Les monts de Kong en Afrique : une légende cartographique qui a duré près d'un siècle !


Au début du XIXe siècle, un géographe anglais James Rennell fait figurer une chaîne de montagnes, baptisée monts de Kong, sur une carte de l’Afrique. Ce massif était représenté traversant de part en part le continent, un peu au-dessus de l’Équateur. Pourtant imaginaires, ces montagnes vont ensuite figurer dans tous les atlas pendant près d’un siècle !

Carte de John Cary de 1805 faisant apparaître les Mountains of Kong par 10° nord (source : Wikipédia)



 
« A l'ouest et au sud du Soudan, parallèlement à la côte de l'Atlantique et du golfe de Guinée, s'élève un massif de montagnes couvertes de forêts, taillées en gradins, coupées de gorges sauvages et pittoresques et s'abaissant en amphithéâtre vers les côtes sablonneuses de la Sénégambie et de la Guinée septentrionale : c'est la chaîne des monts de Kong qui se prolonge peut-être dans l'Afrique intérieure par les hautes montagnes que quelques voyageurs y ont entrevues, à peu de distance au nord de l'équateur. »
Géographie physique de la France et des cinq parties du monde par M. H. Pigeonneau, 3e édition corrigée, 1877, source : Gallica - BnF)  
 
« Au centre, les anciens géographes indiquaient les montagnes de la Lune que des voyageurs modernes ont cru retrouver un peu plus au sud de l'équateur, dans les monts Kénia et Kilima n'Djaro qui atteignent près de 6 000 mètres et qui, sous l'équateur, sont couverts de neiges éternelles. Dans la même direction, plus au sud, les monts Lupata, plus loin, les montagnes des Dragons ou Drakenberge, et les monts Nieuweveld. A l'Ouest, non loin du golfe de Guinée, s'élèvent les montagnes de Kong et les monts Camérouns qui ont jusqu'à 4 200 mètres d'altitude. » 
Géographie générale de l'Afrique, de l'Asie, de l'Océanie et de l'Amérique, classe de cinquième, par Eugène Cortambert, 1886, source : Gallica - BnF). 
 
Les Monts de Kong sont bien visibles sur la carte physique de l'Afrique de Paul Vidal de Lablache de 1885 (source : Gallica)

On en trouve également mention dans des œuvres littéraires, comme dans Robur le Conquérant de Jules Verne : 
« À l’horizon se profilaient confusément les monts Kong du royaume de Dahomey » (chapitre 12).

En 1933, le cinéaste Merian C. Cooper se souvint de la légende au moment de baptiser son gorille géant King Kong dans son film homonyme, bien que l'action soit censée se dérouler en Indonésie.


Pour en savoir plus :

  • Les monts de Kong, ce massif africain imaginaire cartographié pendant près d’un siècle. Ouest-France - 09/04/2021.

  • Monts de Kong : la chaîne de montagnes fictive : reportage vidéo sur Retronews - BnF

  • Pour compléter l'article, vous pouvez lire le thread de @JulesGrandin consacré à la genèse et au destin incroyable de cette légende cartographique :

Le moteur Gallica de la BnF trouve 281 mentions des légendaires "monts de Kong" depuis 1796 (date de leur invention par l'explorateur écossais Mungo-Park). 

On ignore si le royaume de Kong était connu des cartographes européens avant l'expédition de Mungo-Park. Pour Rennell,  les noms de « Gonge » chez Guillaume Delisle (1722), et « Conche » chez Jean Baptiste d'Anville (1727 ; 1750) étaient simplement des variantes de Kong. Il est probable que « Gonge »  se réfère au peuple gonja parlant le kwa dans le nord du Ghana actuel qui avait organisé un important État commerçant au XVIIe siècle. Sur la carte de d'Anville, « l'État de Conche » est mentionné comme étant le « Royaume des Sousos ». 

Georges Niamkey Kodjo identifie un royaume de Kong remontant à l'expansion des Mandés entre le XIe et le XIVe siècle, la ville de Kong constituant un débouché naturel des richesses du Sahara et de celles de l'interfluve Bandama-Comoé et une plaque tournante des échanges ouest-africains. Source : Le royaume de Kong (Côte d'ivoire), des origines à la fin du XIXè siècle.

Dans le cadre de sa mission de reconnaissance du cours du Niger en 1887-1889, Louis-Gustave Binger atteignit la ville de Kong, mais point de montagne à l'horizon. Comme le souligne le géographe De Martonne, la carte de Binger éditée en 1889 et mise à jour en 1893 constitue "une véritable révolution cartographique par la suppression des monts de Kong, religieusement reproduits depuis Mungo-Park". La légende cartographique a tout de même duré près d'un siècle voire davantage, si on prend en compte les atlas et manuels scolaires moins souvent mis à jour à l'époque.


Carte du Haut-Niger au golfe de Guinée, par le pays de Kong et le Mossi / levée et dressée de 1887 à 1889, par L.-G. Binger (source : Gallica - BnF)


Le journal L'Echo annamite (1924) se moque de cette légende coloniale à propos du "Manuel du parfait explorateur" publié par Robert Randau dans le Crapouillot  : « ses rêves enfantins le conduisent à ces mirifiques monts de Kong qui figurent sur nos atlas sous l'espèce d'une grosse chenille courbée en arc gracieux, et qui ne jouxtent pas, quoique aient soutenu quelques cacographes, le mont Vénus » (source : Gallica - BnF)

L'image de la "grosse chenille" des Monts de Kong, traversant l'Afrique de part en part, se retrouve très nettement sur nombre de cartes du XIXe comme par exemple sur cette carte de 1820 :

Carte d'Afrique divisée en ses principaux états avec les découvertes (1820) par Eustache Hérisson (source : Gallica - BnF)



« Bientôt, démontrant l'inexistence des fameux monts de Kong, le capitaine Binger, en anéantissant le préjugé qui laissait aux colonies de la Côte d'Ivoire et du Dahomey la modeste importance d'escales, sans relations possibles avec l'ancien pays, prouvait qu'il y avait « autant de portes du Soudan » que nous avions de territoires sur la Côte ouest des bouches du Sénégal à celles du Niger. L'obligation d'unir positivement au Soudan les colonies côtières s'imposa plus nettement » (Les Colonies françaises, Exposition franco-britannique. Londres, 1908. source : Gallica - BnF).

