Cartographie électorale, gerrymandering et fake-news aux Etats-Unis

Les médias américains redoublent d'imagination et d'ingéniosité pour essayer de rendre compte des résultats de ces élections. Lors des élections de 2018, les républicains ont perdu la Chambre des représentants, la chambre basse du Congrès, mais ils conservent le Sénat. Le parti du président n'a plus la majorité comme c'est assez généralement le cas lors d'élections à mi-mandat (midterm elections). Voyons quelles sont les solutions cartographiques adoptées par les différents médias pour rendre compte de cette "vague bleue" démocrate au demeurant assez modeste. Par la même occasion, nous aborderons les polémiques qui sont apparues à propos des soupçons de charcutage électoral ou gerrymandering.

The New York Times

Le grand quotidien américain New York Times a choisi une cartographie par densité de points afin de s'abstraire de la taille des Etats américains (carte de gauche). Pour rendre compte des évolutions, il a adopté une cartographie avec des flèches (carte de droite) dont la longueur symbolise les changements depuis 2016 (date de l'élection du président Donald Trump). Cette deuxième carte ressemble à une carte de flux alors qu'il s'agit de montrer l'évolution de scores électoraux (risque de confusion), l'idée étant de donner à voir d'un coup d'oeil les changements les plus importants.
Consulter ces cartes sur le site du NYT





Le New York Times a par ailleurs entamé une réflexion sur la manière de rendre la Chambre des représentants plus représentative en augmentant le nombre de membres (de 435 à 593 sièges) ou en permettant d'élire plusieurs membres par district.
 

Bloomberg

Avec la même idée de s'abstraire des Etats qui ne comptent pas tous le même nombre de représentants à la Chambre (House of Representants), la grande agence américaine d'information Bloomberg adopte une solution encore plus radicale : un cartographie par données carroyées. Le rendu très géométrique peut surprendre de prime abord. En passant la souris sur la carte interactive, les résultats détaillés s'affichent directement district par district tout en restant sur une même carte à l'échelle nationale (un belle réalisation qui offre une sorte de zoom intégré).
Consulter ces cartes sur le site de l'agence Bloomberg





The Guardian

Le journal The Guardian opte également pour une cartographie géométrique, avec des figurés en hexagones à la place des carrés. Les figurés surlignés en noir correspondent aux sièges qui ont changé à la Chambre des représentants (carte de gauche), tandis qu'au Sénat deux figurés sont juxtaposés côte à côte (carte de droite), de manière à distinguer ceux qui sont concernés ou non par cette élection de 2018 (le renouvellement du Sénat se faisant par tiers tous les deux ans).
Consulter ces cartes sur le site du Guardian




The Whashington Post

Le grand quotidien The Whashington Post donne une vue plus traditionnelle avec une carte choroplèthe. Mais il l'assortit de graphiques animés pour montrer quels sont les changements de sièges depuis 1994.
Consulter ces cartes sur le site du Whashington Post





Le Monde

Afin de laisser la possibilité de choisir, le journal Le Monde permet d'afficher la carte traditionnelle par Etat ou la carte avec des figurés géométriques. Le dégradé de couleur donne un point de vue plus nuancé que le contraste bleu/rouge utilisé par les médias américains.
Consulter ces cartes sur le site du Monde




 

Pour accéder à d'autres cartes représentant les élections américaines de 2018, vous pouvez consulter le fil twitter de Niko Kommanda qui les a recensées et triées selon leurs modes de représentation.

Des observateurs attentifs ont fait remarquer sur les réseaux sociaux que certains districts donnaient lieu à des découpages territoriaux pour le moins alambiqués. Le gerrymandering est un terme politique nord-américain pour désigner le découpage des circonscriptions électorales avec pour objectif de donner l’avantage à un parti, un candidat ou un groupe donné. Le terme vient du nom d'un gouverneur du Massachusetts, Elbridge Gerry, accusé en 1811 d’avoir « redécoupé » la circonscription d'un comté afin de favoriser son parti. Le gerrymandering (ou charcutage électoral à visée partisane) semble avoir été  utilisé par les républicains en Alabama, en Caroline du Nord, en Louisiane et dans le Mississippi. En voici deux exemples (voir ce fil Twitter ou encore celui-ci pour plus de détails) :



En février 2018, la Cour suprême de Pennsylvanie a proposé un nouveau découpage électoral en raison d'un découpage précédent jugé trop partisan. Le principe suivi pour cette nouvelle carte est simple : les districts électoraux doivent être compacts et contigus, contenir à peu près le même nombre de personnes et ne pas scinder inutilement les comtés. La Cour suprême de Pennsylvanie a déclaré qu'une carte était non constitutionnelle lorsqu'elle privilégiait des avantages partisans. Voici les principes suivis avec l'ancien et le nouveau découpage des districts électoraux proposés pour la Pennsylvanie.



La Louisiane et en particulier la Nouvelle-Orléans constituent un cas exemplaire en termes de "charcutage électoral". Le 2e district, qui correspond à la ville de La Nouvelle-Orléans, a été étendu jusqu'à Bâton Rouge de manière à rassembler le plus de démocrates possible dans un seul district à population majoritairement noire. Voici une simulation du Daily Kos qui montre les différences de résultats si le découpage était plus homogène.


Ce type de pratique semble concerner aussi le parti démocrate soupçonné d'avoir découpé le 3e district du Maryland en sa faveur en 2000, puis en 2010. Très peu compact, ce district électoral serait l'un des plus peuplés des Etats-Unis. D'aucuns proposeraient dans ce cas de remplacer le terme de gerrymander par marymander.





En complément de ce billet, nous renvoyons à une polémique qui a éclaté suite à la publication d'une carte qui rapprochait les résultats des élections de 2016 avec le taux de criminalité de 2013 aux Etats-Unis. Cette carte était un faux (fake-news), mais elle a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux : une image virale qui a été partagée 16 000 fois et commentée par 26 000 personnes avant d'être retirée de Facebook. En fait la deuxième carte ne portait pas sur la criminalité, mais correspondait aux élections de 2012. Elle a été élaborée par Mark Newman, un universitaire qui a réalisé des cartes similaires pour les élections de 2004, 2008 et 2016. Pour ces cartes, Newman a utilisé une méthode de diffusion décrite dans cet article. Un conseil : quand la corrélation semble un peu trop parfaite, faites une recherche de l'image dans Google pour identifier sa source réelle. Tous les détails sur cette carte fake-news ont été décryptés dans un article du Washington Post de 2016.