La cartographie du Tour de France d'hier à aujourd'hui


L'édition 2022 du Tour de France a connu un parcours pour le moins inhabituel et pas très écologique en "saut de puces". Les organisateurs du Tour de France ont annoncé que l'édition 2023 reprendra l'itinéraire originel qui faisait le tour du pays. Au delà de l'anecdote, la cartographie du Tour de France a connu bien des changements depuis sa première édition en 1903. Quels ont été les différents parcours ? En quoi la cartographie du Tour de France témoigne de l'évolution des techniques cartographiques ? Au delà des cartes, quel enjeu géographique, politique et mémoriel de la Grande Boucle qui se déroule chaque année dans l'Hexagone ?

1) L'histoire du Tour de France en cartes

Le site de Gallica (BNF) a sélectionné un ensemble de cartes des différentes éditions du Tour de France cycliste de 1903 à 1951 :

  • Cartes des éditions du Tour de France cycliste de 1903 à 1914 : cette page rassemble les cartes d'époque, disponibles dans Gallica, des différentes éditions du Tour de France cycliste disputées de 1903 à 1914, principalement publiées dans le journal organisateur L'Auto

  • Cartes des éditions du Tour de France cycliste de 1919 à 1929 : cette page rassemble l'ensemble des cartes d'époque, disponibles dans Gallica, des différentes éditions du Tour de France cycliste disputées de 1919 à 1929. Ces cartes sont issues de divers périodiques sportifs, tels L'Auto et Le Miroir des sports.

  • Cartes des éditions du Tour de France cycliste de 1930 à 1939 : cette page rassemble l'ensemble des cartes d'époque, disponibles dans Gallica, des différentes éditions du Tour de France cycliste disputées de 1930 à 1939. Ces cartes sont issues des journaux toujours plus nombreux couvrant la course à partir des années 1930 ou sont des documents cartographiques publiés à l'unité, telle la carte officielle de chaque édition.

  • Cartes des éditions du Tour de France cycliste de 1947 à 1951 : cette page rassemble l'ensemble des cartes d'époque des différentes éditions du Tour de France cycliste disputées de 1947 à 1951. Soit toutes les cartes des Tours de l'après-guerre, organisés à partir de 1947 par les journaux L'Équipe et Le Parisien Libéré, disponibles dans les collections de la BnF, la bibliothèque numérique Gallica et le domaine public. 

« Le Tour de France en cartes » (source : Gallica)

En complément, on peut consulter les cartes routières dites « vélocipédiques » ainsi que les plans vélocipédiques de Paris et ses environs, sur le site de Gallica. 

« En 1904, le pire Tour de France de l'histoire » (Le Monde). Dès sa 2e édition, la Grande Boucle vacille, subissant les foudres du public, gangrénée par la tricherie. Au point que son fondateur annonce la mort de l'épreuve.

Pour Jean-François Mignot (Histoire du Tour de FranceLa Découverte, 2014), « le passage du Tour en Alsace-Moselle allemande de 1906 à 1909 lui permet de réaffirmer les "frontières naturelles" de la France, ainsi que son passage en 1919 par les provinces reconquises, Strasbourg et Nancy ».

« 1919, le Tour de France reprend la route après 5 ans d'interruption à cause de la Première Guerre mondiale » (Libération-Retronews).

Les étapes du Tour de France par années de 1947 à 2022 (Le Dico du Tour).

« Tour de France de 1903 à 2022 : quels sont les départements gagnants et perdants du tracé ? » (Le Monde). L'équipe du Monde-Les Décodeurs a recueilli les données des parcours du Tour de France depuis sa création en 1903 : quelques départements vedettes comme la Savoie, la Haute-Savoie, les Hautes-Pyrénées, les Pyrénées-Atlantiques, la Haute-Garonne... et des oubliés comme L'Indre, la Creuse, la Corse. Une carte animée  représente le nombre de  passages du Tour de France entre 1903 et 2022 par département métropolitain. Le jeu de données construit par Pierre Berteau est mis à disposition en licence Creative Communs CC BY-SA 3.0.

