Emmanuel Macron est venu le 23 octobre 2019 en visite présidentielle sur l'île de la Réunion. Dans un discours très géopolitique, il a tenu à rappeler la position stratégique de la Réunion au coeur de l'espace Indo-Pacifique. Il a invité à cette occasion les autorités et les entrepreneurs à tirer profit de ce positionnement géographique au coeur de la mondialisation. « Nous pouvons être dans cette région une puissance stabilisatrice. Il
s'agit d'assumer un destin commun (…) La région indo-pacifique est
l’épicentre du commerce mondial. Cette région est en train d’être le
carrefour maritime du monde. Nous souhaitons faire de La Réunion un hub
économique ».
L'emploi du terme « Indo-Pacifique » peut surprendre tant il est inhabituel pour qualifier la position géographique de la Réunion située au sud-ouest de l'océan Indien, assez éloignée de l'Asie-Pacifique. Au delà du slogan politique, il peut être intéressant de décrypter l'origine et le sens de cette expression.
Discours du président Macron le 23 octobre 2019 au sommet « Choose La Réunion »
"Je crois en cette stratégie indo-pacifique où La Réunion deviendrait l’épicentre"

L'Indo-Pacifique constitue un slogan politique à la mode, mais s'inscrit également dans une vision géopolitique nouvelle que décrypte Pierre Grosser (L’« Indo-Pacifique », au-delà du slogan,
The Conversation, 2 avril 2018).
Le terme semble employé pour la première fois en 2007 par le Premier ministre japonais Shinzo Abe devant le Parlement indien. L’expression émerge au début des années 2000, à la confluence de plusieurs prises de conscience, en particulier la dépendance asiatique au pétrole moyen-oriental et la volonté de la Chine de jouer un rôle pivot entre l'océan Indien et l'océan Pacifique (stratégie dite du "collier de perles"). « L’Indo-Pacifique serait donc une forme d’endiguement anti-chinois, au moment où l’administration Obama pivote vers l’Asie... Il existe une quatrième logique, à dimension également antichinoise [cf volonté de l'Inde de devenir une puissance "indo-pacifique"]... Du fait de ses possessions insulaires, la France peut elle aussi avoir
une conception très extensive de l’Indo-Pacifique, en lien avec
notamment l’Inde et l’Australie. » témoigne d'un
changement géopolitique concernant la politique étrangère des États-Unis, mais aussi de la France.
En France, un
rapport du Sénat appelle à une « stratégie indo-pacifique française » en lien avec l’Australie. On retrouve une telle orientation stratégique
de la France dans un livre blanc publié en 2018 : "Stratégie française en Asie-Océanie à l’horizon 2030 : vers un espace asiatique indopacifique inclusif"
(à télécharger sur le site France diplomatie). Comme on peut le remarquer, la Réunion ne figure pas sur la carte de cet "espace indopacifique".
Vers un espace asiatique indopacifique inclusif ?
Carte issue du livre blanc "Stratégie française en Asie-Océanie à l’horizon 2030"
L'absence de la Réunion sur cette carte semble en soi normale car elle se situe au sud-ouest de l'océan Indien, dans une position relativement périphérique même si elle essaie de devenir un "hub" à l'échelle régionale. Une plaquette "La France et la sécurité en Indopacifique", diffusée par le Ministère de la Défense, comporte une carte à une échelle plus large montrant la présence française dans les deux océans (Indien et Pacifique) - une présence française à relativiser tout de même eu égard au mapfail de cette carte qui met en aplat le nombre de ressortissants français et laisse penser qu'ils sont très nombreux dans la zone.
La France en Indo-Pacifique à travers sa ZEE, ses ressortissants et ses investissements directs
Le président Macron évoque sa vision d'un "espace indo-pacifique inclusif", un "espace d'amitiés". "
De la Réunion à Mayotte en passant par la Nouvelle-Calédonie, la
Polynésie française, les Terres australes et antarctiques et j’en
oublie, nous avons plus d’un million de citoyens français, des terres
françaises, plus de 8 000 soldats français qui sont déployés, nous avons
une vraie force maritime présente (nous sommes la deuxième marine à
nous déployer dans la région proche ici) et donc une vraie légitimité à
dire, faire, proposer dans un contexte où, il faut bien le dire,
l’inquiétude a parfois été là, les oppositions allaient croissantes, où
la présence chinoise inquiétait d’autres puissances. Et ce dialogue
productif que nous avons avec la Chine dans lequel nous investissons
beaucoup eh bien ne doit pas nous empêcher d’être et de devenir
pleinement un partenaire stratégique dans la région des autres
puissances" (
Voyage officiel du Président Macron au Japon, juin 2019).
D'autres analystes en font une lecture plus conflictuelle sur le plan géopolitique. On peut se reporter par exemple à la mise au point faite par Thomas Marrier d’Unienville sur le site
Diploweb ("
L’océan Indien, nouveau centre du monde ?") ou encore
"Axe indo-pacifique : La Réunion utilisée
comme base stratégique de l’offensive occidentale contre la Chine" sur le site du journal Témoignages. Force est de constater que l'océan Indien est de plus en plus traversé par des rivalités et des tensions.
Le "collier de perles chinois" : expansion et obstacles
(source : Emmanuel Véron, FDBA)

Voir également : L’Indo-Pacifique, théâtre de lutte d’influence entre les États-Unis et la Chine (
RFI).