« En démontrant l'inanité de l'hypothèse des monts de Kong, le capitaine Binger fit tomber le préjugé qui laissait aux colonies de la Côte d'Ivoire et du Dahomey la maigre importance d'escales sans relations lointaines avec l'arrière-pays » (L'épopée coloniale de la France, G. Guenin, 1932, source : Gallica - BnF).

La première année de géographie par Pierre Foncin, 1ère édition 1875 (source : Gallica). 
Les monts de Kong ont disparu sur son manuel de Cours supérieur de 1907.



Un exercice extrait du manuel Physical and Political Geography de James Monteith (1866)
où il s'agit de localiser les monts de Kong en Afrique 




« Les monts de Kong, que l'on croyait naguère encore dressés en crête élevée entre le Niger supérieur et les côtes du Poivre et de l'Ivoire, ne forment en réalité qu'un plateau peu accidenté, d'assez faible hauteur » (Cours complet de géographie : à l'usage de l'enseignement secondaire garçons et filles, des écoles normales primaires et de l'enseignement primaire supérieur, 4e édition,  F. Schrader et L. Gallouédec, 1906, source : Gallica - BnF).

« C'est ainsi que le pic Maouri, auquel on attribuait 1800 mètres, n'en a que 600. Fort spirituellement, M. Marc espère que ce dernier survivant des monts de Kong disparaîtra des cartes » (L'Afrique française : bulletin mensuel du Comité de l'Afrique française et du Comité du Maroc, 1909, source : Gallica - BnF).

« De même que la "question des sources du Nil", la "question du Niger", la "question du Congo", la "question des monts de Kong" se sont successivement ou simultanément posées devant les géographes, de même il existait vers 1845 une "question du lac intérieur de l'Afrique australe". Oswell et Livingstone résolurent de tenter ensemble de l'élucider » (Le Journal des sçavans. Académie des inscriptions et belles-lettres, 1903. (source : Gallica - BnF).

Pour Bassett et Porter (The Journal of African History, 1991) qui ont étudié les contextes sociaux dans lesquels les montagnes de Kong ont été représentées puis ont disparu de la carte, cela traduit l'extraordinaire autorité ainsi que le pouvoir des cartes capables de perpétuer une image spatiale erronée de l'Afrique de l'Ouest jusqu'à la célèbre expédition de Binger à la fin des années 1880. 


Pour compléter 

Terray Emmanuel, Grandeur et décadence des montagnes de Kong. In: Cahiers d'études africaines, vol. 26, n°101-102, 1986. p. 241-249. Disponible sur Persée.

Thomas J. Bassett, Philip W. Porter, « From the Best Authorities : The Mountains of Kong in the Cartography of West Africa », The Journal of African History, Vol. 32, No. 3, 1991, pp. 367-413. Résumé sur Jstor.

Encore aujourd'hui on peut trouver des #fakemaps, comme par exemple cette carte montrant des mers anciennes en Afrique (voir ce thread de Guillaume Vial).

David Bédouret, « Les représentations de l'Afrique noire dans les manuels scolaires de géographie. Enjeux citoyens, identitaires et sociaux ». Irahsse.


Lien ajouté le 14 décembre 2021

Lien ajouté le 14 janvier 2022

Lien ajouté le 12 juin 2023


Lien ajouté le 17 janvier 2024

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Africartes : toute l’Afrique en cartes et en accès libre sur le site de l'AFD


L'histoire par les cartes : James Monteith, cartographe et éducateur (1831-1890)



Le Mobiliscope, un outil de géovisualisation pour explorer les mobilités urbaines heure par heure


Le Mobiliscope est un outil de géovisualisation pour explorer la population présente au sein des différents quartiers d'une ville sur les 24 heures de la journée et en fonction des catégories de population.


1) Présentation du Mobiliscope

Ce quartier est-il plus fréquenté en journée par les cadres supérieurs ou par les ouvriers ? Par les femmes ou par les hommes ? Quel est le mode de transport le plus utilisé pour se rendre dans le centre-ville en journée ? Quelles seraient les heures d’ouverture des services publics les plus adaptées aux populations présentes, qui sont autant d’éventuels utilisateurs ? En cartographiant heure par heure la population présente et ses caractéristiques démographiques et sociales, l’outil de géovisualisation Mobiliscope fournit des éléments de réponse à ce type de questions.

Doté d’une nouvelle interface et de nouvelles fonctionnalités, le Mobiliscope v4 intègre désormais 49 agglomérations des territoires métropolitains et ultramarins. Outil de science ouverte disponible en français et en anglais, il répond aux besoins de différents utilisateurs (enseignants, chercheurs, urbanistes, aménageurs...). Il permet de voir comment les quartiers, leur composition sociale et la ségrégation urbaine évoluent au fil des heures dans un grand nombre de villes françaises.


2) Quels sont les indicateurs disponibles ?

Les indicateurs concernent le profil démographique, social et résidentiel ainsi que l'activité/mode de transport : 
  • Sexe : femmes et hommes.
  • Âge en quatre groupes : 16-24 ans ; 25-34 ans ; 35-64 ans ; 65 ans et plus.
  • Catégorie socioprofessionnelle (CSP).
  • Niveau d'éducation à partir du dernier diplôme obtenu par les enquêtés. 
  • Statut d'occupation en cinq groupes : inactif ; retraité ; sans emploi ; étudiant ; actif.
  • Revenus du ménage - pour l'Île-de-France uniquement. 
  • Zonage en aires urbaines - pour la France uniquement. 
  • Quartiers Prioritaires en Politique de la Ville (QPV).
  • Départements de résidence - pour l'Île-de-France uniquement.
  • Activité : à la maison ; au travail ; études ; achats ; loisirs (activités récréatives, culturelles ou sportives, visites à des proches, etc.). 
  • Dernier mode de transport : mobilité douce (marche à pied, vélo, roller, fauteuil roulant, etc.) ; véhicule motorisé privé (deux-roues à moteur, voiture personnelle, véhicule d'entreprise, taxi etc.) ; transports publics. 

3) Les sources utilisées : des donnés d'enquête

Les données proviennent de grandes enquêtes publiques sur les déplacements des individus qui permettent de quantifier et de qualifier les populations présentes aux différentes heures de la journée. En France, ces enquêtes sont commandées par les collectivités locales, tous les 10 ans environ, et réalisées selon une méthodologie standardisée du Cerema, sauf pour l’Île-de-France et son Enquête Globale Transport (DRIEA-STIF-OMNIL).

