Our World In Data, un site pour visualiser des données de manière très dynamique


Le site Our World In Data ("Notre monde en données") publie régulièrement des analyses scientifiques concernant les grandes tendances du monde contemporain. Les publications sont dirigées par l'Université d'Oxford et couvrent un large éventail de sujets dans le domaine de la démographie, la santé, l'alimentation, l'environnement, le développement, la croissance et les inégalités de revenus, l'énergie, l'éducation... Chaque thème est  décliné en sous-thèmes (sous-menus), ce qui permet un accès très rapide et aisé à l'information et aux cartes que l'on cherche.


Outre la fiabilité des analyses, l'un des principaux intérêts de ce site est la possibilité de représenter les données sous forme de cartes, de tableaux et de graphiques avec des visualisations interactives. Le but est de montrer comment et pourquoi le monde est en train de changer. Tous les phénomènes étudiés le sont de manière dynamique de façon à pouvoir dégager des tendances et permettre des comparaisons. Les cartes ne sont jamais livrées seules, elles sont accompagnées de tableaux et de graphiques. Les données qui ont servi à les construire sont toujours sourcées. Les cartes sont commentées et assorties d'analyses souvent originales.

Par exemple ce dossier très complet sur l'urbanisation publié en septembre 2018 permet d'appréhender les dynamiques d'urbanisation dans le temps et dans l'espace. L'approche se veut d'abord empirique en montrant le poids respectif de la population rurale et de la population urbaine par pays, sur un temps long depuis le XVIe siècle et en prenant en compte les prévisions jusqu'en 2050.



L'interface de consultation permet de choisir entre plusieurs visualisations :
  • CHART  : représentation des données sous forme de graphique
  • MAP : représentation des données sous forme de carte
  • DATA : données téléchargeables au format CSV.
  • SOURCES : description des sources avec les variables utilisées
Les cartes et graphiques sont téléchargeables au format PNG (raster) et SVG (vecteur). Tous les dossiers sont construits selon le même format :
  • analyse empirique des données
  • recherche de facteurs explicatifs et de corrélations
  • discussion sur les définitions et sur la qualité des sources (fiabilité et pertinence des données utilisées)
Ici par exemple les données sont rapportées ensuite en pourcentage de la population totale, avec toujours la possibilité de suivre l'évolution temporelle. 



Des cartes plus originales sont fournies également en ce qui concerne la part de population urbaine vivant dans des bidonvilles, celle vivant dans une agglomération supérieure à 1 million d'habitants ou encore celle appartenant à de grandes métropoles.


 



 



A la fin de cette mise au point, les définitions de population urbaine et population rurale sont discutées et relativisées en fonction des pays. Des pistes de lecture scientifiques sont également données en bibliographie. 

Si l'on veut trouver une autre application qui permet de saisir des dynamiques spatiales et temporelles, il existe également Gapminder (voir notre comparatif). Gapminder est consultable en ligne ou peut être téléchargé comme une application à utiliser hors connexion. Elle donne accès aux données. En revanche elle ne comporte pas d'analyse scientifique. Produite par une ONG, Gapminder vise davantage à montrer les grands écarts (gaps) de développement entre pays dans un but de sensibilisation.




Quand Facebook révèle nos liens de proximité (2)

Peut-on faire une géographie des réseaux sociaux à partir de la manière dont ceux-ci représentent
leur "territoire" sur Internet ?



Après avoir présenté la carte des relations d'amitié Facebook à l'échelle des Etats-Unis et son intérêt pour comprendre les effets de distance ou de proximité (billet n°1), nous abordons ici l'image que Facebook et plus généralement les réseaux sociaux entendent promouvoir à travers la diffusion de cartes montrant la répartition de leurs utilisateurs dans le monde.

En 2011, sur son blog Monde géonumérique, Thierry Joliveau donnait une lecture critique de la carte des amitiés sur Facebook publiée par Paul Butler. Cette carte avait beaucoup circulé sur Internet et avait frappé autant par sa maîtrise technique que par son esthétique. Dans un premier billet (déconstruction) orienté principalement vers une analyse sémiologique, l'auteur montrait comment cette carte « ne disait pas ce qu’elle prétendait dire, mais exprimait essentiellement le discours Facebook ». Dans un deuxième billet (analyse globale) destiné à dégager les principaux biais, il se livrait à une analyse critique en la confrontant à d'autres types de cartes. Dans un troisième billet (évolution), il mettait en évidence l'emprise spatiale de Facebook tout en soulignant que sa diffusion commençait à se ralentir, laissant encore des "trous noirs" importants.