Crise en vue en Indo-Pacifique – Stratégie américaine, dépenses militaires, défense collective (
Asie21).
Il y aurait par ailleurs à discuter de la notion d'Indianocéanie à laquelle est souvent rattachée l'île de la La Réunion. Celle-ci est mise en avant par les Etats membres de la Commission de l'Océan Indien (COI), une organisation intergouvernementale qui regroupe l’Union des Comores, la France au titre de La Réunion, Madagascar, Maurice et les Seychelles. Selon cette organisation principalement francophone, "
l’identité indianocéanique constitue le socle du développement de la région... Désormais, l’Indianocéanie se lit sur les cartes du monde comme une région au croisement de deux incontournables pôles de croissance, l’Asie et l’Afrique. Aux portes de la région, les îles indianocéaniques ont également su multiplier les partenariats en direction de l’Afrique australe et orientale, régions continentales avec lesquelles elles ont des affinités économiques et culturelles"
(Le temps de l'Indianocéanie, site Internet de la COI). Même si elle est parvenue à garantir un espace de paix et de sécurité, la COI a du mal à s'affirmer sur le plan politique et à former une authentique organisation régionale malgré ses projets de coopération culturelle et économique (M. de l'Estrac, L'Indianocéanie, instrument de paix).
Océan
Indien ou océan Pacifique ? Au delà des approximations géographiques,
la confusion semble révéler une incapacité à penser véritablement les
territoires d'outre-mer dans leur espace régional et à leur laisser des
marges de développement autonome.
La Réunion en quête d'intégration régionale au sein de l'océan Indien
(source : Wilfrid Bertile, Dans l'océan Indien, la richesse de l'intégration, Monde diplomatique)
La France peine encore à sortir d'une vision utilitaire des territoires ultramarins, mis dans la position de servir ses intérêts et d'assurer sa présence à travers le monde. C'est une vision que l'on retrouve souvent dans les cartes qui évoquent la puissance de la France à l'échelle mondiale, notamment à travers sa ZEE présentée comme un véritable "empire maritime". Il vaudrait mieux parler plus modestement de domaine maritime, sauf à penser que la ZEE est devenue
un instrument d'hégémonie, un outil stratégique au service de la puissance.
Avant de venir à la Réunion, le président Emmanuel Macron a pris la peine de faire une escale aux
îles Éparses, “territoire extrêmement stratégique” de son propre
aveu. Sur une
plage déserte de l'île Glorieuse, il y a défendu "notre biodiversité à protéger" (voir
la vidéo). Ce que l'on peut interpréter comme un acte de souveraineté ("
Ici c'est la France") dans le cadre de
son premier déplacement dans l’océan Indien
en tant que président. Grâce à ces îles, la France bénéficie d’une zone
économique exclusive de 640 000 km2 dans la région et le canal du
Mozambique, que l’on soupçonne riche en hydrocarbures. Cette réaffirmation de la souveraineté française semble constituer
un coup d'arrêt aux négociations concernant une éventuelle co-gestion ou une restitution des îles Éparses à Madagascar.
"Macron sur les îles Éparses, un déplacement hautement symbolique" (
Huffpost).
"Iles éparses : La cogestion ou la restitution exclue par la France" (
Madasikara).
Macron aux îles Eparses, un affront pour les Malgaches (
Le Monde).
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Voici un article qui s'inscrit dans la vision des territoires ultramarins comme leviers de puissance et justifie la présence de la France dans les rivalités au sein de l'Indopacifique :
"La ZEE française, levier de puissance pour Paris dans le duel Washington Pékin" (
The Conversation).
Laurent Vilaine et Damien Afonso (Université catholique de Lyon) montrent comment la ZEE française, 11 millions de km² répartis sur tous les océans, peut devenir un levier stratégique dans la rivalité États-Unis/Chine. La mer redevient centrale dans la mondialisation. L’essentiel des échanges mondiaux passe par voie maritime, ce qui rend les détroits comme Ormuz ou Malacca décisifs. Une perturbation locale peut rapidement provoquer un choc économique à l’échelle globale. Cette centralité explique le retour des puissances navales. Les États-Unis dominent encore par leurs alliances et leurs bases, tandis que la Chine renforce sa marine pour sécuriser ses approvisionnements et peser sur les règles du commerce mondial. La rivalité se joue particulièrement dans l’Indo-Pacifique, espace clé des flux mondiaux. Elle combine contrôle des routes, maîtrise des « goulets » stratégiques et affrontement normatif autour de la liberté de navigation et du droit maritime. Dans ce contexte, la France dispose d’un atout singulier. Sa ZEE mondiale, liée aux territoires ultramarins, lui donne une présence dans tous les océans. Elle représente environ 90 milliards d’euros d’activités et 350.000 emplois directs. Mais la ZEE n’est pas une souveraineté totale. Elle confère surtout des droits économiques sur les ressources. La puissance dépend donc de la capacité concrète à surveiller, exploiter et réguler ces espaces maritimes étendus. Or, cette gouvernance reste fragmentée entre acteurs civils, militaires et européens. Sans coordination forte, cet espace mondial reste partiellement sous-exploité, malgré son potentiel en ressources, câbles sous-marins ou énergies marines. La ZEE apparaît ainsi comme un levier potentiel de puissance, mais seulement si elle est effectivement gouvernée dans la durée. Elle illustre une recomposition géopolitique où la mer redevient un espace central des rapports de force globaux.
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