« Le Tour de France, c’est aussi le tour de la France, peut-on entendre chaque année ou presque sur les ondes depuis que la course est télévisée, soit depuis 1948. Jusqu’aux années 1950 et 1960, le peloton se livrait bien volontiers à la circumambulation sur les routes de France et puis, il a fallu renouveler l’exercice. A partir des années 1970, on voit arriver des demi-étapes saucissonnées sur la journée, et des tracés exotiques qui coupent à travers l’Hexagone, ou qui passent (enfin) par la Corse. Les relevés montrent les changements dans le tracé du Tour, qui passe d’une course circulaire autour des côtes et des frontières en une douzaine d’étapes à un Tour de France international qui part aussi bien de chez nos voisins belges, néerlandais ou allemands, que d’outre-Manche. » 

Du tour de la France au tour des Alpes et des Pyrénées (source : Le Monde - Les Décodeurs).

Dans son ouvrage La France du Tour : le Tour de France, un espace sportif à géographie variable, (L'Harmattan, 19997), Paul Boury distingue quatre formes de parcours depuis 1951 : l'Hexagone déformé, le parcours diagonal, le parcours débordant et le parcours discontinu (une typologie à découvrir sur la page Wikipédia consacrée aux parcours du Tour de France).

L'arrivée finale du Tour a lieu sur la célèbre avenue des Champs-Élysées depuis 1975. Il a fallu attendre la centième édition en 2013 et le grand départ en Corse pour que chaque département français (hors outre-mer) reçoive une ville-étape pour la première fois. Si l'on excepte l'île de beauté, la Creuse était le dernier département de France continentale à recevoir une étape du Tour pour la première fois, c'était à Guéret en 2004.

« Géopolitique du Tour de France et pourquoi il débute de plus en plus depuis l'étranger » (@FCGeopolitics). Les années 1930 voient le début des équipes nationales. A partir des années 1950, la Grande Boucle s’ouvre peu à peu à l’international, toujours sous la formule des équipes nationales pour devenir le Tour de la francophonie. Dans les années 1990-2000, les départs depuis d'autres pays sont censés donner une dimension plus européenne.

Comment l’aménagement sert le Tour de France ? (@AntoninVDS).
 

2) La cartographie du Tour de France et l'évolution des techniques cartographiques

Les techniques cartographiques ont beaucoup évolué de la carte papier statique publiée dans la presse à la cartographie animée et interactive. Il suffit de comparer la première carte du Tour de France parue dans le journal L'Auto en 1903 avec celle du site Internet officiel du Tour 2022

Au delà des changements (passage du N&B à la couleur, possibilité d'accéder à des informations détaillées en hypertexte), on observe des permanences : toutes les étapes sont annotées ; celles-ci sont souvent l'occasion d'y greffer des informations sur le plan sportif et géographique. Voir cette carte officielle du journal L'Auto pour le Tour de France 1938 où tous les résultats sportifs sont reportés à la main ou encore les pages de Gallica qui viennent enrichir les étapes du Tour de France 2022 par des commentaires historiques et géographiques. Le passage dans les Pyrénées lors de l'étape Saint-Gaudens Peyragudes est par exemple l’occasion d’évoquer le géographe Franz Schrader (1844-1924), un des grands pyrénéistes. L'occasion également de goûter les spécialités culinaires des principales villes-étapes en découvrant la carte gastronomique établie par Alain Bourguignon en 1929. 

Pour Paul Fournel, « les cartes routières sont des machines à rêves... Ce que j’aime dans une carte, c’est ce qui est à côté, à côté de l’itinéraire. Pour ne pas laisser quelque chose d’important qu’on pourrait voir ou aimer. Ou un défi qu’on pourrait essayer de se lancer à tel ou tel endroit... ». 