Facebook. Visualizing Friendships par Paul Butler (2010)



En 2011, Facebook ne comptait que 500 millions d'utilisateurs, en 2018 ils sont 1,8 milliard. L'explosion a été rapide. Elle reste sans précédent même si elle était en partie prévisible, Facebook incarnant le modèle par excellence du réseau social, un modèle peut-être en voie d'être dépassé. Il semble utile d'analyser les cartes qui permettent de mettre en évidence ce phénomène de diffusion. Comment Facebook, et l'essor les réseaux sociaux, donnent-ils à se (faire) voir sur Internet ? Peut-on vraiment aujourd'hui mieux juger de la répartition réelle des membres de Facebook à la surface du globe ? Pas si sûr tant les cartes dénombrant les utilisateurs de Facebook continuent d'être ambiguës et tant il reste difficile de produire une cartographie réaliste des réseaux sociaux...


1) Quelles sont les cartes et les données qui témoignent de cette explosion du nombre d'utilisateurs ?

Tous les 6 mois, Vincenzo Cosenza met à jour sa carte mondiale des réseaux sociaux. L’objectif est de visualiser facilement les réseaux sociaux dominants dans chaque pays du monde. Il utilise les données d’Alexa (une société américaine qui fournit des données et des analyses sur le trafic web), qu’il croise avec d’autres outils similaires. En apparence, Facebook semble plus fort que jamais. C'est aujourd'hui le réseau social leader dans 152 pays sur 167 analysés (91% de la planète). Zuckerberg a seulement trois rivaux : VKontakte et Odnoklassniki (une partie du groupe Mail.ru) en Russie,  QZone en Chine. En Iran, après la censure de l’Etat contre Facebook, c'est Instagram qui semble tirer son épingle du jeu.




Mais à quoi ressemblerait le monde sans Facebook ? C'est ce que l'on peut commencer à voir si l'on prend en compte les réseaux sociaux qui arrivent au second rang. Le site Vincenzo Cosenza livre une deuxième carte montrant les réseaux sociaux classés au deuxième rang dans 57 pays analysés avec Alexa et SimilarWeb. Instagram est le deuxième réseau social dans 23 pays, mais au cours des 12 derniers mois, Twitter a gagné du terrain dans 22 pays. Reddit se développe, surtout au Canada et en Audtralie. En 2018, il a conquis la 2ème place dans 7 pays.



Comme Thierry Joliveau le soulignait déjà dans son billet de 2011, malgré son hégémonie apparente, Facebook se heurte à des logiques politiques et culturelles spécifiques. L'entreprise n'est toujours pas implantée en Chine et en Russie. Elle est en rivalité directe avec d'autres réseaux concurrents en Europe (Twitter), en Amérique du Sud (Instagram) ou en Inde (LinkedIn).

Par ailleurs, la notion même de réseau social n’est pas claire : certains sites sont en fait des portails généralistes. D'autres se spécialisent sur des types d’utilisateurs en fonction de leur tranche d'âge et/ou de leurs centres d'intérêt (étudiants, joueurs,...). Leur fonction n’est donc pas toujours comparable à celle de Facebook qui a gardé un profil très généraliste. La plateforme semble enclencher et accélérer le phénomène de socialisation (lire cette analyse sur les représentations de l'amitié sur Facebook). Derrière ces cartes, se pose la question des cycles d'adoption qui semblent suivre la courbe de Rogers (modèle de diffusion de l'innovation établi en 1962). Pour Rogers, on s’engage dans une innovation en fonction des catégories suivantes : les adopteurs précoces, la majorité précoce, la majorité tardive, les retardataires (voir les explications détaillées sur Vincos blog). Geoffrey Moore (1991) a proposé une variante du modèle de Rogers. Il a suggéré que, pour les innovations discontinues ou perturbatrices, il existe un fossé entre les deux premiers groupes d’adoptants (innovateurs + premiers adoptants) et le groupe de la majorité qui reste plus difficile à convaincre lorsqu'il faut changer d'innovation. Cela explique l'essor exceptionnel de Facebook qui garde une distance d'avance, sans présager des possibles phénomènes de rattrapage auxquels on pourrait assister.




2) Comment Facebook, et les réseaux sociaux, donnent-ils à se (faire) voir sur Internet ? 