La majorité de ces enquêtes sont disponibles à des fins de recherche via l'ADISP (Archives de Données Issues de la Statistique Publique). Les données des autres enquêtes proviennent de la base de donnée dite unifiée du Cerema : cette base regroupe l’ensemble des enquêtes réalisées depuis 2009. Quelques unes de ces enquêtes sont aussi disponibles en open data (Nantes, Montpellier et Lille). Au Québec, il s'agit des enquêtes Origine-Destination mises à disposition par le Ministère des transports du Québec.


4) Découverte et prise en main de l'interface

Le Mobiliscope se présente sous la forme d'un tableau de bord interactif avec différentes entrées possibles. L'interface associe une carte au centre, des indicateurs accessibles dans la barre menu à gauche et des graphiques (courbes superposées) à droite de l'écran. Lorsqu'on choisit un indicateur dans la barre de sélection, on peut aussitôt visualiser sa représentation à la fois en mode graphique et cartographique. La barre chronologique en haut de l'écran permet d'animer la carte en fonction des heures de la journée et des tranches d'âges ou des catégories sociales concernées. 

Dans la partie droite de l’écran, un premier graphique (en haut) renseigne sur la distribution spatiale des groupes de population dans le secteur sélectionné. Un deuxième graphique (en bas) fournit deux indicateurs plus spécifiques : 

  • l’indice de dissimilarité ou Duncan (indicateur utilisé pour mesurer l’intensité de la ségrégation spatiale) qui correspond à la proportion d’individus d’un groupe donné qu’il faudrait déplacer pour obtenir une équirépartition dans les secteurs 
  • l’indice d’autocorrélation spatiale ou Moran (entre -1 et +1) qui permet de mesurer la ressemblance des profils sociaux ou démographiques des secteurs voisins. Plus les valeurs sont proches de 1, plus les populations d’un même groupe social/démographique ont tendance à se regrouper dans l’espace.



Le développement du Mobiliscope s’inscrit dans une démarche de science ouverte et respecte les principes FAIR : « Faciles à trouver, Accessibles, Interopérables et Réutilisables ». On appréciera l'intégration de tuiles OSM pour mieux se repérer et comprendre les rythmes quotidiens des lieux ainsi que la possibilité d'utiliser l'application à travers des plugins.

Les données visualisées sont directement téléchargeables au format csv et geojson pour réutilisation dans un tableur ou dans un SIG.

Compte Twitter : @mobiliscope. La ville à toute heure - Cities around the clock


5) Un outil pédagogique

Des élèves d'âges variés peuvent utiliser le Mobiliscope pour découvrir les villes et la mobilité quotidienne de leurs habitants. A l'école élémentaire, il peut constituer un support ludique pour faire explorer aux élèves les différents types de déplacements (pendulaires, ponctuels et réguliers) et les fonctions urbaines : deux thématiques présentes dans le programme de géographie de CM2.

En lycée, le Mobiliscope a été utilisé par des professeurs d'histoire-géographie de lycée de l'académie de Versailles pour l'étude des mobilités en Île-de-France en classe de première :
« Avec quelques explications et démonstrations, une forme de mise en activité consiste à proposer une série d’hypothèses qu’il faudra valider ou invalider, en justifiant sa réponse avec la couche d’information géographique et le classement des données pertinentes, puis avec un rapide commentaire explicitant les conclusions tirées de la visualisation de ces données. Les thèmes de la mobilité, de la ségrégation socio-spatiale, du polycentrisme ou encore des inégalités peuvent ainsi aisément, et concrètement, être abordés.» .

Voir les pistes pédagogiques proposées sur le site. L'étude des mobilités urbaines peut être croisée avec des approches de type chrono-urbanisme (cf la "ville du quart d'heure").


Lien ajouté le 27 avril 2023


Webinaire Carte Blanche #5. lundi 17 avril 2023 (12h30-13h30)
Requête, interactivité et gestion des données manquantes par Aurélie DOUET, CartoDouet, IE UMR Géographie-Cités, Paris.

L’équipe du Mobiliscope travaille sur le développement d’une interface de requêtage qui permettrait aux utilisateurs de choisir, parmi des critères socio-démographiques, une sous-population à afficher dans cette géovisualisation de la ségrégation intra-urbaine sur 24h. Cette nouvelle fonctionnalité implique le calcul à la volée des indicateurs et indices proposés dans l’outil à partir d’une sous-population non connue à l’avance. Si la gestion des données manquantes en traitement statistique est une étape obligée, l’interactivité implique une nouvelle difficulté : celle de ne pas disposer d’une information précise sur les données (in)disponibles issues d’un ensemble massif de requêtes et croisements possibles. Lors de ce webinaire, j’exposerai les difficultés rencontrées et les choix envisagés pour ce travail en cours.

Lien vers l'application Mobiliquest sur Github.


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La ville du quart d'heure en cartes et en schémas

L'histoire par les cartes : la Géographie, une muse qui apparaît dans les cartes à partir de la Renaissance

 

Source : Hey, you, get off my cloud (Bodleian Map Room Blog, 9 avril 2021)

La bibliothèque Bodleian d'Oxford propose sur son blog des articles sur l'histoire des cartes avec des détails souvent étonnants. Ainsi ce cartouche issue d'une carte anglaise de 1762 qui représente la Géographie aux côtés d'autres muses de la mythologie grecque émergeant des nuages.

A Topographical Map of the County of Surrey, Mary-Ann Rocque, London, 1762 (source : Bodleian Map Room Blog)


Le cartouche est une partie décorative de la carte qui contient le titre, le nom du cartographe qui l'a réalisée ainsi que d'autres informations utiles au lecteur. A partir de la Renaissance, les cartouches cartographiques prennent l'allure de riches décorations agrémentées de nombreux symboles. Ici les motifs s'accompagnent d'une belle dédicace à Son Altesse Royale William Henry au service duquel travaillait la cartographe anglaise Mary-Ann Rocque.

Dans ce cartouche, le prince William Henry, duc de Gloucester et d'Édimbourg (cf n°1), petit-fils du roi George II et frère du roi George III, est entouré des neuf muses de la mythologie grecque ainsi que de la Géographie, une muse supplémentaire introduite à la Renaissance. Les Muses sont des symboles de la connaissance et des arts. En les dépeignant ensemble avec le Prince, on en déduit que le Prince, et par association les cartographes, méritent d'être inclus ensemble dans cette haute société. 

