La Grande Migration des Noirs aux Etats-Unis à travers les romans de Toni Morrison


Le décès de l'écrivaine américaine Toni Morrison le 5 août 2019 est l'occasion de rappeler l'importance de cette romancière, "première afro-américaine à avoir reçu le prix Nobel de littérature". Descendante d'une famille d'esclaves, elle a contribué à faire entrer l'histoire des Afro-Américains dans la littérature. Son roman Beloved a reçu le prix Pulitzer en 1988. Il raconte la tragédie d'une mère qui tue sa fille pour qu'elle échappe à l'esclavage. Ses romans publiés depuis 1970 explorent l'histoire des Noirs américains, de l'esclavage jusqu'à la société d'aujourd'hui. Elle y dénonce avec force le racisme aux États-Unis.

Toni Morrison naît en 1931 pendant la Grande Dépression. Sa famille suit la migration des Noirs quittant le Sud ségrégationniste pour un Nord en principe plus ouvert. Ses parents s'installent à Lorain, petite ville industrielle de l'Ohio. Ses romans évoquent la Grande Migration (The Great Migation), cet exode massif au cours duquel plus de six millions d'Américains noirs ont fui le Sud  entre 1916 et 1970.

La Grande Migration (source : America's Great Migrations Project)



La fin de la guerre de Sécession en 1865 a ouvert une période d'espoir pour les Noirs qui ont longtemps attendu cette promesse d'émancipation. Mais partout où ils se sont installés, les Noirs ont continué à faire face à des discriminations, y compris dans le nord dit "libre". Le père de Morrison, George Wofford, a été témoin d’un lynchage dans son État de Géorgie, qu'il a dû quitter pour se réfugier dans la ville de Lorain dans l’Ohio, où est née la romancière. En plus de lynchages et d’autres actes de terreur, les Noirs issus du Sud sont confrontés à une multitude d’obstacles alors qu’ils s’efforcent de revendiquer leurs droits civils, leur sécurité et leurs libertés promises par la proclamation d'émancipation du président Lincoln.

Le site Toni Morrison Database propose une cartographie très intéressante des déplacements des personnages dans deux romans de Toni Morrison : "Beloved" et "The Bluest Eye". L'idée est de mettre en évidence la manière dont ces déplacements traduisent la Grande Migration des Afro-Américains vers le Nord et le Middle West. "Bien que les raisons de la migration ne soient pas explicitement mentionnées dans les romans de Morrison, les principales raisons de se déplacer vers le nord (et parfois vers l'ouest) étaient de pouvoir échapper à la mentalité d'esclavage et au racisme du Sud et de profiter de l'essor de l'industrialisation et de la création de nouveaux emplois. Les États du Nord étaient plus tolérants envers les Noirs et leur offraient davantage de droits, notamment l'éducation".

Cartographie des déplacements des personnages du roman "Beloved"
(source : Toni Morrison Database)

Extrait du commentaire (source : Toni Morrison Database) :

"Le roman Beloved est représentatif de la Grande Migration. Le voyage de Paul D est très éparpillé en ce qui concerne les lieux qu'il a visités, mais dans le roman, il est le plus conscient de la liberté associée au Nord. Lorsqu'il quitte les Cherokees, il l'appelle "Nord libre, Nord magique, Nord accueillant, Nord bienveillant (Beloved, 132)". Le Nord devient son lieu de vie le plus convoité, car il lui offre un sentiment d'évasion de son rôle d'esclave au Sud. En outre, Paul D montre sa connaissance de l’industrialisation et des possibilités d’emploi dans l’Ohio, affirmant que, bien que les activités céréalières soient en plein essor ailleurs, "Cincinnati était toujours le port des cochons dans l’esprit des Ohioiens (181)" et, en hiver, Cincinnati a repris ses activités, son statut de capitale pour les abattoirs et les transport fluviaux (182)." Je voudrais noter que, dans ses romans, seuls les hommes ont effectivement profité des emplois industriels, tandis que les femmes s'occupaient généralement de la maison ou vendaient leur travail domestique ailleurs. La référence à la rivière Ohio dans "Beloved" est historiquement importante car c’était la ligne de démarcation entre les États libres et les États esclaves".

