L'exposition Mapping Nunaat - Rethinking Greenlandic Cartographic Heritage s'est déroulée de mai à septembre 2025 au Musée et archives nationales du Groenland à Nuuk.
Loin d'être de simples outils neutres et de simples représentations, les cartes ont façonné notre vision du monde et la manière dont nous nous l'approprions. Dans l'Arctique, la cartographie occidentale a servi les ambitions coloniales, cartographiant souvent des territoires avant même leur exploration, effaçant les toponymes et les savoirs autochtones, et imposant des frontières, des noms et l'illusion de terres « vides ». Bien avant l'arrivée des explorateurs européens, les communautés inuites avaient développé un riche savoir géographique, fondé sur la tradition orale, les souvenirs et une profonde compréhension de l'environnement. En langue indigène Inuit, Nunaat se traduit par la Terre comme source de vie.

Cette exposition révèle comment les cartographies autochtones alternatives remettent en question les récits dominants et comment, hier comme aujourd'hui, les cartes peuvent être réappropriées comme outils de résistance et de réappropriation. En s'opposant aux représentations prédominantes, les cartographies autochtones offrent de nouvelles façons de voir, de nommer et d'habiter l'Arctique. On pénètre dans un espace où les cartes sont uniques et aussi essentielles que le territoire lui-même.
L'exposition numérisée s'appuie sur des cartes d'époque réunie au sein d'une storymap (en anglais) que l'on peut dérouler en plusieurs étapes :
- Introduction
- Qu'est-ce qu'une carte ?
- Saisir le territoire : le colonialisme
- Renommage impérial dans l'Arctique
- Inventer des espaces vierges
- Cartographier notre monde. Groenlandais
- Savoirs et sciences inuits
- Kitsissut
- Les procès verbaux de la Société de géographie en 1886
- Perspectives asiatiques
- Décoloniser les cartes ?
- De nouveaux territoires émergent.
- Le 140e anniversaire de la remise des cartes en bois sculpté d'Ammassalik.
- Yochi Shiryaku (1878) et le boréalisme européen de l'époque
Face au projet d'annexion du Groenland par les États-Unis, cette exposition vient utilement rappeler le pouvoir des cartes longtemps au service des puissances coloniales, mais qui peuvent servir aujourd'hui à défendre un territoire pour les autochtones qui l'habitent.
Cette exposition a été réalisée en collaboration avec l'Ambassade de France au Danemark, l'Institut Français Danemark, Ponant, le Nunatta Katersugaasivia Allagaateqarfialu, le Musée national du Groenland, l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (INSPE).
Contexte
« En 2019, le président Donald Trump, reprenant des propositions antérieures de 1867, 1910 et 1946, formule au nom des États-Unis une offre d'achat du Groenland. La Première ministre danoise répond que ce territoire n'est pas à vendre et que cette idée est « absurde », mot qui suscite l'irritation du président américain. En décembre 2024, Trump, récemment réélu, « exprime à nouveau son souhait de prendre le « contrôle » du Groenland » sans exclure l'usage de la force armée pour parvenir à ses fins . Le Groenland est considéré comme stratégique pour l'armée américaine avec sa base spatiale de Pituffik. Le 17 janvier 2026, une enquête de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) indique que les motivations américaines à l’égard du Groenland ne se limitent pas aux considérations sécuritaires, mais incluent des intérêts économiques privés liés aux minerais critiques, notamment les terres rares. Les États-Unis mènent des opérations d'entrisme sur l'île visant à fissurer les relations entre celle-ci et le Danemark. En réaction, le Danemark convoque en août 2025 le chargé d'affaires américain et dénonce des « tentatives d'ingérence ». Dans ce contexte, le renseignement militaire danois considère désormais Washington comme une menace pour la sécurité nationale du Danemark. À la suite de la capture de Nicolás Maduro par les États-Unis au Venezuela début janvier 2026, l'épouse de Stephen Miller poste sur X une
carte du Groenland aux couleurs américaines alors que Trump déclare : "Nous nous occuperons du Groenland dans environ deux mois... Parlons du Groenland dans vingt jours". Le 19 janvier 2026, The Guardian, pour contester l'affirmation de Donald Trump qu'il n'y a aucun écrit reconnaissant la souveraineté du Danemark sur le Groenland, signale que le 4 août 1916, le secrétaire d'État Robert Lansing a signé un document déclarant que le gouvernement des États-Unis d'Amérique n'élèverait aucune objection à ce que le gouvernement danois étende ses intérêts politiques et économiques à l'ensemble du Groenland » (source :
Wikipedia).
Pour compléter
Daniel Chartier, Hanna Guttorm, Britt Kramvig, Berit Kristoffersen, Johannes Riquet & Philip Steinberg (). Decolonial cartographies. Counter-mapping in the Arctic [Cartographies décoloniales. Contre-cartographie dans l'Arctique]. In Johannes Riquet,
The mediated Arctic Poetics and politics of contemporary circumpolar geographies, p 183–208,
https://www.manchesterhive.com/display/9781526174024/9781526174024.xmlCe chapitre se concentre sur la contre-cartographie comme instrument de pouvoir dans les contextes coloniaux et autochtones de l'Arctique. Le Nord, dans son ensemble, est un territoire colonial où des initiatives décoloniales ont émergé en divers endroits. Parmi celles-ci, plusieurs s'enracinent dans la cartographie ; celle-ci a été imposée au territoire de manière si brutale que la seule voie possible est de renverser la pratique elle-même. Analyser la cartographie implique avant tout d'examiner les conventions qui permettent la transformation du territoire en une entité abstraite, ainsi que les valeurs qui sous-tendent sa représentation culturelle ; et les inversions cartographiques sont des actes de résistance au colonialisme de peuplement. S'appuyant sur les conceptions autochtones de la cartographie et sur des approches post-représentationnelles de la cartographie, ce chapitre analyse des initiatives de contre-cartographie à travers le monde circumpolaire : les cartes de Sápmi des artistes samis
Elle-Hánsa ou
Hans Ragnar Mathisen/Keviselie ; le travail d'inversion linguistique du projet
Nunavik Nunatop ; les transformations contemporaines du Groenland par l'art cartographique et la pratique spatiale ; enfin, la critique cartographique de l'État pétrolier norvégien par l'artiste norvégien
Tomas Ramberg. Dans chacun de ces cas, la cartographie est utilisée comme un outil culturel et politique. Ces projets de contre-cartographie reconnaissent à l'esthétique le pouvoir de redéfinir les perceptions spatiales et, par conséquent, d'agir sur les enjeux liés aux rapports de pouvoir. Par des renversements et des changements de perspective, ils rendent compte de la diversité des espaces géographiques et culturels de l'Arctique. Nos analyses révèlent ainsi que la cartographie décoloniale ne se limite pas aux produits finis, mais concerne plutôt les processus cartographiques qui racontent des histoires, imaginent une justice réparatrice et affirment la souveraineté autochtone.
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