Parmi ces Muses, on reconnaît Clio (cf n°2) qui représente l'histoire représentée avec un livre, un rouleau ou une lyre, Melpomène (cf n°3), la muse de la tragédie tenant un poignard, Urania (cf n° 4) associée à l'astronomie généralement représentée avec un globe, une boussole ou une sphère armillaire et, de manière très symbolique, Géographie (cf n°5), représentée avec son télescope et ses outils d'arpentage. Les deux muses placées à gauche du prince William Henry attirent son attention sur la dédicace en son honneur. 

La Géographie est représentée avec un télescope et des outils d'arpentage (source : Bodleian Map Room Blog)


Dans ce décor assez chargé, il y a un détail qu'on ne voit pas de prime abord mais qui est intéressant : le nom de Mary-Ann Rocque (cf n°6) placée juste au dessus d'un nuage et qui mérite de figurer parmi tous ces illustres personnages. Mary-Ann Rocque (1725- ca 1770) est l'une des rares femmes cartographes au XVIIIe siècle.  A la mort de son mari John Rocque (lui-même cartographe), Mary-Ann Rocque reprend le titre de « Topographe de S.A.R. le duc de Gloucester » et  poursuit l'entreprise familiale en s'associant à Andrew Dury. En 1762, elle publie une enquête de son défunt mari sur le comté de Surrey, la première enquête à grande échelle du comté anglais de Surrey. 

Mary-Ann Rocque non seulement maintient les affaires de son mari, mais publie également de  nouvelles  cartes après sa mort. Son livret intitulé A Set of Plans and Forts of America (1765) comprend deux des premières cartes publiées de la ville d'Albany (état de New York) et célèbre également les victoires britanniques sur les Français en Amérique du Nord.


Pour prolonger

« Eugée, muse de la géographie » . Par Michel Sivignon, Cafés géographiques

« Qui sont Clio et Eugéa ? »  Blog Clio et Eugéa

« Eugéa, muse de la géographie »  Par Eugène Cortambert (Extrait du Parallèle de la Géographie et de l’Histoire). Source : Gallica - BnF

« Il est regrettable que les anciens, dans leur ingénieuse mythologie, n'aient pas créé une Muse de la géographie, comme ils en ont créé une de l'histoire et une autre de l'astronomie, deux Muses qu'on a fait présider tour à tour à la géographie elle-même. Ah ! si l’on avait imaginé une Muse de la géographie, il me semble qu'on aurait pu l'accompagner d'attributs délicieux. On ne l'aurait pas ornée, comme Clio, de la couronne de lauriers et de la trompette, signes des victoires et de la bruyante renommée; on ne lui aurait pas donné, comme à Uranie, une couronne d'étoiles et des instruments de mathématiques, qui rappellent seulement les travaux savants et admirables, mais ardus, de l'étude du ciel. Je me la serais volontiers représentée comme une jeune déesse, d'une beauté douce, et un peu sévère cependant, la tête parée d'une guirlande élégamment formée de fleurs, de plumes délicates et de pierres variées, symboles des trois régnés de la nature; jetant un coup d'œil intelligent et profond sur l'espace ; peignant d'une main habile les paysages et les contrées qu'elle découvre au loin ; assise sur une hauteur lumineuse du voisinage de la mer, d'où elle peut contempler à la fois les deux principaux éléments qui font l'objet de ses descriptions; ayant autour d'elle plusieurs des fruits de ses nobles travaux) des cartes, des plans, des livres, un globe, des images des races humaines, quelques - uns des instruments qu'elle emploie pour ses exactes déterminations, enfin divers produits de l'agriculture, du commerce et de l'industrie. 
Je propose de donner à cette Muse le nom d'Eugéa, tiré de deux mots grecs signifiant bien, Terre ; c'est-à-dire qu'elle voit bien la Terre, qu'elle en comprend la description comme il faut la comprendre, qu'elle la peint avec intelligence et amour. Il se trouve que ce mot signifie aussi, en grec, féconde, fertile. C'est une concordance heureuse ; car quelle étude est plus féconde, plus riche, que celle de la géographie ? » 

« Les figures allégoriques de l’Europe dans quelques pages titres d’atlas, frontispices et cartouches ».

A partir du XVIe siècle beaucoup de cartographes et d’auteurs ont produit des pages titres ou des frontispices décoratifs en début de leurs ouvrages. Ceux-ci montraient souvent des images et symboles allégoriques reflétant le contenu du livre dans le but d’attirer des lecteurs potentiels. Cet article examine quelques exemples notables en matière d’images de l’Europe. Les mêmes images visuelles se retrouvent souvent dans les cartouches des cartes de l’Europe. Une image mythologique fréquemment utilisée était celle de l’enlèvement d’Europe par le dieu Jupiter déguisé en taureau, une fable basée sur les Métamorphoses d’Ovide. D’autres représentations montrent l’Europe assise sur un trône, tel un dirigeant régnant sur les autres continents, ou, plus tard, comme un promoteur des arts et des sciences. Dans plusieurs gravures du XVIIe siècle elle est aussi représentée en train de défendre le continent des attaques des Ottomans venus de l’Est. D’autres images du XIXe siècle la montrent parfois dans un rôle plus nationaliste, flanquée des armoiries de chaque pays.

« Europa Regina. Cartes d’Europe du XVIe siècle en forme de reine ».

L’article apporte un nouvel éclairage et de nouvelles données sur un groupe particulier de cartes anthropomorphiques du XVIe siècle. S’inspirant du mythe antique de la princesse phénicienne Europe, ces cartes montrent l’Europe avec les contours d’une figure féminine. La version archétype (Paris, 1537) fut créée par Johannes Putsch (1516-1542), un poète et courtisan tyrolien. Un poème d’accompagnement illustre les origines de ce symbolisme en politique contemporaine. La carte est une glorification de la Maison de Habsbourg, et exprime un espoir de paix. De nombreux détails singuliers peuvent être expliqués à partir de constellations historiques. Plus tard, des représentations en réduction de la carte dans certaines oeuvres de Heinrich Bünting (1587ff.) et Sebastian Münster (1588ff.) se sont éloignées du contexte politique au profit d’un simple objectif didactique. Une autre copie fut dessinée et gravée en 1587 par Matthias Quad (1557-1613) pour l’éditeur Bussemacher de Cologne. Elle trouvait ses origines dans les guerres contemporaines en Basse Rhénanie.

L'histoire par les cartes : cartographier la déportation des Juifs de France


De 1942 à 1944, quelque 75 convois furent affrétés pour déporter depuis la France 75 000 Juifs – dont 11 400 enfants – vers les camps. Jean-Luc Pinol propose une nouvelle lecture en cartes de cette histoire. Sont également cartographiés les Juifs décédés dans les camps en France (2 500) et les victimes des exactions (plus de 1 200).