Dans un même but de communication, Facebook a fait l'objet d'une nouvelle carte montrant son réseau d’"amis" à travers le monde. Cette carte interactive a été conçue en 2013 par la société Stamen design, fournisseur  de solutions de  visualisation, d'analyse et de communication de données stratégiques pour des entreprises privées. Cette carte met en évidence des logiques de proximité et de réseaux  affinitaires à l'échelle de grandes régions continentales.



Baptisé Mapping the World's Friendships,  ce projet est censé illustrer le degré d'interconnexion entre des centaines de millions de membres de Facebook. Les pays sont triés en fonction du nombre d'amitiés entre pays, rapporté au nombre d'amitiés dans le pays d'origine. On peut dégager quatre facteurs principaux à l'origine de ces amitiés transfrontalières sur Facebook :
  • les frontières communes : il en va ainsi pour l’amitié entre les internautes suédois, norvégiens et finlandais pour le nord de l'Europe, ou pour les Argentins et les Brésiliens à l'échelle de l'Amérique du Sud.
  • le passé colonial : les liens sont importants entre la France et le Maghreb. Les Capverdiens en ont principalement au Portugal (le Cap-Vert était colonie portugaise jusqu’en 1975).
  • le partage d’une langue commune : même ils n’ont pas de frontière commune, l’espagnol relie les internautes chiliens et vénézuéliens.
  • l’immigration : les internautes turcs ont beaucoup d’amis Facebook en Allemagne. Et si les Islandais et les Polonais sont si proches sur Facebook, c’est parce que beaucoup de Polonais se sont installés en Islande pour y trouver du travail. Même chose pour les internautes brésiliens et japonais (les Brésiliens sont la 3e communauté étrangère au Japon, derrière les Coréens et les Chinois). Beaucoup de Philippins travaillent dans les Emirats Arabes Unis, de nombreux Serbes travaillent en Autriche et de nombreux Géorgiens travaillent en Russie. Ils utilisent Facebook pour rester en contact avec leurs familles et leurs amis. Dans une certaine mesure, la carte des relations d'amitiés sur Facebook reflète la carte des flux de fonds envoyés par les migrants.


Avec qui les internautes français sont-ils le plus amis sur Facebook ? Réponse : les Belges, puis les Marocains, les Tunisiens, les Algériens et les Suisses. Cela semble assez logique au regard des liens de voisinage, de langue et d'histoire qui unissent ces pays. Plus paradoxal en revanche : sur Facebook, les premiers amis des Israéliens sont les Palestiniens, devant les Jordaniens, les Égyptiens et les Russes (lire cet article). Ce qui interroge sur la notion même d'"ami" telle que définie par Facebook. La plateforme a dû corriger ces ambiguïtés en proposant différents cercles d'intimité (ami proche, ami, simple connaissance). La suggestion permanente de nouveaux amis conduit de fait à élargir le cercle de ses amis et connaissances, ce qui interroge le modèle économique de Facebook accusé d'être une fabrique à amis. La firme américaine a réagi en 2017 en permettant aux internautes de prendre des distances par rapport à des amis trop intrusifs. En 2018, la mise en place du RGPD en France a obligé Facebook et l'ensemble des réseaux sociaux, sinon à offrir plus de transparence sur leur fonctionnement, du moins à garantir plus de sécurité pour les utilisateurs dans la gestion de leurs données personnelles.

Le blog Musing on maps livre une approche critique de cette carte publiée par la société Stamen design. Le principal objectif de ce type de carte est de laisser penser que ces données générées par les utilisateurs eux-mêmes seraient objectives puisque enregistrées en temps réel. Il s'agit de normaliser les critères qui définissent les formes d'amitié sur Facebook pour en faire des valeurs universelles et partagées. Une telle carte ne figure pas le "territoire de Facebook". Pour l'auteur, cette carte des amitiés Facebook que Stamen design a dévoilée en 2013 a la même fonction que pouvaient avoir auparavant les logos d'entreprise : faire de la publicité. De fait cette « carte de l’amitié mondiale » demande à être déconstruite. En l'absence d'accès aux données qui ont servi à élaborer la carte, toute analyse scientifique demeure difficile. On peut malgré tout discuter le choix de cartographier à l'échelle des pays, l'usage de Facebook relevant surtout de pratiques urbaines. Science Po en donne une vision plus nuancée à travers une carte thématique qui rapporte le nombre d'utilisateurs au poids de la population de chaque pays.



