L'histoire par les cartes : l'Irlande aux XIXe et XXe siècle


Voici une sélection de ressources qui permettent d'aborder l'histoire de l'Irlande au XIXe et XXe siècle (population, infrastructures, effets de la Grande Famine...)

Alan Ferinhough, qui enseigne l'histoire économique à la Queen’s University  de Belfast, a créé une animation montrant l'évolution des densités de population en Irlande de 1841 à 2012. Cette carte animée montre à quel point la population ne s'est pas encore remise des effets de la Grande Famine (1845-1852). Les répercussions de cette famine liée à la "maladie de la pomme de terre" a provoqué le départ de près de deux millions de réfugiés, et autant d'émigrants, essentiellement à destination des États-Unis, de la Grande-Bretagne, du Canada et de l'Australie. En 1841, avant la famine, la population de l'Irlande était d'environ 7 millions, alors qu'aujourd'hui elle est d'environ 5 millions (voir la série de cartes sur le site Irish America).


  
Un rapport de l'IBEC est à l'origine d'une carte virale qui a beaucoup circulé sur Internet et les réseaux sociaux. Celle-ci compare le réseau ferroviaire de l'Irlande en 1920 et aujourd'hui (#mapcomparison). La comparaison est assez édifiante : elle montre un recul très net du nombre de liaisons ferroviaires (en raison du choix de développer d'autre moyens de transports et également d'une politique de fermeture de nombreuses lignes existantes dans les années 1980-90) . L'Irlande du Nord apparaît en creux sur la carte.

Comparaison du réseau ferré en Irlande en 1920 et aujourd'hui (source : IBEC)




Enfin une carte assez originale a été déposée sur le site MapPorn. Il s'agit d'une carte satirique datée  d'avril 1940. Elle vaut véritablement le détour avec tous ses détails savoureux. Les côtes rocheuses inhospitalières, les vents violents, l'humidité qui cause les rhumatismes, l'océan "non pacifique", la présence même de requins, la ceinture du choléra, celle de la diphtérie : tout est fait pour dissuader les ennemis d'envahir éventuellement l'Irlande restée neutre. La carte s'inscrit dans le contexte de l'Operation Green, un plan d'invasion à grande échelle de l'Irlande par les Nazis qui n'a jamais eu lieu.


Carte de 1940 destinée à dissuader les ennemis d'envahir l'Irlande (source : MapPorn)



A compléter par cette sélection de cartes historiques ou actuelles sur les Iles britanniques (Pinterest) :
https://www.pinterest.fr/hayfordian/maps-europe-british-isles/


Pour consulter des cartes sur l'Irlande d'aujourd'hui : All-Island Research Observatory


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Carte d'Europe avec la date où chaque pays a été occupé pour la dernière fois (Map Porn)

Atlas des pays qui n'existent plus. 50 États que l'histoire a rayés de la carte
 
La rubrique Cartes et atlas historiques du blog Cartographie(s) numérique(s)



La cartographie des épidémies entre peur de la contagion et efforts de prévention. Exemple à travers la diffusion du coronavirus


Un nouveau virus de la famille du SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère) se propage en Asie depuis décembre 2019. Le coronavirus, semblable à une pneumonie (dit aussi "virus de Wuhan", du nom de la ville de 11 millions d'habitants où il s'est déclaré en Chine), a atteint la Thaïlande, la Corée du Sud, le Japon et pourrait se diffuser dans d'autres pays. Le virus se transmet par contagion d'homme à homme et son délai d'incubation est en moyenne de 7 jours. Les autorités sont en alerte, particulièrement en Chine où le nombre de victimes enregistrées est le plus élevé (1320 cas confirmés sur 1354 dans le monde, dont 41 morts au 25 janvier 2020). Le coronavirus se propage certes rapidement, mais à un taux de mortalité estimé pour l'instant à 4%. Face à un risque de diffusion de l'épidémie à l'échelle mondiale, différents organismes de santé (dont l'OMS) publient des données pour informer les populations. 

A partir de ces données fournies quasiment en temps réel, les médias et les réseaux sociaux produisent des cartes pour montrer la diffusion spatiale de l'épidémie. Nous proposons dans un premier temps de comparer ces cartes plus ou moins rigoureuses et parfois anxiogènes par le choix des couleurs et le mode de représentation. Puis nous nous intéresserons aux outils, aux données et aux méthodes qui permettent d'aller vers une approche cartographique plus scientifique, notamment pour développer la prévention auprès des populations. Au delà de l'exemple du coronavirus, l'article vise aussi à esquisser une réflexion sur la cartographie des épidémies à l'ère de la mondialisation.

1) Les cartes d'épidémie diffusées par les médias et les réseaux sociaux


L'AFP a réalisé une série d'infographies montrant l'origine et les conditions de diffusion du coronavirus.

L'infographie ci-dessous, réalisée par Visactu, répertorie au 23 janvier 2020 le nombre de morts liés au coronavirus. Elle constitue un mapfail par le fait qu'elle indique des chiffres bruts en aplats de couleur, sans parler du choix de la couleur rouge qui attire l'oeil et laisse penser que toute la Chine est contaminée par cette maladie infectieuse. On ne compte plus le nombre d'erreurs sémiologiques dans les cartes publiées sur Internet à l'occasion de cette épidémie du coronavirus (voir par exemple cette carte proposée par The Big Data Stats ou encore celle-ci sans légende).



Certains médias comme par exemple le New York Times ou Les Echos ont fait d'autres choix plus respectueux des règles de la sémiologie graphique, en adoptant par exemple un mode de représentation par points. Au fur et à mesure de l'avancée de l'épidémie, certaines cartes produites par les journaux peuvent elles-mêmes évoluer (voir par exemple cette deuxième carte proposée par Les Echos le 26 janvier).


Le Washington Post a opté également pour une cartographie en mode points, mais avec des figurés proportionnels ("Mapping the spread of the new coronavirus").

Le journal Capital propose une carte en temps réel à partir des données collectées par le Centre de science et d’ingénierie des système (CSSE) de l’université John-Hopkins de Baltimore, aux Etats-Unis. Les figurés ponctuels sont proportionnels au nombre de cas déclarés et le code couleur indique le pays correspondant. En l'absence de découpage régional du territoire de la Chine, on a cependant un peu l'impression que ce sont les villes chinoises qui sont représentées sur la carte. En zoomant sur la carte (CTRL + molette), on comprend qu'il s'agit en fait des provinces (voir cette autre carte qui propose une représentation en aplats à l'échelle des provinces). S'il est vrai que les villes chinoises très peuplées sont particulièrement vulnérables, il est difficile de dire quel est le périmètre de diffusion du virus dans et autour de ces villes (voir par exemple cette carte ambiguë diffusée par CNN ou celle-ci faisant un zoom sur les provinces chinoises).


En 2017, France Culture a consacré une émission à la cartographie des épidémies mondialisées, assortie de cartes d'interprétation permettant de montrer les facteurs de diffusion qui ont pu entrer en jeu : le rôle important des flux aériens lors de l'épidémie de SRAS en 2003, la porosité des frontières régionales lors de l'épidémie ébola de 2014 ou encore les effets de l'urbanisation dans le cas de zika en 2015. Alternatives économiques a proposé une carte du virus SRAS en 2003 qui met bien en évidence le rôle des liaisons aériennes. