Aux origines cartographiques du Monopoly : un jeu anti-capitaliste destiné à dénoncer la ségrégation urbaine

 

Source : Monopoly : an exciting and fun way to look at mapping a city, or an insidious history of commodification and segregation ?  (Leventhal Map & Education Center, 8 mars 2021)


Le Leventhal Map & Education Center de la Bibliothèque publique de Boston consacre un article intéressant aux origines anticapitalistes du célèbre jeu de société, le Monopoly. L'occasion de rappeler que ce jeu de plateau a été inventé par une femme et qu'il est né de la cartographie d'une ville, Atlantic City dans le New Jersey. 

Attribué à un chômeur ruiné par la crise de 1929 (Charles Darrow qui deviendra millionnaire grâce au succès du Monopoly), le jeu le plus vendu au monde visait, dans sa version originale, non pas à célébrer les vertus du monde libéral mais à dénoncer la spéculation et les monopoles. Les origines du Monopoly remontent non pas aux années 1930, mais à deux décennies plus tôt. En 1904, Elizabeth Magie qui habitait Washington D.C., inventa le « Jeu du propriétaire » (The Landlord's Game). Les opinions politiques progressistes d'Elisabeth Magie l'ont amenée à concevoir un jeu pédagogique dans l'idée de mettre en évidence les inégalités de richesses et de revenus aux Etats-Unis. Les jeux de société étaient populaires dans les familles américaines au début du XXe siècle, c'était donc un moyen d'éducation pour le grand public. 

Au départ le « Jeu du propriétaire » était plutôt utilisé dans les milieux intellectuels et sur les campus universitaires, avant qu'il ne finisse par rejoindre une communauté de Quakers d'Atlantic City, qui a personnalisé le jeu pour l'adapter à la ville (assez marquée par les inégalités et la ségrégation urbaines comme beaucoup de villes des Etats-Unis). C'est la version classique du jeu que l'on connaît aujourd'hui. Au début du XXe siècle, le jeu se déclinait en plusieurs versions, comme en témoigne par exemple la version du « Boston Monopoly » sans doute inspirée par les atlas et les vues aériennes de cette ville diffusés depuis la fin du XIXe siècle. On retrouve sur le plateau de jeu des noms de rues qui seront ensuite traduits et adaptés pour d'autres villes dans le monde (New York, Paris...). 


Lizzie J. Magie, « Jeu du propriétaire ». Plateau de jeu avec noms de rues et de quartiers de New York 
(source : Wikimedia commons avec l'autorisation de Thomas Forsyth, Landlords Game)



A l'origine, le jeu comportait deux versions (voir l'évolution des règles sur le site Landlords Game) : la version « Prospérité » où l'on gagnait des points chaque fois que l’on achetait de nouveaux terrains (tout le monde sortait vainqueur) et la version « Monopolist », où le but était d’acquérir un maximum de terres et de faire payer les autres joueurs qui atterrissaient sur ses propres terres (un seul vainqueur possible, lorsque tous les autres avaient fait faillite, la règle du Monopoly actuel en somme). Selon Elizabeth Magie, ces deux règles permettaient aux gens de se rendre compte des conséquences néfastes du système de propriété foncière, qui enrichissait les plus riches et appauvrissait les plus pauvres. Un outil d'éducation conforme aux idées d'Henri George qui estimait que l’inégal accès à la propriété terrienne créait de la pauvreté et qui souhaitait contrer cela en taxant les propriétaires et en reversant cet argent dans des projets utiles à toute la communauté.


Plateau de jeu d'origine du « Jeu du propriétaire » breveté en 1904 (source : Wikipedia)



Lizzie Magie avait pris soin de faire breveter le "Jeu du propriétaire" dès sa création en 1904. Le plateau de jeu ressemblait déjà au Monopoly actuel, avec un système qui permettait aux joueurs de faire le tour du plateau - contrairement au chemin linéaire (type jeu de l'oie) utilisé par de nombreux jeux à l'époque. Le jeu de Lizzie proposait de l'argent fictif. Les propriétés pouvaient être achetées et vendues avec des actes de propriété (celles-ci ne portaient pas encore des noms de rues ou de quartiers célèbres). Les joueurs empruntaient de l'argent soit à la banque, soit entre eux, et ils devaient payer des impôts. Dans un coin se trouvaient la Maison des pauvres et le Parc public et dans un autre la Prison (avec à son opposé une case si possible à éviter sous peine d'aller directement en prison). Un autre coin (équivalent à la case "Départ" d'aujourd'hui) contenait une image du globe et une phrase en hommage à l’économiste Henry George, Labor upon Mother Earth produces wages ("le travail sur la Terre Mère produit des salaires"). Le joueur recevait 100 dollars à chaque passage, le salaire récompensant tout travail sur la Terre-mère. 

La case "Prison" venait rappeler que la corruption, les mensonges et la tromperie faisaient partie des relations avec les banques et de la gestion immobilière. Aller en prison n'empêchait pas de percevoir des loyers et de continuer à développer son business. A noter que les 9 cases correspondant aux parcelles de propriétés rectangulaires étaient déjà entrecoupées par des Compagnies de chemin de fer, avec des espaces à louer ou à vendre de chaque côté. Les cases de nécessité absolue offraient des produits comme le pain ou un abri, et les espaces en franchise offraient des services tels que l'eau et la lumière. Au fur et à mesure des tours de jeux, les joueurs travaillaient et touchaient des salaires. Chaque fois que les joueurs passaient sur la case de la Terre Mère, ils recevaient 100 $ de salaire. Les joueurs à court d'argent étaient envoyés dans la Maison des pauvres.

Elizabeth Magie finira par vendre ses droits à Parker Brothers en 1936 pour seulement 500$ (ce qu'elle regrettera par la suite en demandant en vain des dommages et intérêts). La société Parker détient désormais un quasi monopole sur un jeu qui dénonçait à l'origine la nature antisociale du monopole ! En 1976, un professeur d'économie, Ralph Ampsach, est assigné en justice par Parker pour avoir essayé de mettre sur le marché un "anti-Monopoly". Après huit ans de bataille judiciaire, Ampsach parvient à prouver que la véritable créatrice du jeu était Elizabeth Magie et que la société Parker Brothers n'avait en aucun cas le monopole du Monopoly. Ce qui n'empêche pas la société Parker de continuer aujourd'hui à entretenir la légende du chômeur devenu milliardaire. La puissance du marketing pour créer des légendes urbaines...

Depuis son lancement sur le marché américain en 1935, plus de 200 millions de jeux Monopoly ont été vendus dans le monde et le nombre de joueurs est estimé à 500 millions. Hasbro a vendu environ 13 millions de jeux depuis sa création en France.


Pour aller plus loin

La véritable histoire du Monopoly par Christopher Ketcham, en deux épisodes passionnants à lire (Ulyces)

L'histoire du Monopoly commence au début du XXe siècle (Wikipedia)

À l’origine, le Monopoly était anti-capitaliste (Slate)

Histoire du Monopoly (Monopolypedia)

L'évolution des règles et des plateaux de jeu du Monopoly (Landlords Game)

Monopoly's Anti-Capitalist Origins : When "Go" used to say "Labor upon Mother Earth produces wages (Washington City Paper)

The secret history of Monopoly : the capitalist board game’s leftwing origins (The Guardian)

Monopoly, it was never just for kids (Jace Masula)

Lizzie Magie's 1902 commentary on The Landlords' Game, on which Monopoly is based (LVTFan's Blog)


Lien ajouté le 26 mars 2021

EMC : Jouer avec un Monopoly des inégalités

"Comment les modalités de recomposition du lien social tendent-elles à définir un nouveau modèle de société ?" Sur le site de Reims, Mme Sévelin aborde ce sujet en EMC avec un Monopoly des inégalités. Elle propose les cartes qu'elle a réalisées avec les élèves.


Lien ajouté le 29 mars 2021

Lien ajouté le 4 avril 2021

Monopoly, le prix réel des rues parisiennes : 
http://avenuedesinvestisseurs.fr/monopoly-nom-rues-prix-reel-paris/


Lien ajouté le 13 avril 2021


Lien ajouté le 21 avril 2021


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