 La répartition des utilisateurs de Facebook ramenée en part de population de chaque pays
(source : cartothèque de Science Po)


En réalité la cartographie des réseaux sociaux relève d'une cartographie des flux et des réseaux (Social Network Analyses) qui échappe à la cartographie choroplèthe. Nous renvoyons sur ce point à l'article de Jérôme Staub (2010) qui interroge les différentes approches cartographiques pour essayer de rendre compte de la géographie des réseaux sociaux. Depuis lors, de nombreuses études scientifiques ont été conduites afin de mieux représenter les réseaux sociaux avec leurs structures relationnelles. Comme le montre Emmanuel Lazega, c'est en général la méthode structurale qui est utilisée. Dans une approche sociologique, l'objectif est de dégager un système d’interdépendances, de décrire l’influence de ce système sur le comportement des membres, les manières variables dont ils gèrent ces interdépendances et les formes prises par les processus sociaux déclenchés par cette gestion : apprentissages, solidarités, contrôles sociaux, régulations, pour ne mentionner que les processus les plus génériques. Dans une approche mathématique et topologique, il s'agit davantage de modéliser ces réseaux d'échanges en fonction de leur distance/proximité. En général, sur les réseaux sociaux "l'ami de mes amis est mon ami", bien que ce principe d'homophilie ne soit  pas absolu. La taille du réseau grandit ainsi, mais pas forcément les distances.  C'est ce que Claire Mathieu appelle le modèle du "petit monde" dans un cours qu'elle a donné au Collège de France sur les réseaux sociaux et la modélisation. D'une certaine façon, l'étude des réseaux sociaux a réactivé la théorie de Milgram et son "expérience des 6 degrés de séparation". On aboutit ainsi à des graphes d'interactions essayant de figurer les interconnexions à partir d'un même individu. La théorie des graphes a beaucoup aidé à la compréhension et à la représentation de ces réseaux (voir les exemples de graphes élaborés avec le logiciel Gephi pour représenter des réseaux de relations, des centres d'intérêt ou des controverses sur Twitter). Ainsi le réseau LinkedIn a développé un outil de visualisation qui permet d'accéder à son graphe social personnel.


Le graphe social personnel proposé par le réseau social LinkedIn 



Twitter n'est pas en reste. Tweepsmaps qui se présente comme un site "d'analyses et de gestions de Twitter à visée géographique" permet par exemple de représenter sous forme de cartes le réseau de ses abonnés à l'échelle des pays, des régions et des villes. Franck Ernewein, un développeur web français, a mis en ligne en 2013 Tweet ping, un site qui  permet de suivre l'activité de Twitter en temps réel : le nombre de tweets, de hashtags ainsi que les dernières mentions. Lorsqu'on arrive pour la première fois sur la page, tous les compteurs sont à zéro et la carte est noire. Au fur et à mesure que le temps passe, les tweets défilent et les compteurs recensent le nombre de tweets par pays ou par continent. Des points lumineux indiquent la localisation des "gazouillis" et on peut suivre en direct les derniers hashtags et citations par continent. Le site Onemilliontweetmap rend les mêmes services, mais il est encore plus puissant puisqu'on peut faire une recherche sur les hashtags ou les comptes que l'on a choisis (une manière de mesurer son audience et son impact dans le monde). Depuis mai 2018, Twitter a cependant mis fin à plusieurs de ses API permettant de récupérer les tweets en temps réel. L'entreprise entend clairement contrôler les sources de revenus liés à ces services tiers en même temps qu'elle souhaite maîtriser sa communication au travers de ces outils de visualisation du trafic utilisateurs en temps réel.


Analyse des abonnés pour le compte Twitter @mirbole01



La twittosphère est de plus en plus l'objet d'analyses pour dégager les liens de distance et de proximité entre des sites ou des personnalités. C'est ainsi que France24 sur son site la Boussole électorale a analysé les tweets politiques lors des élections de 2017 et a pu montrer notamment que les partisans de François Fillon et de Marine Le Pen affichaient une grande proximité sur Twitter : ils retweetaient les mêmes personnes qui se retweetaient entre elles.


Les tweets politiques lors des élections de 2017 selon la Boussole électorale (France 24)




3) Peut-on vraiment aujourd'hui mieux connaître et mieux comprendre la répartition des utilisateurs des réseaux sociaux et leurs liens ? Pas si sûr...

