L'Atlas de Woodbridge et la première carte des isothermes à l'échelle mondiale (1823) : quand la géographie scolaire était en avance sur la publication scientifique


La commémoration des 250 ans de la naissance d'Alexandre de Humboldt (1769-1859) est l'occasion de (re)découvrir l'oeuvre du célèbre géographe allemand. Son expédition dans les Amériques – Vénézuela, Colombie, Équateur, Pérou, Cuba, Mexique et États-Unis - qu'il a réalisée entre 1799 et 1804 avec le biologiste français Aimé Bonpland, a contribué à en faire un géographe de terrain fondant son approche scientifique sur l'observation. De retour en Europe, il publie une oeuvre monumentale. Considéré comme le père de la géographie moderne, il montre les interactions des phénomènes humains avec les phénomènes géologiques, météorologiques, biologiques ou physiques.

En 1817, il publie "Des lignes isothermes et de la distribution de la chaleur sur le globe", Mémoires de Physique et de Chimie de la Société d'Arcueil (consulter l'ouvrage). Il faut cependant attendre 1838 pour qu'il élabore sa fameuse carte des isothermes à l'échelle mondiale (voir la carte sur la collection David Rumsey). Entre temps, un éducateur peu connu du Connecticut, William Woodbridge, qui a voyagé en Europe et a fréquenté Humboldt à Paris, publie en 1823 un Atlas scolaire qui contient une carte de répartition des isothermes qui est la plus ancienne carte connue à cette échelle. Retour sur une histoire originale à travers ce fil Twitter qui fait suite à un article publié par Gilles Fumey sur le blog Géographie en mouvement de Libération : Alexandre de Humbolt, le premier écologiste (8 mai 2019).







William Woodbridge a offert un exemplaire de sa Géographie universelle ancienne et moderne qu'il a élaborée avec Emma Willard (une pionnière de l'éducation des jeunes filles et de l'enseignement de la géographie aux Etats-Unis) à la Société de géographie de Paris dont il faisait partie. La société savante publie en 1826 un compte-rendu dans le Bulletin de la Société de Géographie (p. 178 et suiv.) où le rapporteur ne tarit pas d'éloges envers ce manuel de géographie "innovant" pour l'époque.

"Le livre de M. Woodbridge, qui doit être accompagné d'un Atlas, que nous n'avons pu juger, puisque le texte seul de l'ouvrage vous a été présenté, est consacré à l'enseignement élémentaire de la Géographie. Beaucoup d'ordre et de méthode, une classification en quelque sorte originale, dans laquelle l'auteur embrasse toutes les branches de la science géographique, le recommandent particulièrement à votre attention. Pénétré de cette idée, que la véritable essence de la science consiste à généraliser, et à réduire à peu de cas ou de principes généraux chaque branche des connaissances humaines, M. Woodbridge n'attaque en quelque sorte que les sommités de la science ; et en effet, il ne s'attache à reproduire que les principes les plus généralement reconnus et admis. Son livre peut être considéré comme un bon guide, non pas seulement pour les élèves, mais encore pour les maîtres...

Enfin, ce livre se termine par l'exposition des règles relatives à la construction des cartes, et de plusieurs problèmes, où l'auteur donne la solution des difficultés qu'elles peuvent faire naître. Il a eu l'heureuse idée de représenter les phénomènes les plus remarquables, dans des vignettes typographiées dont la plupart sont fort nettes et donnent une idée assez juste des faits. Ces vignettes sont nombreuses, et elles ne peuvent être que d'un grand secours pour aider la mémoire d'un élève. Des questions utiles en ce qu'elles mettent sur la voie des recherches, et forcent à la réflexion, sont aussi proposées, mais rejetées hors du texte et à la fin des pages, ou réunies dans la table analytique des matières qui précède l'introduction, elles offrent tous les avantages que l'on doit attendre de leur emploi, sans avoir l'inconvénient de scinder le texte d'une manière désagréable..."

Bien qu'en avance sur leur temps par leur conception de l'enseignement, Woodbridge et Willard sont imprégnés par une vision morale du monde qui va dominer tout le XIXe siècle et perdurer jusqu'au XXe siècle avant la décolonisation. En Américain "éclairé", Woodbridge n'hésite pas à classer les peuples des civilisés aux barbares et aux sauvages : voir son Atlas politique et moral de 1828 (réédité en 1837) et la lecture critique qu'en propose Martin Grandjean. 

Emma Willard, qui a rédigé la partie historique de l'atlas Woodbridge, a elle-même publié en 1829 une série de 12 cartes sur l'histoire de la nation américaine. La première carte de l'Atlas Willard (1829) localise les lieux de vie et de déplacement des tribus indiennes au nord-est des Etats-Unis. Pour Susan Schulten (2012), Emma Willard était une patriote très fière de l'histoire de son pays. Selon lui, la présence d’indiens autochtones sur cette « carte d’introduction » non datée a pour effet de les soustraire du cours de l’histoire (il s'agit de « traduire le chaos en ordre »). Les autres cartes datées fournissent un récit linéaire et cohérent sur l'exploration, la colonisation, le peuplement, l'essor politique et l'expansion d'un territoire qui est devenu celui des États-Unis.


Sources utilisées :

The First Isothermic World Maps :
http://blogs.loc.gov/maps/2018/04/the-first-isothermic-world-maps/

Biographie et oeuvres de William Woodbridge (1794-1845) sur Wikipédia :
http://en.wikipedia.org/wiki/William_Channing_Woodbridge

Emma Hart Willard : Pioneering Geography Educator (Carlyn Osborn - Library of Congress) :
http://blogs.loc.gov/maps/2016/03/emma-hart-willard/?loclr=blogmap

William C. Woodbridge, A.M.  Hartford and Emma WillardSchool atlas to accompany Woodbridge's rudiments of geography. Atlas on a new plan exhibiting the prevailing religions, forms of government, degrees of civilization, and the comparative size of towns, rivers, and mountains (1824 ?) : http://www.davidrumsey.com/maps1130587-29543.html. A voir en couleur et dans une autre version de 1837. La carte "isothermique" de 1823 est disponible en haute résolution sur Wikipedia.

William C. Woodbridge, Rudiments of Geography, on a New Plan: Designed to Assist the Memory by Comparison and Classification, with Numerous Engravings of Manners, Customs, and Curiosities Accompanied with an Atlas, Exhibiting the Prevailing Religions, Froms of Government, Degrees of Civilization, and the Comparative Size of Towns, Rivers, and Mountains (1830). http://books.google.com/books?id=n9sMAAAAYAAJ

William C. Woodbridge, Moral And Political Chart Of The World. Exhibiting the Prevailing Religion, Governement Degree Of Civilization And Number of Inhabitants (1828).
http://www.davidrumsey.com/

Emma Willard, A Series of Maps to Willard's History of the United States or Republic Of America. 1829. http://www.davidrumsey.com/

William C. Woodbridge, A System of Universal Geography on the Principles of Comparison and Classification (1838). http://books.google.com/

Martin Granjean, Représentations visuelles : cartographier les terres “barbares” de 1837. http://www.martingrandjean.ch/representations-visuelles-cartographie-terres-barbares-1837/

Susan Schulten, Mapping the Nation : History and Cartography in Nineteenth-Century America, University of Chicago Press, 2012. http://www.press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/M/bo13141427.html

Desjardin, Christian (1843). Carte météorologique ou tableau des zones ou climats physiques de l'Europe, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8491154r. Cette carte indique la répartition des isothermes en Europe et cite en références Alexandre de Humboldt aux côtés d'Arago, Schouw, Pouillet, Berghaus et Francoeur.