Cartographie des déplacements des personnages du roman "The Bluest Eye"
(source : Toni Morrison Database)

The Bluest Eye, publié en 1970, est le premier roman de Toni Morrison. Le roman, qui se déroule à Lorain dans l’Ohio, raconte la vie d’une jeune fille afro-américaine, Pecola, qui grandit au cours des années qui suivent la Grande Dépression. L'histoire se déroule en 1941 et révèle qu'en raison de ses manières et de sa peau foncée, elle est toujours considérée comme "laide". Pecola développe alors un complexe d'infériorité qui nourrit son désir d'avoir des yeux bleus qu'elle assimile à la "blancheur". En raison des sujets controversés abordés dans ce roman (racisme, inceste, maltraitance des enfants), le roman a été longtemps interdit dans les écoles et les bibliothèques.

Maryemma Graham s'est intéressée à la géographie critique que l'on peut dégager des romans de Toni Morrison. La romancière ne déclarait-elle pas : "Je veux, pour ainsi dire, dessiner la carte d’une géographie critique et utiliser cette carte pour ouvrir autant d’espace à la découverte que la carte originale du Nouveau Monde - sans mandat de conquête. (Toni Morrison, Playing in the dark, 1992)"

Extrait de Maryemma Graham, "From the Village to the World : Toni Morrison’s Critical Geography". Du local au global : géographie et reconfigurations critiques chez Morrison, Presses Universitaires de Vincennes, 2015, p 31-56 :

"Les lecteurs, qu’ils lisent en anglais ou en traduction, sont attirés par le caractère ordinaire des personnages de Morrison, leur inscription dans un environnement physique et des espaces sociaux qu’ils reprsentent. Nous lisons ses romans comme une résistance au silence, une rupture dans les récits nationaux, une chronique de l'oppression, de la violence et de la honte, comme un défi aux conceptions normatives de la connaissance et de l'être et comme des investissements dans la liberté et le libre arbitre, des lieux où la diversité diasporique est une donnée, où les cultures migratoires abondent et l'idée de la maison est constamment réinventée. Morrison en tant qu'archéologue littéraire, en tant que géographe critique, nous pousse constamment dans des discussions globales plus larges qui reposent sur des critiques contemporaines de l'inégalité sociale et des relations au pouvoir répressif...

Les romans de Morrison pourraient bien fonctionner comme une allégorie de la mondialisation en mettant l’accent sur la dislocation, la relocalisation, la migration et diverses formations sociales, mais sa géographie critique fonctionne de manière concrète... 

Ses géographies locales deviennent globales à mesure qu’elles effacent les frontières entre le présent et le passé et entre les expériences intérieures et extérieures, entre la mémoire historique et la mémoire traumatique. En bref, les romans de Morrison témoignent d’une histoire commune du colonialisme et du sujet en explorant des traditions et des façons de savoir qui transcendent des événements historiques spécifiques, défiant parfois tout ce qui est moderne dans le monde. Parce que le racisme a rarement observé les frontières nationales, l'expression de ses causes et de ses effets permet de renégocier le sens qui convient à une communauté transnationale.".


Liens sur Internet

Toni Morrison, rebelle Nobel, article de Libération de 1988 (republié en 2019).

Décès de Toni Morrison : Ses romans « sont des livres qui aident à survivre », 20 Minutes, 6 août 2019.

Toni Morrison, la mémoire en héritage, France Culture, série de 5 émissions diffusées en 2006.

Toni Morrison Database
http://morrisonscholar.blogspot.com/

America's Great Migations Project (University of Washington)
http://depts.washington.edu/moving1/map_black_migration.shtml

Maryemma Graham, From the Village to the World : Toni Morrison’s Critical Geography. Du local au global : géographie et reconfigurations critiques chez Morrison, Presses Universitaires de Vincennes, 2015, p 31-56.
http://www.cairn.info/toni-morrison--9782842924133-page-31.htm 

Biram Sene, Histoire, mémoire et économie politique dans la fiction de Toni Morrison. Sciences de l’Homme et Société. Faculté des lettres et sciences humaines de l’UCAD, thèse soutenue en 2018.
http://hal.archives-ouvertes.fr/tel-02277128/document

W.E.B. Du Bois, Les Noirs de Philadelphie, une étude sociale (CR sur le site Aggiornamento). Voir les data visualisations de W.E.B Du Bois sur le site Medium et sur Visioncarto ainsi que ses graphiques.


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