Partant de l'idée qu'il était difficile voire impossible de produire une cartographie réaliste des réseaux sociaux, certains sites ont cherché à produire une cartographie différente, s'attachant moins à montrer l'adhésion totale à un réseau que les interactions sociales entre les différents réseaux qui forment de plus en plus des "territoires" liés entre eux. C'est ainsi que l'agence de marketing social Flowtown (désormais absorbée par l'agence Demandforce) a produit une carte subjective des réseaux sociaux sur une base en partie scientifique (la taille des territoires est proportionnelle au nombre d'utilisateurs). D'autres auteurs ont produit des cartes encore plus imaginaires comme cette mappemonde 2.0 façon Heroic Fantasy. La carte produite par Flowtown est déjà ancienne (version de 2010). Elle a été beaucoup diffusée sur Internet et dans les médias. Elle mériterait d'être réactualisée. Elle peut être comparée à sa version de 2007 pour dégager des évolutions (MySpace a quasiment disparu). Elle a le mérite de mettre en évidence l'emprise de Facebook qui forme un véritable "continent" aux côtés de Twitter juste à côté, ou de Google qui s'affirme comme "un empire émergent" placé dans l'hémisphère sud (allusion aux difficultés de Google+ pour s'affirmer face à Facebook), tandis que certains médias sociaux se réduisent à l'état de micro-Etat insulaire (comme Yahoo), ou sont condamnés à disparaître dans le "pays des réseaux sociaux défunts" (dans le grand nord de la carte). Youtube racheté par Google fait figure de grande île à part. Non sans humour, cette cartographie subjective des réseaux sociaux met en évidence au centre la "mer des informations personnelles" et met en garde contre « la pléthore d’interactions familiales délicates » (les utilisateurs plus âgés ont afflué sur Facebook ces dernières années, provoquant une certaine désaffection de la part des jeunes ne souhaitant plus utiliser le même réseau social que leurs parents).


The 2010 social networking map (source : Flowtown, 2010)



Dans le prolongement de cette approche, on peut construire sa carte d'amis à partir de Facebook ou de tout autre réseau social. Cette activité pédagogique est proposée par le blog Histoire-Géo Lycée qui invite à "cartographier ses amis sur Facebook et à élargir à l'analyse géographique des réseaux sociaux dans le monde".

Depuis 2017,  Facebook permet de localiser ses contacts en temps réel en utilisant la fonction Live Location de Messenger (sans doute une manière de répondre à la concurrence de WatsApp qui offre la même option). La géolocalisation associée aux échanges est potentiellement une source accrue de surveillance (voir par exemple l'application Spyzie qui permet de suivre à son insu l'emplacement de quelqu'un sur Facebook). Contrairement à ce que pensent encore beaucoup d'utilisateurs, Facebook ne repose pas seulement sur les informations déclarées pas les utilisateurs. C'est aussi de la détection affinitaire qui invite continuellement chaque utilisateur à agrandir son réseau d'amis ou de connaissances. C'est l'un des fondements de la réussite de Facebook qui propose désormais d'autres services en temps réel comme Live map. Les géants du web (GAFA) peuvent désormais aller très loin dans l'observation comportementale. Le respect des données personnelles des utilisateurs et leur exploitation à des buts commerciaux est au centre de beaucoup de prises de conscience ces derniers mois, notamment depuis l’affaire Cambridge Analytica et la mise en place du Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD).

Pour répondre à la question initiale posée au début de ce billet, on peut faire une géographie des réseaux sociaux à partir de la manière dont ceux-ci se représentent sur Internet, à condition de déconstruire le regard qu'ils nous livrent sur eux-mêmes. Regarder à travers le regard que ces cartes voudraient nous faire adopter n'est pas chose aisée. Cela supposerait plus de transparence dans la diffusion des données. Même si les lignes commencent à bouger, les géants du Web ne s'appliquent pas forcément à eux-mêmes les règles en matière d'open data (malgré l'initiative récente du moteur Google Dataset Search).

