Source : « Quand les lumières s'éteignent, les satellites veillent » (benjaminstrick.com).
Depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, les images et vidéos en ligne provenant des zones de conflit sont devenues monnaie courante. Cependant, ces images ne sont pas toujours fiables ni exactes. Benjamin Strick, responsable de la recherche au Centre for Information Resilience (CIR) de Londres, utilise des techniques open source et l'imagerie satellite pour analyser les zones de conflit à travers le monde. Entre octobre 2023 et janvier 2024, 84% de la lumière nocturne de Gaza avait disparu. Que l'on interprète ce changement comme des dommages au réseau électrique, une pénurie de carburant, des déplacements de population, des couvre-feux ou un mélange de tout cela, le fait est que l'obscurité est mesurable.
1) Dark Light Viewer, un outil d'observation dérivé de Google Earth Engine
Dark Light Viewer est un outil gratuit et open source qui permet de suivre l'évolution nocturne des villes, des zones de conflit, des secteurs d'aménagement ou de transformation de l'espace. Basé sur Google Earth Engine, l'outil permet de repérer, puis de télécharger au format geojson, les zones de changement perceptibles à partir des images satellites. Dark Light Viewer génère une couche de détection des changements en comparant la capture VIIRS la plus récente à une période antérieure de son choix. Par défaut, on peut sélectionner une période d'un mois, d'un an, de cinq ans ou de dix ans. Pour une période plus précise, les paramètres avancés permettent de définir une plage personnalisée.
Interface de l'outil Dark Light Viewer dérivé de Google Earth Engine (source : Dark Light Viewer)
L'idée de base est simple : la nuit, là où il y a des gens, il y a généralement de la lumière. Usines, maisons, routes, magasins, presque toute activité économique humaine produit une forme d'éclairage visible depuis l'espace. Les scientifiques savent depuis des décennies que cette lueur peut servir à mesurer des phénomènes autrement très difficiles à quantifier. Par exemple, des chercheurs ont établi des corrélations entre la luminosité nocturne et le PIB. Cette observation a été formalisée par les économistes Henderson, Storeygard et Weil dans un article de référence publié en 2012 dans l'American Economic Review, démontrant que les données lumineuses satellitaires pouvaient permettre de mesurer indépendamment la croissance économique dans des pays où les statistiques officielles étaient peu fiables. Dans le cadre des conflits et de l'aide humanitaire, les applications sont encore plus directes. L'outil qui rend ces données particulièrement utiles est VIIRS, actuellement embarqué sur trois satellites : Suomi NPP, NOAA-20 et NOAA-21. Contrairement aux capteurs satellitaires précédents, VIIRS effectue des mesures précises de l'intensité lumineuse avec une résolution d'environ 750 mètres. Il peut distinguer un village d'une autoroute. Ses mesures restent nettes même dans les centres-villes très lumineux. Et il couvre l'ensemble du globe chaque nuit. Toutes ces données sont hébergées gratuitement sur Google Earth Engine , une plateforme de cloud computing pour l'analyse des données satellitaires.
2) Comment fonctionne l'outil Dark Light Viewer ?
Dark Light Viewer est basé sur Google Earth Engine mais élimine tout besoin de programmation. Vous l'ouvrez dans un navigateur, vous vous rendez sur la carte, vous choisissez une période de comparaison (de un mois à dix ans) et vous cliquez sur « Analyser ». L'outil se charge du reste. Vous obtenez ainsi une carte en écran partagé. À droite, l'image satellite nocturne de la période de départ choisie. À gauche, la vue satellite hybride de Google Maps. Un calque de changement de couleur met en évidence précisément les zones où la lumière a augmenté ou diminué, et de combien. Les couleurs chaudes indiquent une forte diminution de la luminosité (généralement entre 30 et 70 % de réduction). Les couleurs vertes/froides signalent les zones de croissance. Cliquez n'importe où sur la carte et l'outil génère un graphique montrant comment les niveaux de lumière à cet endroit précis ont évolué sur l'ensemble des données VIIRS, mensuellement, depuis 2012.
