpose l'Australie aux Etats-Unis pour donner un ordre de grandeur. D'autres cartes ont également tendance à exagérer le phénomène en montrant simultanément tous les feux de forêts qui ont pu affecter l'Australie ces derniers mois. C'est l'un des effets produits par les animations cartographiques et par les outils de cartographie en ligne qui cherchent à montrer l'évolution en temps réel des incendies. Certains de ces outils cartographiques comportent des figurés rouge-orangé de taille parfois disproportionnée ou de sens mal défini (cf dégradé de couleurs vives pour montrer la date des incendies). En outre, les captures d'écran des cartes partagées sur les réseaux sociaux omettent assez souvent des détails importants par rapport à leurs sources d'origine, notamment le niveau d'exposition au risque en fonction des lieux et le fait que ces feux soient en voie d'être maîtrisés ou non.



Incendies en Australie : vraies ou fausses images ? (France Inter, 6 janvier 2020)

Australia fires : Misleading maps and pictures go viral (BBC News, 7 janvier 2020)

Six things to ask yourself before you share a bushfire map on social media (The Conversation, 9 janvier 2020)

Par ailleurs l'artiste Anthony Hearsey a créé une visualisation en utilisant les informations de la Nasa, qui scrute les feux australiens depuis l'espace. Cette carte, qui est une visualisation en 3D, indique par des points rouges les zones touchées par les incendies depuis le 5 décembre (une sorte de "heatmap" au sens propre). Il est important de noter que toutes ces zones ne sont pas actuellement en train de brûler, comme le note Anthony Hearsey sur son compte Instagram. L'auteur explique également que l’échelle est “un peu exagérée du fait de la lueur du rendu visuel”. Ce qui pourrait passer pour une image satellite est en réalité une infographie artistique destinée à sensibiliser le grand public.



Si les feux de brousse font partie de la vie australienne, il convient néanmoins de prendre conscience que ces méga feux ont peu de choses à voir avec ce que l'on a connu auparavant.




L'année 2019 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée en Australie. Début janvier 2020, les incendies en Australie ont déjà brûlé 8 millions d’hectares. Des dizaines de milliers  d'Australiens ont été évacués de leurs domiciles pour fuir les feux de forêt. L'état d'urgence a été décrété dans le Sud-Est de l'île-continent, la  région la plus peuplée. Sydney est menacée de coupures de courant en raison de deux gros postes électriques brûlés. Des millions d’animaux sont morts et l’écosystème a été gravement atteint. On estime que près de 500 millions d'animaux ont déjà été tués par les incendies, brûlés ou intoxiqués par les fumées. C'est une catastrophe pour la biodiversité d'autant plus grave que l'Australie comporte de nombreuses espèces endémiques. Les conséquences dépassent désormais le seul territoire de l'Australie, du fait que les fumées se propagent jusqu'en Nouvelle-Zélande, voire jusqu'en Amérique du Sud.




Scott Morrison, Premier Ministre au sein du gouvernement australien, est de plus en plus critiqué par la population, autant pour sa gestion des incendies que pour le peu de cas qu’il fait de l’environnement. Il continue à soutenir le charbon dont l'Australie est un gros producteur. A la COP25 de Madrid, en décembre 2019, l’Australie a été pointée du doigt comme l’un des pays ayant fait capoter les négociations climatiques.




Dans un premier temps, on peut visualiser les incendies en Australie avec l'outil de suivi en ligne Myfirewatch qui permet de voir où sont localisés les "points chauds" d'incendie ainsi que les zones brûlées sur les deux dernières années.

Semblable à MyFireWatch, Digital Earth Hotspots Australia permet un suivi des événements quasiment en temps réel (attention cependant au code couleurs des "hotspots" qui indique non l'intensité des incendies, mais le nombre de passage de satellites). L'outil permet de superposer des données pour suivre les incendies actifs et les dangers qui y sont associés. Sur ce site Web, les données de la mission satellite Sentinel de l'Agence spatiale européenne sont utilisées par le gouvernement australien pour surveiller les incendies et les événements liés à l'environnement.

Il peut être intéressant de compléter l'analyse avec le site du FIRMS (Fire Information for Resource Management System) qui, grâce  aux capteurs VIIRS qui enrichissent les données MODIS, est capable de détecter les incendies même relativement petits à partir de leurs signatures thermiques.

Les données sont issues des images MODIS :
http://modis-fire.umd.edu/
 
Suivi des incendies à partir des images MODIS (serveur ESRI et ESRI Austalie)

Image du satellite Sentinel-2A via bit.ly/2svcsQR

Dommages causés par les incendies sur l'île Kangourou à partir d'images Landsat.

Sur la formation des pyrocumulus (article de RTBF). Voir également #pyrocumulus sur Twitter.

Une data visualisation de synthèse proposée par Clélia Boursin Bellot.




Selon une étude réalisée par des scientifiques anglais et australien, publiée mardi 14 janvier 2020, le dérèglement climatique augmente presque partout dans le monde les risques d’incendies. Un phénomène qui va considérablement s’aggraver d’ici à la fin du siècle. Les scientifiques ont examiné cinquante-sept études portant sur l’impact du changement climatique sur les incendies, publiées depuis 2013 (lire le rapport).


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