L'histoire par les cartes : les représentations cartographiques de Kyoto pendant la période Tokugawa (1603–1868)

 

Source : Unique Perspectives on Kyoto (Richard Pegg, Leventhalmap.org, 6 avril 2021)

Le conservateur de la collection MacLean examine les représentations graphiques du Japon urbain de la période du shogunat Tokugawa (1603–1868)

Richard Pegg est directeur et conservateur de la MacLean Collection dans l’Illinois et membre de la commission d’examen du Leventhal Center. Dans ce billet, il analyse un ensemble de cartes de Kyoto qui ont récemment été ajoutées aux collections numériques du Leventhal Center. Il s'agit du premier billet d'une série de Map Chats, dans lesquels les chercheurs des collections partenaires exploreront des cartes historiques du monde entier.

La cartothèque de la Collection MacLean comprend un ensemble de cartes de la ville de Kyoto, qui fut la capitale impériale officielle du VIIIe au début du XVIIe siècle. Au début de la période Tokugawa (1603–1868), le Shogun a transféré la capitale administrative à Edo, qui prit le nom de Tokyo devenant la capitale officielle du Japon à partir de 1868. Ainsi, au cours de la période Tokugawa, il y avait deux capitales au Japon : l’une administrative à Edo et l’autre culturelle à Kyoto.

À partir du XVIe siècle, un type quasi unique de représentation cartographique de Kyoto connu sous le nom de « Scènes dans et autour de la capitale » (rackuchu rakugai zu) se développe au Japon. Ces cartes sont dessinées sur des paravents à plusieurs panneaux peints et dorés (byobu). Pour le spectateur, ces panneaux grand format, entre lesquels on s'asseyait sur le sol, créaient un sentiment d'intimité et de fierté qui reliait visuellement les personnes et les événements au paysage lui-même.

« Scènes dans et autour de la capitale » (Japon, XVIIe siècle). Série de paravents à six panneaux, encre, couleur, or et feuille d'or sur papier. Metropolitan Museum of Art 2015.300.106.1 (domaine public)



Les cartes de Kyoto commencent à apparaître au milieu du XVIIe siècle. Celles-ci étaient généralement dessinées à la main et spécifiquement liées à la planification et à la gestion des terres du Shogunat. Le nouveau gouvernement Tokugawa a mis en place un système cadastral (kenchi) et une cartographie (kuriezu) de toutes les provinces du Japon dans le cadre d'un effort de centralisation et de contrôle politique appuyé sur des recettes fiscales. Ces mesures politiques de la fin du XVIIe siècle, combinées à la demande croissante de culture imprimée et à un intérêt accru pour le tourisme et les voyages en général, créent une forte demande de cartes.

Hayashi Yoshinaga, Grande carte de Kyoto datée de 1699 (copie du 19e siècle). Carte feuille pliée, encre et couleur sur papier. Collection MacLean 29632 (domaine public)


En examinant de plus près cette carte, on peut voir que la place physique et intellectuelle du spectateur a été prise en considération. La grille de rues est orientée principalement pour être lue à partir du bas / sud de la carte. Mais des perspectives supplémentaires sont également présentées. L'une, connue au Japon sous le nom de "vue de ver", est représentée comme si le spectateur était un ver assis au centre de la carte et regardant les noms de lieux / temples dans les collines environnantes. Quelle que soit la direction où il regarde, le texte est orienté pour être lu comme s'il était au centre de la carte. 

Cette interaction spectateur / objet / perspective est assez complexe dans sa conception et très différente des cartes européennes de l'époque, généralement accrochées à un mur avec une seule orientation. Le spectateur était capable de naviguer intellectuellement sur la carte de plusieurs manières que le créateur de la carte avait intentionnellement créées pour permettre de tels mouvements.

Pour lire le billet complet en anglais : Unique Perspectives on Kyoto (Richard Pegg, Leventhalmap.org, 6 avril 2021)

Pistes bibliographiques

Kären Wigen, Fumiko Sugimoto, and Cary Karacas, eds., Cartographic Japan: A History in Maps (Chicago: University of Chicago Press, 2016).

Matthew P. McKelway, Capitalscapes: Folding Screens and Political Imagination in Late Medieval Kyoto (Honolulu: University of Hawaii Press, 2006).

Toyosawa Nobuko, Imaginative Mapping: Landscape and Japanese Identity in the Tokugawa and Meiji Eras, (Cambridge: Harvard University Press, 2019).

Géographie historique du Japon d'Edo et ses héritages. Revue de géographie historique. 2 / 2016
http://journals.openedition.org/geohist/277

Le Japon et la mer : une cartographie asiatique. Exposition à partir de l'important fonds cartographique de la Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne. Par Fabrice Argounès et Pierre Singaravélou.
http://nubis.univ-paris1.fr/exhibits/show/le-japon-et-la-mer

Pour compléter 

Carte de Kyoto datée de 1863 (source : David Rumsey Map Collection)

Cette carte anonyme sur bois (45 cm x 69 cm) couvre l'ensemble de Kyoto ainsi que certaines des collines environnantes. Imprimée dans le style japonais traditionnel de la période Edo, avec une topographie représentée de profil, la carte ne comporte aucune orientation. La cartographie japonaise ancienne a son propre système de projection et de mise en page caractéristique. Cette époque, des années 1600 à 1855, coïncide à peu près avec la période Tokugawa ou Edo (1603-1886), considérée comme l'âge d'or de la cartographie japonaise. La carte montre les habitations, les rivières, les montagnes, les lacs ainsi que certains bâtiments.


Vue à vol d'oiseau de Kyoto et ses environs datée de 1947 (source : David Rumsey Map Collection)

Cette vue d'ensemble de Kyoto est représentée sur un rouleau de papier épais de 26,5 cm x 76 cm. Elle montre les bâtiments, les arbres, les parcs, les monuments, les routes, les voies ferrées, les rivières. Les  informations touristiques sont données en anglais et en japonais, les noms de lieux en japonais. La perspective est complètement différente des cartes de la période Edo.


Lien ajouté le 7 septembre 2021

À la fin du XVIIIe siècle, une rencontre entre la cartographie européenne et la cartographie chinoise a laissé des indices sur la diffusion des connaissances géographiques. Dans ce deuxième billet de la série Map Chats du Leventhal Center, Richard Pegg, directeur et conservateur de la collection MacLean dans l'Illinois, montre à partir de la grande carte du savant chinois Zhuang Tingfu (1728-1800) et de productions cartographiques ultérieures, les influences réciproques de l'Europe et de la Chine en matière de cartographie.


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