L'outil dispose également d'une bibliothèque de lieux préchargés permettant aux nouveaux utilisateurs d'explorer immédiatement des exemples avant d'effectuer leurs propres recherches où bon leur semble. C’est cette caractéristique qui distingue un déclin économique progressif d’un effondrement soudain, ou une fluctuation saisonnière d’une véritable crise. Le site propose cinq études de cas : 1) Gaza après octobre 2023, l'un des exemples les plus alarmants de l'évolution de la luminosité nocturne jamais documentés, 2) la ville de Sumy plongée dans l'obscurité dès le début de la guerre en Ukraine, 3) les serres regroupées de la province de Flevoland aux Pays-Bas, 4) la frontière Thaïlande/Myanmar après les combats au Myanmar, 5) la nouvelle capitale adminsitrative de l'Egypte.
Nouveau Caire : l'arrivée progressive de la lumière, quartier par quartier, année après année, avant même toute annonce officielle déclarant la ville achevée (source : Dark Light Viewer)
3) Interpréter les données avec objectivité : ce que l’outil peut et ne peut pas révéler
Les données satellitaires sur la luminosité nocturne sont précieuses, mais elles présentent des limites réelles que tout utilisateur se doit de comprendre.
Le problème le plus fréquent est la couverture nuageuse. Le capteur VIIRS ne peut pas voir à travers les nuages ; par conséquent, dans les régions constamment nuageuses, comme une grande partie des tropiques ou le nord de l’Europe en hiver, les composites satellitaires mensuels peuvent présenter des lacunes importantes. Comparer des images de deux saisons présentant une couverture nuageuse très différente peut donner des résultats trompeurs.
Les incendies et les torchères à gaz apparaissent comme des sources de lumière intense et peuvent être confondus avec l'éclairage urbain. Les régions où s'effectuent des brûlis agricoles, où se trouvent des plateformes pétrolières en mer ou en activité volcanique présentent des variations de luminosité sans lien avec les zones habitées ou les infrastructures.
Les régions polaires présentent un problème particulier : durant l’été, le soleil ne se couche pas complètement aux hautes latitudes, ce qui empêche le capteur de détecter la moindre lumière artificielle. L’outil émet une alerte pour les zones situées au-delà de 65 degrés de latitude.
Surtout, il est essentiel de contextualiser les variations en pourcentage. Une étude universitaire de 2025 a révélé que près d'un quart de la population mondiale vit dans des zones totalement dépourvues d'éclairage nocturne, ce qui rend cet outil intrinsèquement moins pertinent pour le suivi des communautés les plus pauvres et les plus rurales. Une réduction de 50 % de la luminosité nocturne n'a pas la même signification dans une ville européenne densément éclairée que dans une zone rurale faiblement éclairée.
Le Dark Light Viewer doit être considéré comme un outil parmi d'autres, et non comme une preuve définitive de l'état du terrain. Il est particulièrement efficace pour signaler un changement. Déterminer la cause exacte de ce changement exige des recherches complémentaires, des rapports et un jugement éclairé.
Pour compléter
« Les images satellites cartographient avec précision les conséquences de la violence » (interview de Benjamin Strick pour le site MO).
« Documenter la guerre israélo-gazaouie : réflexions et perspectives d'avenir » (Centre for Information Resilience).
La carte du conflit israélo-palestinien est une carte des incidents documentés par le CIR couvrant les territoires palestiniens occupés (la bande de Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est), Israël et le Liban depuis le 7 octobre 2023. Le CIR publie et met à jour régulièrement cette carte afin d'améliorer l'accès du public et sa compréhension des informations vérifiées relatives au conflit.
« Cartographie et visualisation des incidents de frappes aériennes au Soudan » (story map).
Le Centre de ressources sur les frappes aériennes au Soudan présente l'ampleur et l'impact des frappes aériennes menées par les Forces armées soudanaises (FAS) à travers le Soudan depuis le début du conflit armé qui les oppose aux Forces de soutien rapide (FSR) rivales en avril 2023, comme documenté par Sudan Witness. En décembre 2025, le projet Sudan Witness avait recensé 384 frappes aériennes des FAS à travers le Soudan, ayant entraîné au moins 1 719 morts et plus de 1 000 blessés parmi les civils.
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