En partant de la liste des Juifs déportés depuis la France, établie par Serge Klarsfeld, Jean-Luc Pinol, spécialiste d’histoire urbaine contemporaine, a géolocalisé les données afin d’étudier ce que nous apprend la mise en espace de ces parcours. Selon les lieux, Paris ou banlieue, Nord ou Sud, Alsace-Lorraine, la chronologie et les ressorts de la déportation sont différents. Carte après carte, l’auteur montre également les interférences entre les autorités allemandes et l’État français.

À l’occasion de la parution de Convois. La déportation des Juifs de France, de Jean-Luc Pinol, préface de Serge Klarsfeld, éditions du Détour, 2019.

En présence de l’auteur, de Sarah Gensburger, sociologue, chargée de recherches au CNRS, auteure de la série de podcasts Les Parisiens racontent la Shoah, et de Ruth Zylberman, auteure et réalisatrice du documentaire Les Enfants du 209 rue Saint-Maur Paris Xe.

Animée par Tal Bruttmann, historien.


Références

Les parisiens racontent la Shoah. Ça s'est passé ici est une application internet qui propose des séries sonores immersives pour raconter l'Histoire à l'endroit où elle a eu lieu, en explorant un quartier, une rue, un bâtiment et en donnant la parole - grâce aux archives - à ceux qui l'ont vécue. 

Les enfants du 209 rue Saint-Maur, Paris Xe, Arte. Au terme d'une longue enquête, Ruth Zylberman a retrouvé les habitants d'un immeuble parisien dont l'enfance avait été saccagée sous l'Occupation. Alliant rigueur historique et créativité visuelle, un film documentaire magnifique.

Jean-Luc Pinol, Cartographier la déportation des Juifs, Mondes sociaux.

Jean-Luc Pinol, Territoires et trajectoires de la déportation des Juifs de France, France Culture.

Territoires et Trajectoires de la Déportation des Juifs de France, Tetrade (© 2014 CNRS / ENS de Lyon / Serge Klarsfeld).

Cartographie des enfants juifs déportés depuis la France de juillet 1942 à août 1944 (source : Tetrade)


Cartographie des enfants juifs de Paris déportés de juillet 1942 à août 1944 (source : Tetrade)


La déportation des enfants juis du 3e arrondissement de Paris (Tetrade). Cette exposition virtuelle est proposée en partenariat avec l’association des Fils et Filles des Déportés Juifs de France et le Conservatoire national des arts et métiers. Avec l'aimable participation de l'USC Shoah Foundation pour les témoignages. Elle se fonde sur les travaux menés conjointement entre le CNRS et l’ENS de Lyon avec Gérald Foliot (CNRS), Emmanuel Debono (ENS de Lyon), Cyril Grange (CNRS) et Sabine Zeitoun (historienne).

Lien ajouté le 18 juin 2021

Liens ajoutés le 21 septembre 2021


Lien ajouté le 5 décembre 2021
Lien ajouté le 27 janvier 2022
Lien ajouté le 5 juillet 2025

Le projet Convoi 77 consiste à faire rédiger par dess élèves, à partir d’archives numérisées, la biographie d’un des 1306 déportés du convoi 77 parti de Drancy vers Auschwitz le 31 juillet 1944.

Le Mémorial de la Shoah a rassemblé et sélectionné des ressources de différentes natures à l’attention des enseignants et des éducateurs désireux d’initier le jeune public à l’histoire de la Shoah ou d’approfondir avec leurs élèves un aspect particulier de la période englobant la Seconde Guerre mondiale et l’entreprise de persécution et de destruction des Juifs d’Europe.

Lien ajouté le 4 novembre 2025
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Cartes et données sur les conflits et violences dans le monde (ACLED)



L'histoire par les cartes : les représentations cartographiques de Kyoto pendant la période Tokugawa (1603–1868)

 

Source : Unique Perspectives on Kyoto (Richard Pegg, Leventhalmap.org, 6 avril 2021)

Le conservateur de la collection MacLean examine les représentations graphiques du Japon urbain de la période du shogunat Tokugawa (1603–1868)

Richard Pegg est directeur et conservateur de la MacLean Collection dans l’Illinois et membre de la commission d’examen du Leventhal Center. Dans ce billet, il analyse un ensemble de cartes de Kyoto qui ont récemment été ajoutées aux collections numériques du Leventhal Center. Il s'agit du premier billet d'une série de Map Chats, dans lesquels les chercheurs des collections partenaires exploreront des cartes historiques du monde entier.

La cartothèque de la Collection MacLean comprend un ensemble de cartes de la ville de Kyoto, qui fut la capitale impériale officielle du VIIIe au début du XVIIe siècle. Au début de la période Tokugawa (1603–1868), le Shogun a transféré la capitale administrative à Edo, qui prit le nom de Tokyo devenant la capitale officielle du Japon à partir de 1868. Ainsi, au cours de la période Tokugawa, il y avait deux capitales au Japon : l’une administrative à Edo et l’autre culturelle à Kyoto.

À partir du XVIe siècle, un type quasi unique de représentation cartographique de Kyoto connu sous le nom de « Scènes dans et autour de la capitale » (rackuchu rakugai zu) se développe au Japon. Ces cartes sont dessinées sur des paravents à plusieurs panneaux peints et dorés (byobu). Pour le spectateur, ces panneaux grand format, entre lesquels on s'asseyait sur le sol, créaient un sentiment d'intimité et de fierté qui reliait visuellement les personnes et les événements au paysage lui-même.

« Scènes dans et autour de la capitale » (Japon, XVIIe siècle). Série de paravents à six panneaux, encre, couleur, or et feuille d'or sur papier. Metropolitan Museum of Art 2015.300.106.1 (domaine public)



Les cartes de Kyoto commencent à apparaître au milieu du XVIIe siècle. Celles-ci étaient généralement dessinées à la main et spécifiquement liées à la planification et à la gestion des terres du Shogunat. Le nouveau gouvernement Tokugawa a mis en place un système cadastral (kenchi) et une cartographie (kuriezu) de toutes les provinces du Japon dans le cadre d'un effort de centralisation et de contrôle politique appuyé sur des recettes fiscales. Ces mesures politiques de la fin du XVIIe siècle, combinées à la demande croissante de culture imprimée et à un intérêt accru pour le tourisme et les voyages en général, créent une forte demande de cartes.