Il semble intéressant pour finir d'aborder la question de savoir quel(s) regard(s) géographique(s) l'on peut porter sur l'analyse de ces réseaux sociaux qui ne sont pas seulement des réseaux "virtuels" et qui génèrent de nouvelles formes de spatialité. Plusieurs pistes ont commencé  à être explorées :
  • une géographie des réseaux : comme soulignait Frédéric Lasserre dans un article paru en 2000 sur Cybergéo, Internet ne signifie pas la fin de la géographie, mais au contraire l'ascension des réseaux transnationaux. Les réseaux virtuels n’ont pas éliminé les réseaux réels. "Plus que jamais, c’est la maîtrise de l’espace et des réseaux qui importe, qui détermine le succès de ces sociétés et, partant, de leurs clients". Pour l'heure, l'étude des réseaux numériques semble relever plutôt des sciences de l'informatique et des sciences de l'information et de la communication. Les essais de modélisation à partir de la théorie des graphes et les tentatives d’aboutir à la formulation de lois de régularité interrogent la diffusion du bouche à oreille au sein des communautés en ligne. Les géographes ne se sont pas vraiment intéressés à cette approche socio-technique, laissant aux cartographes la difficile question de savoir comment représenter ces systèmes complexes de flux et d'interactions. L'étude des réseaux numériques suscite cependant un regain d'intérêt notamment d'un point de vue socio-géographique et du point de vue de la géopolitique de l'information (voir les travaux d'Henri Bakis). 
  • une géographie des territoires : les travaux d'Henri Desbois (Les territoires de l’Internet : suggestions pour une cybergeographie, 2001) et d'Eric Guichard (Internet et le territoire, 2007, en ligne) montrent à quel point Internet fabrique du territoire à travers le partage de relations et d'écritures de communication notamment. D'autres auteurs comme par exemple Sylvain Dejean, qui s'intéresse à l'économie numérique de l'Internet, ont pu montrer l'influence des réseaux sociaux pour la géographie du financement participatif (en ligne). Anne Cadoret (De la légitimité des réseaux sociaux, 2007, en ligne) étudie, à travers la géographie des conflits, la manière dont les réseaux sociaux structurent les territoires, influencent les actions d'aménagement et de gestion de l'espace, et participent au dynamisme des systèmes spatiaux. Au cœur de la géographie sociale, les réseaux sociaux aident notamment à la compréhension des processus conflictuels des espaces en mutation. Les réseaux sociaux produisent ou reproduisent également les hauts lieux de sociabilité. Une étude de 2012 montre par exemple que les stades et les salles de concert sont, aux côtés des espaces publics et des parcs d'attraction, les lieux les plus « sociaux » dans le monde, ou plus précisément ceux qui génèrent le plus de connexions sur Facebook. On peut aussi faire une cartographie des clubs de football et de leurs supporters à travers les réseaux sociaux. Ou encore interroger la notion de "haut-lieu" à travers la fréquentation touristique des monuments dans les grandes villes.
  • une géographie des représentations (de soi et des autres) : dans son ouvrage Internet, changer l'espace, changer la société (2013), Boris Beaude souligne que la géographie n’est pas à l’aise avec Internet. Faut-il considérer Internet comme un réseau plaqué sur l’espace géographique classiquement analysé, celui des quartiers, des villes, des campagnes, des régions, des ensembles économiques mondiaux ? Faut-il croire qu’Internet opère, comme le transport aérien, un rétrécissement du monde ? Faut-il se réfugier dans les méthodologies quantitatives de la « science des réseaux » pour découvrir des topologies originales ? Il est vrai que les évolutions rapides d’Internet ne facilitent pas l’avènement d’une approche géographique pertinente (lire le CR de l'ouvrage par Gabriel Dupuy dans Les Annales de géographie). Pour Boris Beaude, Internet relève pleinement de la géographie par ce qu’il permet en matière d’échanges dans différents domaines pour une multitude d’acteurs qui partagent le même Monde. Comme l'a montré l'auteur dans sa thèse soutenue en 2008, il existe bel et bien une spatialité d'Internet. Il ne s'agit pas tant de cartographier l’espace physique que d'étudier les configurations spatiales des interactions sociales qu’il suscite. En ce sens, les réseaux sociaux constituent des hauts lieux de virtualité et de centralisation, des formes de polarisation dans l'espace réticulaire d'Internet. Cela ouvre la voie tout à la fois à l'analyse des traces numériques pour renouveler la connaissance des pratiques individuelles et à la réflexion sur le potentiel et les limites des Big Data et de la visualisation de données. Mais cela concerne aussi ce qu'Henri Bakis appelle les nouveaux territoires de l'identité. Sans entrer à proprement parler dans la sphère de l'intime, les géographes peuvent par leurs objets et leurs méthodes apporter un regard spécifique sur les nouvelles formes de spatialité et d'identité générées par les réseaux sociaux (voir par exemple cette cartographie des circulations touristiques liées aux pratiques mémorielles).