« Le tracé du Tour de France en lui-même répond à des contraintes (sportives, économiques, géographiques…). Peut-on parler d’une cartographie oulipienne qui serait exercée par les organisateurs du Tour de France ? Il y a un Oucarpo, ouvroir de cartographie potentielle. Donc je leur laisse la responsabilité des cartes, ils font ça très très bien. Je ne pense pas que cela soit oulipien, mais que cela répond quand même à une gamme de contraintes assez fortes. La gamme de contrainte est d’abord gouvernée par la géographie. Il se trouve que si on tire une diagonale de Strasbourg à Biarritz, la France est montagneuse à droite et plate à gauche. Donc il y a déjà un première contrainte si on veut panacher les étapes de plaines, les étapes de montagne, et offrir des difficultés à la mesure de chaque type de coureurs. C’est une première contrainte. La deuxième contrainte qui se pose : l’hébergement. C’est un village entier qui se déplace de jour en jour. Et donc il est difficile d’aller faire une étape à Triffouilly-les-Oies parce qu’il faut avoir une quarantaine d’hôtel à disposition dans les parages, donc c’est une logistique importante. Il y a une troisième contrainte qui s’applique maintenant : la contrainte de la « Belle France ». On fait plus passer les coureurs dans les usines, dans les zones inhospitalières, dans les banlieues sordides… C’est la « Belle France » ou pas. Depuis le jour où la boule Wescam [la caméra sur hélicoptère] a permis de tourner l’œil et de regarder les châteaux, les lacs, les montagnes et les gouffres qui se présentaient, on est condamné à un tour de la « Belle France ». On peut plus aller n’importe tout. Tout cela pèse. Et puis il y a aussi une contrainte économique très lourde, qui pèse sur le Tour de France : les villes payent pour accueillir le Tour de France. » (extrait de l'entretien avec Paul Fournel sur Gallica). 

Carte officielle du Tour de France 2022 (source : letour.fr)

Cartes itinéraires sur le site officiel du Tour de France avec les plans détaillés de chaque étape souvent repris par la presse régionale et nationale (letour.fr/fr/parcours-general).

Carte animée du Tour de France 2022 assorti d'images géographiques (Mappingforyou.eu)

Le parcours du Tour de France 2020, étape par étape (Le Monde, 2020).

Comparaison des parcours 2009 à 2016 (Cartesfrance.fr).

Le Tour de France et sa cartographie, un outil de valorisation pour la géomatique ? (Veille Carto 2.0).

« Faut pas s'étonner que les jeunes Français soient nuls en géo si tu leur dis que ça c'est le tour de la France » (humour par @Nain_Portekoi).

Comment faire le tour de France (métropolitaine) à vélo sans quitter Paris (humour par Jules Grandin).


3) Le Tour de France : un enjeu géographique, politique et mémoriel

Au delà des cartes, la Grande Boucle qui se déroule chaque année dans l'Hexagone constitue  un enjeu à la fois géographique, politique et mémoriel. Les extraits ci-dessous permettent d'aborder ces trois dimensions.

Édith Fagnoni et Léo Castoldi, « De l’événement sportif au sport busines : le Tour de France » (Bulletin de l’association de géographes français, 95-1, 2018, p. 129-143).

« Circuit sportif, le Tour de France s’est en moins d’un siècle installé dans le paysage français. Événement festif et rassembleur, il revendique aujourd’hui le long des routes qu’il emprunte chaque mois de juillet, la présence de 12 à 15 millions de spectateurs... Diffusé dans 190 pays, le Tour est une occasion de montrer la France... Symbole fort pour les amateurs de cyclisme du monde entier, le Tour de France est un ensemble de lieux reliés par la course sur un tracé proche de 3500 km. » 

Gilles Fumey, « Le Tour de France ou le vélo géographique » (Annales de géographie 2006/4, n° 650, p. 388-408).

