« Suspendu dans les airs, le Géographe peut tout voir » (Emmanuel De Martonne, Géographie aérienne, 1948, p.107).
Ce billet fait suite à une
discussion initiée sur Twitter à partir d'une image extraite de l'ouvrage
The Human Geography in the Air Age publié en 1942 par George T. Renner. Selon l'auteur de cet ouvrage consacré à la géographie à enseigner à l'ère de l'aviation, l'essor de l'aviation au XXe siècle doit nous conduire à changer la façon d'enseigner la géographie par une nouvelle lecture du monde vu d'en haut.
Figure extraite de
The Human Geography in the Air Age - George T. Renner (1942)
(Consulter l'
ouvrage)
« Nous avons considéré à tort la géographie comme une discipline
secondaire [..]. Le saut mental du monde bidimensionnel vers le monde
tridimensionnel de l'aviation aurait été beaucoup plus facile si nous avions été habitués à penser géographiquement, au
moins dans une certaine mesure [..]. Il est temps que nous commencions à
prendre conscience de l'aviation. Nous devons, le plus rapidement
possible, former des centaines de milliers d'aviateurs américains pour
la guerre et le commerce. Nous devons faire encore plus, nous devons
comprendre et apprendre à vivre à l'ère de l'aviation » (George Renner, Chapitre 1: Géographie et enseignement de l’aviation, 1942).
L'idée que l'essor de l'avion au XXe allait changer la façon d'enseigner
la géographie (comme plus tard les satellites) est déjà présente dans
cette leçon de géographie "aérienne" de 1927, l'année même où Lindbergh traverse l'Atlantique (article du New York Times)
Image extraite d'un article du New York Times
“To-day’s Aerial Geography Lesson” (1927)

L’image montre une enseignante faisant une leçon de géographie dans un avion. Debout à l'avant de la cabine près d'un petit tableau noir, elle montre de sa baguette un globe terrestre. Face à elle, sept élèves sagement assis devant leur bureau écoutent cette "leçon de chose", sans même penser ni oser observer directement la Terre par les hublots de l’avion. La juxtaposition d'une salle de classe aérienne - le sommet de la technologie en 1927 - avec un professeur de géographie faisant la classe de manière très classique, semble montrer les illusions et les désillusions qui ont toujours accompagné l’introduction de chaque « nouvelle » technologie (
Genevois, 2008). Larry Cuban a utilisé cette image dès les années 1980 pour montrer qu'il ne suffisait pas de transplanter la classe dans les airs pour changer de pédagogie (Cuban, L. (1986).
Teachers and Machine : the Classroom Use of Technology since 1920, New York, Teachers college press).
Mais l'aviation peut-elle au moins conduire à changer nos représentations ? George T. Renner, auteur de Human Geography in the Air Age (1942), est l’un des premiers à substituer des projections polaires à la projection Mercator. Celles-ci permettent de mieux représenter les flux aériens qui dépassent les frontières et aboutissent à l'émergence d'un monde global. cf V. Capdepuy, "Le monde en étoile : genèse d’une projection cartographique (Mappemonde, 2013) http://mappemonde-archive.mgm.fr/num39/lieux/lieux13301.html
"Une carte centrée sur le pôle Nord permet de mieux représenter les relations
dans un monde aéronautique" (La monosphère créée par Renner, 1942)

Vincent Capdepuy montre que la guerre globale a ouvert l'ère de la cartographie globale. C'est dans les années 1940, à la faveur du conflit mondial, que l'on prend conscience qu'il faut changer notre vision classique du planisphère et utiliser de nouvelles projections géographiques plus à même de représenter notre monde interconnecté. « A partir de 1942, on constate aux États-Unis une multiplication des
atlas et des ouvrages qui ne sont pas reliés directement au conflit
mondial, mais bien au développement de l’aviation. Les titres et les
couvertures sont explicites : Toward New Frontiers of Our Global World (Engelhardt 1943), Our Global World : A Brief Geography for the Air Age (Hankins 1944), Atlas of Global Geography (Raisz 1944), Our Air-Age World : A Textbook in Global Geography (Packard et al. 1944)... Ce rétrécissement du monde est d’abord analysé comme étant le résultat du développement de l’aviation. »
En France, Emmanuel de Martonne se fait l'écho de ces changements de perspectives. Il publie en 1948 un ouvrage intitulé Géographie aérienne, dont la conception est née d’une commande exprimée par les milieux de l’industrie aéronautique lors d’un congrès de « géographie aérienne » en 1938. Il s'agit pour lui de "faire le point à un moment décisif de l'humanité comparable à celui de la Renaissance où les grands marins ont sillonné tous les océans". Le géographe distingue la carte que l'on peut réaliser grâce à l'avion et celle qui est faite spécialement pour les aviateurs.