Hayashi Yoshinaga, Grande carte de Kyoto datée de 1699 (copie du 19e siècle). Carte feuille pliée, encre et couleur sur papier. Collection MacLean 29632 (domaine public)


En examinant de plus près cette carte, on peut voir que la place physique et intellectuelle du spectateur a été prise en considération. La grille de rues est orientée principalement pour être lue à partir du bas / sud de la carte. Mais des perspectives supplémentaires sont également présentées. L'une, connue au Japon sous le nom de "vue de ver", est représentée comme si le spectateur était un ver assis au centre de la carte et regardant les noms de lieux / temples dans les collines environnantes. Quelle que soit la direction où il regarde, le texte est orienté pour être lu comme s'il était au centre de la carte. 

Cette interaction spectateur / objet / perspective est assez complexe dans sa conception et très différente des cartes européennes de l'époque, généralement accrochées à un mur avec une seule orientation. Le spectateur était capable de naviguer intellectuellement sur la carte de plusieurs manières que le créateur de la carte avait intentionnellement créées pour permettre de tels mouvements.

Pour lire le billet complet en anglais : Unique Perspectives on Kyoto (Richard Pegg, Leventhalmap.org, 6 avril 2021)

Pistes bibliographiques

Kären Wigen, Fumiko Sugimoto, and Cary Karacas, eds., Cartographic Japan: A History in Maps (Chicago: University of Chicago Press, 2016).

Matthew P. McKelway, Capitalscapes: Folding Screens and Political Imagination in Late Medieval Kyoto (Honolulu: University of Hawaii Press, 2006).

Toyosawa Nobuko, Imaginative Mapping: Landscape and Japanese Identity in the Tokugawa and Meiji Eras, (Cambridge: Harvard University Press, 2019).

Géographie historique du Japon d'Edo et ses héritages. Revue de géographie historique. 2 / 2016
http://journals.openedition.org/geohist/277

Le Japon et la mer : une cartographie asiatique. Exposition à partir de l'important fonds cartographique de la Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne. Par Fabrice Argounès et Pierre Singaravélou.
http://nubis.univ-paris1.fr/exhibits/show/le-japon-et-la-mer

Pour compléter 

Carte de Kyoto datée de 1863 (source : David Rumsey Map Collection)

Cette carte anonyme sur bois (45 cm x 69 cm) couvre l'ensemble de Kyoto ainsi que certaines des collines environnantes. Imprimée dans le style japonais traditionnel de la période Edo, avec une topographie représentée de profil, la carte ne comporte aucune orientation. La cartographie japonaise ancienne a son propre système de projection et de mise en page caractéristique. Cette époque, des années 1600 à 1855, coïncide à peu près avec la période Tokugawa ou Edo (1603-1886), considérée comme l'âge d'or de la cartographie japonaise. La carte montre les habitations, les rivières, les montagnes, les lacs ainsi que certains bâtiments.


Vue à vol d'oiseau de Kyoto et ses environs datée de 1947 (source : David Rumsey Map Collection)

Cette vue d'ensemble de Kyoto est représentée sur un rouleau de papier épais de 26,5 cm x 76 cm. Elle montre les bâtiments, les arbres, les parcs, les monuments, les routes, les voies ferrées, les rivières. Les  informations touristiques sont données en anglais et en japonais, les noms de lieux en japonais. La perspective est complètement différente des cartes de la période Edo.


Lien ajouté le 7 septembre 2021

À la fin du XVIIIe siècle, une rencontre entre la cartographie européenne et la cartographie chinoise a laissé des indices sur la diffusion des connaissances géographiques. Dans ce deuxième billet de la série Map Chats du Leventhal Center, Richard Pegg, directeur et conservateur de la collection MacLean dans l'Illinois, montre à partir de la grande carte du savant chinois Zhuang Tingfu (1728-1800) et de productions cartographiques ultérieures, les influences réciproques de l'Europe et de la Chine en matière de cartographie.


Lien ajouté le 3 septembre 2023

Articles connexes




Comprendre la mégapole japonaise en utilisant le site "Tôkyô, portraits et fictions"


L'histoire par les cartes : la dalle ornée de Saint-Bélec (Finistère) serait-elle la plus ancienne carte d'Europe ?


Source : La plus ancienne carte d'Europe ? (Inrap, 6 avril 2021)

La dalle ornée de Saint-Bélec à Leuhan (Finistère) est probablement la plus vieille représentation cartographique d’un territoire connue en Europe. Yvan Pailler, chercheur à l’Inrap mis à disposition de l’université de Bretagne Occidentale, et Clément Nicolas, post-doctorant Marie Curie/Bournemouth University, dévoilent leurs conclusions sur cette exceptionnelle découverte.

Cliché de la dalle gravée de Saint-Bélec (Leuhan, Finistère) par Paul du Chatellier au début du XXe siècle  © Archives départementales du Finistère, Quimper.


"Le premier archéologue préhistorien qui ait fait l’analogie entre cette dalle et des gravures rappelant des parcellaires connus dans les Alpes, en tout cas des sites à gravures publiés comme étant des cartes – par exemple la fameuse carte de Bedolina en Italie –, c’est Jacques Briard, en 1994, mais au détour d’une phrase". Comme l'indique Yvan Pailler, "Il y a eu beaucoup de travaux sur les représentations cartographiques préhistoriques. On estime que l’on est devant une carte quand des motifs se répètent et qu’ils sont reliés entre eux par des lignes pour former un réseau, dans un ensemble cohérent."

Le journal Le Monde titre sur L’histoire rocambolesque d’une carte de géographie gravée à l’âge du bronze. Cela pose la question de ce que l'on appelle une "carte" et si ce type de pétroglyphe peut être assimilé à une carte topographique. Yvan Pailler préfère parler d'une "représentation à caractère cartographique" et d'"éléments de la géographie environnante". Pour lui, "ce qu’il faudrait pour démontrer formellement qu’il s’agit d’une carte, c’est avoir certains symboles pour savoir à quoi ils correspondent". Néanmoins les archéologues font l'hypothèse qu'il pourrait s'agir d'une carte d'entité politique destinée à représenter des lieux de pouvoir à l’âge du Bronze ancien, à un moment où l’on voit émerger des sociétés fortement hiérarchisées (cf empreintes possibles d'un tumulus, d'une enceinte et de voies de communication ?).