« Le succès du Tour de France dépasse l’enjeu cartographique mais c’est bien sur la carte du Tour, publiée chaque année, que se construit une petite part de la mémoire de la France, une leçon annuelle de géographie nationale, qui borne et jalonne la France et ses voisins de repères symboliques, constitutifs de l’identité française et, peut-être un jour, européenne. » 

Claire Bommelaer, « Tour de France : un vrai cours d'histoire et de géographie » (Le Figaro, 2013).

« Grâce au GPS, il n'y a, indique Jean-Paul Ollivier, plus d'erreur possible. C'est aussi bien : le Tour de France est diffusé dans 190 pays, et regardé par des dizaines de millions de téléspectateurs. Il est le véhicule idéal pour découvrir et faire connaître les paysages et les monuments qui témoignent de l'histoire de notre pays, juge Christian Prud'homme, directeur d'ASO. On peut même estimer que le Tour contribuera à aider à les conserver, ce qui constitue un juste retour des choses. Quand le vélo vole au secours des cathédrales…»

Frédéric Hervé, « Le Tour épouse la géographie… et l’histoire » (Ouest-France, 2013).

« Le Tour de France est une compétition sportive, mais c’est aussi, et peut-être surtout, une certaine idée de la France. Cette « France des départementales », comme l’appelle joliment l’écrivain amoureux du Tour Christian Laborde, mise à l’honneur chaque été depuis 1903 par la Grande Boucle. Sur les routes de l’Hexagone, à travers la campagne, le long du littoral ou par-dessus les montagnes, c’est le monde du vélo qui passe chaque année devant la porte des Français. Seules les deux guerres mondiales auront eu raison de l’événement. »

Sylvain Kahn, « Le Tour de France » (France Culture, 2013). 

« Vue par le Tour, la géographie proprement dite de la France est réduite à sa plus simple expression – il n’est qu’à se reporter au site internet. La géo du Tour, c’est, je cite, des plaines, du relief accidenté, de la montagne et quelques toponymes de villes. Hors de toute hiérarchie urbaine et de toute réalité spatiale, le Tour souligne leur mythification hors sol dans l’imaginaire géographique français. »  

Georges Vigarello, « Premier tour de France cycliste » (France Archives, 2003).

« Mythologie de l’espace national : avec le Tour, triomphe l’image d’une France unifiée par le sol, plus forte, sans doute, que celle d’une France unifiée par la langue ou par les moeurs. La montagne, par exemple, ne "guette-t-elle pas les coureurs comme autant de proies", en même temps qu’elle représente l’"infranchissable" ? Ses hauteurs ne sont-elles pas autant de remparts ? La France y acquiert une totale unité : installée entre mers et neiges, protégée, homogène. Elle renoue avec une représentation séculaire, celle du pays naturellement assemblé et défendu par son sol. Il faut mesurer la force inaugurale de ces grands principes fédérateurs. Il faut mesurer combien une telle course a pu charrier de mémoire. Il faut mesurer surtout combien cette course a pu s’identifier à l’histoire du siècle, combien elle s’identifie, aujourd’hui encore, à l’image d’un pays : cartes postales distillées en continu par une télévision ayant pris avec opportunisme le relais du journal. » 

Fabien Wille, « Le Tour de France, un modèle médiatique » (Septentrion, 2003).

« Pour Vigarello (1993), c'est une longue tradition que reprend la course de Desgrange. Tous ces voyages circulaires qui ont exploité la valeur symbolique du pourtour lui-même : le tour monarchique déjà avec sa prise de possession et ses manifestations de souveraineté, le tour des compagnons aussi avec son parcours initiatique et ses gestes de formation, le tour pédagogique avec ses apprentissages scolaires et ses jeux de fiction littéraire (cf Le Tour de France de deux enfants de Georges Bruno 1877). Le circuit qu'invente le journal L'Auto est un peu tout cela : démonstration processionnaire, parcours du bon ouvrier, dispositif d'édification... Le Tour de France est un spectacle qui doit son existence aux médias. Il ne faut pas oublier qu'il est aussi la plus grande fête du monde : il nous rend visite, c'est un spectacle qui met la France sur le pas de la porte lors de ses passages. » 

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