Olivier Orain. Emmanuel de Martonne, figure de l’orthodoxie épistémologique postvidalienne ?
« À première vue, cet ouvrage relève d’une sorte d’exercice de style : décliner tout ce que la navigation aérienne et la géographie de l’époque peuvent avoir en commun. Sous la plume de De Martonne, cela suggère une interprétation alternative... L’ouvrage est composé de quatre parties : une « géographie de l’atmosphère » (d’inspiration essentiellement climatologique), une « cartographie aérienne » (qui décline toutes les relations carte / avion), une « physiographie aérienne » (qui examine les différents types de connaissance qu’apporte la photographie aérienne à la géographie) et enfin une histoire-géographie des lignes aériennes, intitulée « La circulation aérienne », qui examine l’évolution des flux de passagers et de marchandises par avion dans le monde. »
A voir aussi sur le site de la Boston Library :
Mercator map of the world united : a pictorial history of transport and communications and paths to permanent peace (1944)
http://www.digitalcommonwealth.org/search/commonwealth:q524n371p
World freedom : a factual & pictorial map (1950)
http://www.digitalcommonwealth.org/search/commonwealth:q524n3673
A compléter par la carte "One world, one war" de Richard Edes Harrison(1942)
http://www.davidrumsey.com/luna/servlet/s/zhulca
Lien ajouté le 23 mars 2020
Liens ajoutés le 17 avril 2020
Lien ajouté le 1er juin 2020
Lien ajouté le 16 septembre 2020
Liens ajoutés le 26 octobre 2020
Les lignes de la Pan American Airlines en 1951, par Richard Edes Harisson pour New Horizons.
Lien ajouté le 15 janvier 2021
Air mapping (1935) : la naissance de la géographie aérienne dans une vidéo de British Pathé de 46 secondes :
http://www.youtube.com/watch?v=3BgfKq9Qj6c&feature=youtu.be
Liens ajoutés le 14 février 2021
Liens ajoutés le 23 avril 2021
Lien ajouté le 26 avril 2021
« À quelle altitude les avions étaient-ils capables de voler ? ». La figure est extraite de l'ouvrage d'Otto Neurath
International Picture Language publié en 1936, dans lequel l'auteur montre les progrès de l'aviation dans l'entre-deux-guerres en répétant le même
isotype. Remarquer la ligne ondulée en bas du graphique pour indiquer le niveau de la mer.
Liens ajoutés le 7 juin 2021
Lien ajouté le 21 juin 2021
Liens ajoutés le 21 août 2021
Lien ajouté le 29 septembre 2021
Lien ajouté le 10 octobre 2021
Lien ajouté le 14 janvier 2022
Lien ajouté le 27 janvier 2022
Lien ajouté le 2 février 2022
Lien ajouté le 31 août 2022
Lien ajouté le 28 octobre 2022
Lien ajouté le 27 juin 2023
Lien ajouté le 1er juillet 2023
Lien ajouté le 15 janvier 2025
Lien ajouté le 29 janvier 2026
« Donald Trump grew up in cold war America. Maps of the time had an overtly political purpose [Donald Trump a grandi dans l'Amérique de la Guerre froide. Les cartes de l'époque avaient une finalité ouvertement politique] » (
The Conversation).