Les méthodes utilisées sont issues de la modélisation 3D et de modèle numérique d’élévation (MNE) utilisés en photogrammétrie et en géomatique.

Différentes visualisations de la dalle de Saint-Bélec obtenues par des traitements du relief relatif
à partir d'un modèle 3D haute définition (1) et d'un modèle numérique d’élévation (2 à 6).
(Source : 1 : © V. Lacombe ; 2 à 6 : © P. Stéphan)


Pour en savoir plus, lire l'interview tout-à-fait passionnante d'Yvan Pailler et Clément Nicolas sur le site de l'Inrap.

Référence scientifique :

« La carte et le territoire : la dalle gravée du Bronze ancien de Saint-Bélec (Leuhan, Finistère) », Bulletin de la Société préhistorique française, 6 avril 2021.

Auteurs : Clément Nicolas, Yvan Pailler, Pierre Stéphan, Julie Pierson, Laurent Aubry, Bernard Le Gall, Vincent Lacombe, Joël Rolet

Résumé : La dalle gravée de Saint-Bélec a été mise au jour par P. du Chatellier en 1900 dans un tumulus de l'âge du Bronze ancien à Leuhan (Finistère). Presque tombée dans l'oubli pendant un siècle, cette dalle ornée a été récemment redécouverte dans les caves du Musée d'archéologie nationale et a pu faire l'objet de plusieurs scans 3D. Cet article présente les résultats de l'analyse morphologique, technologique et chronologique des gravures, qui s'organisent en une composition relativement homogène. L'absence de toute météorisation des gravures suggère que la dalle a été enfouie peu de temps après leur réalisation. La présence de motifs répétés de formes circulaires, quadrangulaires et de cupules, joints par des lignes donne l'allure d'un tracé cartographique à cette composition. Des comparaisons menées avec d'autres représentations similaires tirées de la préhistoire en Europe et ailleurs dans le monde montrent qu'elles sont généralement comprises comme des cartes topographiques en plan, ce que tendent à confirmer les données ethnographiques. Un examen de la surface gravée montre que la topographie de la dalle a été volontairement modifiée pour, semble-t-il, représenter le relief environnant, tandis que plusieurs lignes paraissent figurer le réseau hydrographique. Cette hypothèse est testée et validée par plusieurs analyses statistiques de formes et de réseaux. Plusieurs motifs gravés évoquent diverses structures de l'âge du Bronze ancien (enceinte, système parcellaire, tumulus, route). Enfin, la cartographie vraisemblable d'un tel territoire est mise en perspective avec le contexte socio-historique des tumulus armoricains, qui témoigne d'une forte hiérarchisation sociale et d'un contrôle sans doute étroit de l'économie.


Cette carte gravée à l’âge du Bronze dans le Finistère n'a pas de légende, ce qui permet des hypothèses de lecture ouvertes. Mathieu Chartier l'a superposée dans Édugéo en ajoutant des couches cartographiques concernant la topographie, l'hydrographie, les parcelles cadastrales. Les correspondances sont assez étonnantes :


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Pour compléter

La dalle de Saint-Bélec (Finistère), la plus ancienne carte d'un territoire en Europe ? (vidéo de 3mn21s)
Clément Nicolas et Yvan Pailler expliquent comment l'utilisation notamment de la photogrammétrie, de la 3D et de la géomatique a permis de confirmer leur hypothèse.

Paléontologie. Les magdaléniens, cartographes de talent (Courrier international)
Au terme d’un patient travail d’interprétation, des préhistoriens espagnols ont décrypté les gravures figurant sur une pierre trouvée en Navarre : il s’agit d’une carte.
http://www.courrierinternational.com/article/2009/11/26/les-magdaleniens-cartographes-de-talent


Lien ajouté le 16 avril 2021

Il s'agirait de la seule carte babylonienne connue mentionnant un système d'irrigation et de canaux.
Il existe par ailleurs quatre autres cartes babyloniennes figurant un lieu géographique : la carte de Nippur à Iéna, la carte du monde au British Museum et les plans des villes de Babylone et de Madakta. Ces documents sont d'environ 1000 ans postérieurs à cette carte datée de 1684-1647 av JC.


Lien ajouté le 5 août 2021



L'histoire par les cartes (série de billets)

Consulter la rubrique Cartes et atlas historiques du blog Cartographie(s) numérique(s)


L'histoire par les cartes : la carte retraçant les voyages du navigateur chinois Zheng He au XVe siècle en version interactive


La carte Mao Kun réalisée à partir de notes de voyages du navigateur chinois Zheng He (XVe siècle) est à explorer sous forme interactive : http://zhenghe.rslc.us/

Interface de la carte interactive (source : Mao Kun Explorer)


Désignée en anglais sous le nom de Mao Kun Map (du nom du propriétaire de la bibliothèque où elle a été compilée), cette carte repose sur des notes de voyages de Zheng He, célèbre explorateur chinois du XVe siècle. Il s'agit de la plus ancienne carte chinoise connue fournissant une représentation de l'Asie du Sud, de la Perse, de l'Arabie et de l'Afrique de l'Est.

Les expéditions de Zheng He ont été commandées pour la première fois en 1403 par l'empereur de la dynastie Ming Yongle. En tout, sept expéditions majeures ont été réalisées, la dernière en 1433. Plusieurs livres décrivant ces voyages ont été publiés après cette date, mais la carte n'a été compilée que près de 200 ans plus tard, dans le cadre du traité militaire de la dynastie Ming Wubei Zhi publié en 1628.

La carte se lit de droite à gauche, comme tout texte chinois. L'échelle peut varier et dans certaines parties, telles que sur Ceylan, on peut rencontrer plusieurs orientations au sein d'une même page. Partant du palais impérial de Nanjing, la route fluviale puis maritime suit le fleuve Yangtsé jusqu'à la côte, se dirige en mer de Chine vers le sud, contourne la péninsule malaise puis traverse l'océan Indien jusqu'à l'île d'Ormuz. Une route secondaire longe la côte de l'Afrique jusqu'au Mozambique. Tout cet espace a été déformé et compressé de manière à pouvoir être représenté sur un rouleau. Cette carte d'itinéraire se présentait à l'origine sous la forme d'un rouleau de 20,5 cm sur 5,60 m. Elle a ensuite été divisée en 40 pages pour tenir dans un livre. 

