L'allée du cancer (« Cancer Alley ») est le surnom donné à un corridor de 135 km le long du fleuve Mississippi, entre Bâton-Rouge et La Nouvelle-Orléans en Louisiane. Ce couloir industriel abrite plus de 200 raffineries et usines pétrochimiques. En 2012, cette zone représentait 25 % de la production pétrochimique des États-Unis. Dès les années 1970, l’Agence de protection de l’environnement (EPA) a documenté une grave pollution de l’eau et de l’air. Les écologistes considèrent cette région comme une zone sacrifiée où les taux de cancer dus à la pollution atmosphérique dépassent les seuils de risque acceptables fixés par le gouvernement fédéral. L' « allée du cancer », au sens large, s'étend plus à l'ouest le long de la côte du Golfe du Mexique, dans la région de Freeport, au Texas.
Des leaders communautaires comme Sharon Lavigne ont mené la charge en protestant contre l'expansion de l'industrie pétrochimique dans Cancer Alley, et en s'attaquant aux disparités raciales et économiques associées. De nombreux chercheurs et habitants de cette région ont qualifié cette zone d' exemple flagrant de racisme environnemental. Le racisme environnemental peut se définir comme un « ensemble des règles, réglementations, politiques ou décisions institutionnelles (de la part des gouvernements ou d'entreprises) qui ciblent délibérément certaines communautés en leur imposant localement des usages du sol jugés indésirables et en appliquant de manière laxiste les réglementations en matière d'urbanisme et d'environnement, ce qui a pour conséquence une exposition disproportionnée de ces communautés aux déchets toxiques et dangereux en raison de leur appartenance ethnique » (source : Wikipédia). Ce billet vient documenter les cartes et données disponibles sur le sujet.
- « Cancer Alley Louisiana ». Une story map proposée par Aydrien Souris.
Destinée à sensibiliser le grand public, cette story map montre la réalité dévastatrice de Cancer Alley. Les résidents noirs sont clairement plus exposés aux produits chimiques que les résidents blancs de Louisiane. Cette injustice nécessite des mesures selon l'auteur. « Pour faire changer les choses, les habitants ont tenté de convaincre les législateurs d'instaurer des limites concernant les émissions de produits chimiques. Cela reste difficile car les données sont très difficiles à collecter. Il est donc facile pour les entreprises de sous-estimer leurs émissions ou de les mettre complètement sous le tapis. Que pouvez-vous faire pour aider ? À l'heure actuelle, la meilleure mesure à prendre face à cette injustice est de faire part de vos préoccupations aux législateurs de Louisiane en exigeant la mise en œuvre légale de la loi sur la qualité de l'air et de l'eau ».
- « Dans une zone notoirement polluée du pays, de nouvelles usines chimiques massives continuent de s'installer » (ProPublica).
- « Racisme environnemental à Death Alley, Louisiane » (Forensic Architecture)
En 2015, deux cimetières ont été découverts lors d’une étude sur un projet d’agrandissement d’une raffinerie appartenant à la compagnie pétrolière Shell. Quatre ans plus tard, quatre autres cimetières ont été découverts lors des premières étapes de la construction d’une nouvelle installation par la société Formosa Plastics. En collaboration avec le groupe d'activistes de la communauté de la clôture RISE St James, Forensic Architecture a développé une méthode pour aider à localiser ces cimetières, en soutien aux efforts locaux de longue date pour protéger les sites ancestraux et aux demandes de moratoire sur l'expansion future du corridor pétrochimique. Toutes les recherches sont mises à la disposition du public en open source. Forensic Architecture propose par ailleurs une plateforme cartographique qui géolocalise et mosaïque des images aériennes et des cartes provenant de sources multiples couvrant trois siècles de transformation de la région. En utilisant un processus de régression cartographique, elle a pu examiner les changements d'utilisation du sol sur une période de soixante-dix ans le long de la « Death Alley » en se référant à des images aériennes historiques. L'utilisation de cartes et d'autres données a étendu cette portée sur trois siècles, en permettant de remonter aux plantations de canne à sucre implantées avant l'industrialisation. La communauté noire réclame depuis longtemps des comptes aux entreprises pétrochimiques qui occupent leurs terres. Aujourd’hui, cette demande se transforme en une vision plus large de la justice : demande de réparations pour des siècles de violence raciste, demande de réparation de l’environnement, demande d'emplois qui soutiennent leurs communautés et leur santé, demande de moratoire sur le développement industriel et le pouvoir de gérer leurs terres. En outre, ils réclament une révision fondamentale du concept de préservation historique en vue d’une reconnaissance des communautés noires, des sites ancestraux et de nos écosystèmes au sens large comme étant intrinsèquement précieux, indivisibles et dignes de protection.