Quand Facebook révèle nos liens de proximité (1)

Dis moi qui sont tes amis sur Facebook et je te dirais où tu habites (mais l'inverse se vérifie aussi)


Même à l'ère d'Internet, la distance (ou plutôt ici la proximité) reste très importante pour déterminer avec qui nous échangeons. On échange encore, de manière prépondérante, avec les gens qui sont autour de nous et pas forcément, comme on pourrait le croire, avec ceux qui habitent à l'autre bout du pays. C'est ce que montre cette étude très intéressante conduite aux Etats-Unis concernant les "relations d'amitié" que l'on peut avoir sur Facebook (traduisez simplement les "followers", bien que Facebook distingue désormais entre amis proches et simples connaissances)

Une équipe d'universitaires américains est parvenue, avec l'accord de l'entreprise Facebook, à construire un indice de connectivité (Social Connectedness Index) à partir d’une "photographie" de la plate-forme Facebook réalisée en avril 2016 (analyse des comptes actifs sur 30 jours). Les utilisateurs ont été rattachés à un comté en fonction de l'emplacement de leur profil Facebook, de leur activité sur le site et de leurs sources de connexion habituelles. En principe il est interdit d'utiliser les données personnelles des utilisateurs et encore plus d'avoir accès à leur localisation. Mais l'un des auteurs de l'étude, Michael Bailey qui travaille chez Facebook, a pu avoir accès aux données qui ont été par ailleurs anonymées et généralisées à l'échelle des comtés. Les chercheurs ont d'abord agrégé les liens entre "amis". Puis ils ont identifié le nombre d'utilisateurs individuels de Facebook vivant dans chaque comté en le rapportant à l'importance de leur population. Étant donné que les comtés qui ont plus d'utilisateurs ont invariablement des liens avec plus de lieux, cette carte ré-échelle l'indice pour tenir compte des différences de population entre chaque comté :


Cartographie de l'indice de connectivité sociale sur Facebook  (source : New York Times)
(cliquer sur la carte pour démarrer l'animation ou faire des arrêts sur image)


Cette carte a été publiée le 19 septembre 2018 dans un article du New York Times. Elle représente la probabilité que quelqu'un ait un lien social dans un rayon de 50 à 500 miles (environ 80 à 800 km). Les comtés où les liens sont très faibles apparaissent en couleur claire. Plus la couleur est foncée, plus il est probable que deux personnes soient connectées ensemble sur Facebook. Le plus surprenant (et en même temps logique) est de constater que les liens sur Facebook se tissent à l'échelle régionale et non à l'échelle nationale du territoire américain. Sur l'ensemble des comtés, 63% des "amis" vivent en moyenne à moins de 160 km de distance. Dans l'article du New York Times, les journalistes font remarquer que l'Américain moyen ne se trouve qu'à 30 km de sa mère. L'étudiant américain moyen s'inscrit à l'université à moins de 24 km de son domicile.

Ces réseaux de relations sociales respectent en partie les frontières des Etats. Mais quand on observe la carte plus en détail, on s'aperçoit qu'il existe de nombreuses exceptions. L'étude peut être conduite à plusieurs échelles. A l'échelle des comtés qui a servi à construire la base de données, on observe que chaque comté se caractérise par une empreinte sociale distincte. Les auteurs avancent trois facteurs d'explication :
    • les caractéristiques géographiques : limites physiques liés au relief ou aux fleuves, effet de frontière...
    • l'influence des schémas migratoires passés : par exemple les communautés afro-américaines du Vieux Sud qui ont migré vers les villes industrielles du nord comme Chicago ou Milwakee pour trouver du travail (la grande Migration) ou encore les populations attirées par le boom pétrolier en Californie (cas du comté de Kern ayant reçu des migrants de l'Oklahoma chassés par la crise économique des années 1930).
    • les particularités de l'économie locale : présence d'un base militaire, d'un centre de villégiature ou d'une industrie pétrolière. Les populations des comtés ayant des réseaux sociaux plus dispersés géographiquement sont plus riches, plus instruits et ont une espérance de vie plus longue. Les régions les plus touchées par la crise économique sont en général les plus déconnectées.

       Quand les liens sociaux sur Facebook respectent le découpage des Etats américains.
      L'exemple du Michigan
      (source : New York Times)
         


      Quand les liens sociaux sur Facebook rappellent l'histoire des migrations.
      L'exemple de Milwakee (source : New York Times)




      Quand les liens sociaux sur Facebook se tissent à plus longue distance.
      L'exemple de Washington D.C.
      (source : New York Times)


      Pour une analyse détaillée de ces cartes montrant le poids des héritages mais également les nouvelles dynamiques territoriales (par exemple les régions connectées à l'étranger pour mesurer leur degré d'ouverture internationale), vous pouvez vous reporter avec profit à l'article scientifique publié en 2017 par M. Bailey et al. (notamment les cartes figurant en annexe p 76 et suivantes).