James Cheshire (University College London) analyse les cartes américaines de la fin des années 1940-1950. Il montre comment ces cartes ont façonné la lecture géopolitique du monde au début de la guerre froide et structuré l’imaginaire stratégique. Après 1945, magazines comme Time, Life ou Fortune diffusent de grandes cartes spectaculaires. Conçues pour le grand public, elles transforment les lecteurs en stratèges, invitant à penser le monde comme un espace de menaces, d’alliances et d’opportunités. Ces cartes rompent avec les projections classiques. Elles recentrent le monde sur l’Arctique et l’hémisphère Nord. L’URSS apparaît proche des États-Unis. La distance politique et militaire semble réduite, renforçant le sentiment d’encerclement et d’urgence stratégique. La projection azimutale équidistante devient centrale. Elle respecte les distances depuis un point donné. Utilisée dès 1950, elle montre que bombardiers et missiles peuvent survoler l’Arctique, tout comme les nouvelles routes aériennes civiles du « air age ». Ces cartes soutiennent une vision collective de la sécurité. Elles légitiment l’OTAN et l’engagement global des États-Unis dans ce que Henry Luce nomme « le siècle américain ». La puissance est pensée comme responsabilité partagée, non domination solitaire. Elles servent aussi d’outils idéologiques. Rand McNally publie en 1949 des cartes opposant capitalisme et communisme. Le monde est présenté comme un affrontement spatial de blocs, simplifiant des réalités complexes pour mobiliser l’opinion publique. Aujourd’hui, l’article établit un parallèle avec Donald Trump. Les cartes polaires ont nourri une vision du monde fondée sur la conquête et la menace. Mais cette lecture débouche désormais sur un « America First » unilatéral, non coopératif. Les cartes ne sont jamais neutres. Elles sont des arguments visuels puissants. À l’heure des cartes numériques standardisées, comprendre les projections et leurs effets reste essentiel pour lire les tensions géopolitiques actuelles.
Lien ajouté le 25 mars 2026
« Une arme de destruction massive contre les civils : une histoire de la guerre aérienne » (
The Conversation).
En Ukraine, en Palestine ou dans le golfe Persique, la guerre aérienne est au centre des conflits contemporains. Expérimentée lors de la Grande Guerre et dans les colonies puis systématisée, sans succès, lors de la Seconde Guerre mondiale afin d’y mettre rapidement fin en faisant chuter les régimes bombardés, l’arme aérienne a cependant toujours été pensée comme une arme de destruction contre les populations civiles. Les pertes civiles ne sont jamais des « dommages collatéraux ». Au contraire, par définition, l’arme aérienne est une arme de destruction ayant vocation à détruire des cibles où des civils sont massivement présents. Les militaires sont, de plus, persuadés – à tort – que l’arme aérienne peut briser le moral de la population et permettre de renverser des régimes. C’était l’espoir des dirigeants alliés contre le Troisième Reich ; c’est aujourd’hui l’espoir de Donald Trump en Iran. Or, les bombardements permettent surtout de préserver la vie des soldats en détruisant partiellement des objectifs, nécessitant toujours de nouvelles opérations, au détriment de la vie des civils. Dès lors, si l’arme aérienne est aujourd’hui, d’un point de vue technique, beaucoup plus puissante qu’au début du XXᵉ siècle, la rhétorique militariste, afin de légitimer son utilisation en garantissant des bombardements de précision, redessine surtout les objectifs militaires après les frappes. C’est ainsi que, à en croire les communiqués israéliens, les hôpitaux de la bande de Gaza abritaient des quartiers généraux du Hamas, et que l’école iranienne de Minab sera probablement présentée, à terme, comme un important centre de commandement des gardiens de la révolution. Quant aux populations civiles, elles demeurent structurellement les principales victimes de la guerre aérienne.
Articles connexes