La plateforme cartographique sur la Louisiane et Cancer Alley proposée par Forensic Architecture
- « Des résidents noirs remportent une décision clé dans une affaire de racisme environnemental dans la Cancer Alley » (CapitalB).
Le 9 février 2026, un juge de la Nouvelle-Orléans a statué que les groupes représentant les résidents de la « Cancer Alley » en Louisiane pouvaient poursuivre leur action en justice historique visant à obtenir un moratoire sur les usines industrielles toxiques dans deux districts à majorité noire de la paroisse de St. James. Le tribunal a rejeté la tentative du gouvernement paroissial de faire classer l'affaire sans suite et a autorisé la poursuite de toutes les demandes. Celles-ci reposent sur deux arguments principaux : les pratiques d'aménagement du territoire de la paroisse, en vigueur depuis des décennies, violent le 13e amendement, qui a aboli l'esclavage, et le 14e amendement, qui garantit à tous les Américains l'égalité devant la loi. Ce procès obligera un jury à déterminer si l'implantation disproportionnée d'installations, dont la pollution est liée à des cas de cancer, d'asthme, de maladies cardiaques et pulmonaires et de troubles neurologiques, constitue un vestige de l'esclavage. On estime que dans ces communautés à forte population noire, le nombre de cas de cancer diagnostiqués est sept fois supérieur à la moyenne nationale.
- Anne-Lise Boyer et Marine Bobin, « (P)réserver l’environnement aux États-Unis, géohistoire du rapport ambigu d’une société à son territoire », Géoconfluences, juin 2024.
Les États-Unis sont à la fois marqués par la prédation environnementale et l'extractivisme, par une culture des grands espaces et de la nature sauvage, et par une tradition précoce d'écologie appliquée. Celle-ci oscille entre deux tendances contradictoires, la préservation et la conservation, témoignant de l'ambivalence du rapport à la "nature". La notion d'espace (p)réservé incarne cette tension : la préservation peut viser aussi bien à protéger la nature qu'à mettre des ressources en réserve pour les exploiter plus tard, d'où une renégociation récurrente des périmètres protégés et du degré de protection. Aux États-Unis, les années 1980 voient se développer des mobilisations locales au nom de la justice environnementale autour de problèmes liés à la pollution. Les cas de Love Canal (banlieue de Niagara Falls) dans l’État de New York (une décharge de produits toxiques enfouie sous une école), du comté de Warren en Caroline du Nord (stockage de mort-terrains contaminés aux PCB dans une zone à forte majorité africaine-américaine défavorisée) et de la « Cancer Alley », le corridor pétrochimique entre Bâton-Rouge et La Nouvelle-Orléans en Louisiane qui connaît les taux de cancer les plus élevés du pays, sont emblématiques des luttes pour la justice environnementale. Cette notion, née du militantisme, vise à dénoncer le fait que le risque d’habiter à proximité des sources de pollutions (de l’air, de l’eau et des sols) est inversement proportionnel au revenu des ménages. Les communautés les plus vulnérables sont considérées comme des « voies de moindre résistance ». De ce fait, les inégalités environnementales peuvent prendre plusieurs formes : les degrés différents d’exposition à un risque environnemental selon les groupes (sociaux et ethniques), l’accaparement des ressources environnementales, l’impossibilité à influencer les décisions concernant l’environnement, la non-reconnaissance des relations particulières que les différents groupes (sociaux et ethniques) peuvent entretenir avec leur environnement. Aux États-Unis, la justice environnementale englobe le principe selon lequel toutes les personnes et les communautés ont droit à une protection égale et à une application égale des lois et des règlements en matière d'environnement (Paddeu, 2012 ; 2016). Ainsi, les revendications de justice environnementale sont souvent portées devant les tribunaux, faisant valoir les lois fédérales de protection de l’environnement (NEPA, Clean Air Act et Clean Water Act entre autres,) ou plus spécifiquement la loi sur les droits civiques de 1964 ou encore la clause du quatrième amendement de la Constitution qui concerne la protection égale de tous les citoyens étatsuniens. Depuis 1994, aux États-Unis, la promotion de la justice environnementale fait partie des missions de l’Environmental Protection Agency (les moyens de cette agence ont été sérieusement réduits depuis lors par Donald Trump).
« Cancer Alley », le corridor pétrochimique en Louisiane (Géoconfluences, 2024)
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