      L'étude a été conduite aussi à l'échelle du territoire américain pour essayer de mettre en évidence d'autres formes de découpage. Pour cela, les auteurs ont ré-agrégé les comtés jusqu'à remonter au découpage actuel des Etats. A partir d'un regroupement en 4 régions fonctionnelles, l'opposition côte/intérieur commence à apparaître avec les Grandes Plaines au centre. A partir de 10 régions, le Texas commence à se rapprocher de sa forme actuelle. A partir de 20, la forme actuelle des Etats américains commence à se profiler. Mais les  aires métropolitaines au sein des Etats n'apparaissent vraiment qu'à partir d'un découpage en 435 régions fonctionnelles.


      Lorsque les données sont regroupées en 20 régions fonctionnelles, la forme actuelle des Etats américains commence à apparaître (source : New York Times)

      Lorsque les données sont regroupées en 435 régions fonctionnelles, les aires métropolitaines commencent à apparaître (source : New York Times)



      L'analyse quantitative des réseaux sociaux est en plein développement. Elle touche à la question de l'utilisation des big data qui intéresse de près les grands médias sociaux (Facebook, Youtube, Twitter, Instagram...) qui cherchent à connaître (et orienter ?) le comportement de leurs utilisateurs. Une telle étude n'est pas désintéressée de la part de Facebook qui représente encore en 2018 le premier réseau social dans le monde. Eu égard à l'importance de Facebook, avec 1,8 milliard d’utilisateurs actifs dans le monde et 229 millions d’utilisateurs aux États-Unis, ces données fournissent une mesure assez complète et représentative des relations à travers les réseaux sociaux à un niveau national.

      Cette étude est également utile pour comprendre les relations complexes entre individus et régions géographiques, qui peuvent être appréhendées de manière empirique. C'est une tentative assez pionnière de modélisation géographique des interrelations des utilisateurs sur les réseaux sociaux, même s'il demeure des biais inhérents à ce type d'approche. Les liens virtuels établis sur Facebook ne reflètent pas forcément toutes les personnes et les connaissances que l'on peut avoir dans le monde réel. Etablir un lien d'"amitié" sur Facebook exige l'accord des deux utilisateurs sans quoi le lien n'est pas validé. Les liens privilégiés sont souvent la famille, les amis, d'anciennes connaissances...voire des personnes que l'on n'a jamais rencontrées (cas plus rares). Le fait que Facebook ait ajouté une fonction qui permet de chercher les amis à proximité a tendance à privilégier l'espace proche. Inversement le fait que son modèle économique repose sur la publicité et la revente de fichiers clients auprès d'agences d'opinion (cf scandale Cambridge Analytica) incite Facebook a maximiser les interactions entre utilisateurs, même lointains. Son algorithme obscur qui propose "les personnes que vous connaissez peut-être" laisse penser que Facebook utilise des informations que vous n'avez jamais directement divulguées, mais qui ont été associées à votre compte de manière à compléter votre map de connections sociales. La masse de données collectées et analysées permet cependant de compenser ces biais : c'est la puissance mais aussi l'intérêt des data analytics de pouvoir être réutilisées à d'autres fins que commerciales.

      Au delà de l'étude des interactions sur les réseaux sociaux, cette cartographie très détaillée à l'échelle des comtés américains permet de conduire une étude géographique des territoires et de leur fonctionnement. Pour tester ces découpages et comprendre les logiques fonctionnelles des réseaux sociaux, vous pouvez consulter la carte interactive très détaillée mise à disposition sur le site du New York Times.

      Pour compléter ce billet, il est possible de lire cette autre analyse du découpage du territoire américain en fonction des types d'utilisation du sol ainsi que cet article et cette autre carte interactive du New York Times consacrés à la question de savoir dans quelle région il vaut mieux grandir aux Etats-Unis. Par ailleurs, le site Vividmaps.com donne accès à un grand nombre de cartes permettant de découper le territoire américain selon différents critères économiques, politiques, linguistiques, religieux. L'Atlas des opportunités constitue un projet original qui vise à cartographier le devenir des enfants parvenus à l'âge adulte en  fonction du revenu parental, de leur race et de leur sexe.

      Un autre analyse intéressante prenant appui sur la cartographie des comptes utilisateurs concerne les messages politiques publiés sur le réseau social Twitter.

      Si le sujet vous intéresse, vous pouvez lire le billet n° 2 Quand Facebook révèle nos liens de proximité (2) où nous décryptons l'image que Facebook, et plus généralement les réseaux sociaux, entendent promouvoir à travers la diffusion de cartes montrant la répartition de leurs utilisateurs dans le monde.


      Sources :