Extrait de la Mao Kun map ou "carte des navigations de Zheng He" (sources : Wikipédia et Library of Congress)


La carte Mao Kun est très détaillée, mais peu déchiffrable avec ses caractères chinois et son accumulation de lieux. Ryan Carpenter, ingénieur informatique à Hong Kong, a eu l'idée de créer une interface pour pouvoir retrouver les noms de lieux correspondant sur un planisphère actuel et documenter chaque étape de navigation avec des explications. Pour cela, il s'est inspiré de la carte interactive du professeur Anthony Barbieri de l'Université de Californie à Santa Barbara, qui comprenait déjà des traductions de noms de lieux chinois et renvoyait à leur emplacement dans Google Maps.

Les lignes pointillées sur la carte de Mao Kun correspondent aux itinéraires de navigation. Le texte chinois le long de ces itinéraires fournit des instructions de navigation, y compris les points cardinaux et les distances. Les instructions de navigation sont plus détaillées dans les eaux chinoises, probablement parce que le cartographe en avait une meilleure connaissance. La carte dans son ensemble est également plus précise en territoire chinois et devient moins complète à mesure qu'on va vers l'ouest.

Dans l'application Mao Kun Explorer, on peut choisir de naviguer par zones géographiques en utilisant la barre de navigation située en haut de l'écran ou par lieux précis en cliquant sur la carte interactive. Les deux cartes sont synchronisées, ce qui facilite l'exploration : en zoomant ou dézoomant sur la carte historique, on accède aux lieux sur la carte actuelle. Ryan Carpenter remercie les nombreux historiens et experts qui l'ont aidé dans ce projet. 

En accédant au menu (en haut à gauche), on peut filtrer les informations par catégories et par expéditions : 



Les données sont téléchargeables au format CSV et GeoJSON, si on souhaite les utiliser dans un autre projet ou les intégrer dans un SIG :


Pour compléter

Zheng He, l'explorateur qui a fait de la Chine une grande puissance navale (National Geographic)

La Chine maritime et navale : les aventures de Zheng He (Asialyst)

1421, l'année où la Chine a découvert l'Amérique (Sciences Humaines)

Hypothèse de la circumnavigation chinoise (Wikipédia)

La carte a inspiré la Mao Kun Map utilisée dans la série Pirates des Caraïbes


Lien ajouté le 3 juin 2021

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L'histoire par les cartes : les routes commerciales au Moyen Age (déjà une route de la soie)

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Pourquoi il n'y a que deux mots pour dire "thé" dans le monde

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La carte, objet éminemment politique : la Chine au coeur de la "guerre des cartes"


Fichiers des locaux et parcelles des personnes morales en open data (données MAJIC)


La Direction générale des Finances publiques (DGFiP) ouvre les données MAJIC pour ce qui concerne les locaux et personnes morales de la France métropolitaine sur le site Data.gouv.fr :
http://www.data.gouv.fr/fr/datasets/fichiers-des-locaux-et-des-parcelles-des-personnes-morales/

1) Que désignent les données MAJIC ?

Les fichiers fonciers sont des données issues de l’application MAJIC (Mise À Jour des Informations Cadastrales) de la Direction Générale des Finances Publiques (DGFiP). Cette base de données qui renseigne sur les parcelles, les locaux et leurs propriétaires a au départ une vocation fiscale : le calcul de la taxe foncière et l'envoi des avis d'imposition. Mais ces données peuvent servir aussi à faire des études sur le parcellaire, sur la répartition et la gestion du foncier, etc...

Dans leur format brut, les fichiers MAJIC livrés par la DGFiP sont constitués de 6 fichiers, fournis au format texte :

• le fichier des propriétaires,

• le fichier des propriétés bâties (logements, annexes des logements, locaux d'activités),

• le fichier des propriétés non bâties (les parcelles cadastrales),

• le fichier Fantoir : fichier annuaire topographique initialisé réduit (fichier des adresses)

• le fichier des propriétés divisées en lots,

• le fichier de correspondance entre lots et locaux.

Avant d'être communiquées au public, ces données sont anonymisées (suppression des mentions relatives aux propriétaires). S'agissant des personnes morales qui ne posent pas de problème de confidentialité dès lors qu'elles restent sous une appellation collective (propriétés foncières de l'Etat, des collectivités territoriales, de l'Offices HLM,...), il a été décidé de les rendre accessibles en open data.

2) Premières pistes d'utilisation

Pour télécharger les données au format csv sur Data.gouv.fr (France métropolitaine):
http://www.data.gouv.fr/fr/datasets/fichiers-des-locaux-et-des-parcelles-des-personnes-morales/

Le site Koumoul propose un accès simplifié à cette énorme base de données (plus de 19 millions de parcelles). Les données ont été retravaillées et republiées en open data avec les parcelles associées : https://opendata.koumoul.com/reuses/carte-des-parcelles-des-personnes-morales-majic

Ce jeu de données MAJIC peut servir à conduire des analyses à une échelle très fine. On peut calculer des emprises ou des réserves foncières par commune ou par arrondissement. Voici par exemple l'emprise des Hospices civils, Office HLM ou bâtiments publics (Etat, Département ou Région) à Lyon.



Par comparaison, la répartition de propriété communale est plus forte au centre de Marseille :



Cette ouverture était attendue depuis plusieurs mois. Elle ouvre des usages pour les structures n’ayant pas accès aux fichiers MAJIC. Cela s'inscrit dans la suite logique de l’ouverture des Demandes de valeurs foncières (DVF).

Lien ajouté le 17 octobre 2025

Le fichier FANTOIR des voies et lieux-dits n'est plus mis à jour. Le fichier TOPO produit par le référentiel TOPAD de la DGFIP se substitue au fichier FANTOIR depuis juillet 2023. Il répertorie l'ensemble des entités topographiques (Pays, Région, Département, Communes, Voies) connues et gérées par TOPAD, y compris l'historique des entités annulées. Ce qui change par rapport au fichier FANTOIR :
- ajout de la région, 
- ajout des données des collectivités d'outre-mer,
- présence des données de topo étrangère (retrait des pseudo voies)


Articles connexes

Mise à disposition de la base Demandes de valeurs foncières (DVF) en open data

Le plan cadastral informatisé disponible en open data

Dynmark : un outil de suivi des prix de l'immobilier à différentes échelles de territoire (Cerema)

La parcelle dans tous ses états (ouvrage en open access)

Data France, une plateforme de visualisation de données en open data

OpenDataSoft : une plateforme avec plus de 1800 jeux de données en accès libre

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Aux origines cartographiques du Monopoly : un jeu anti-capitaliste destiné à dénoncer la ségrégation urbaine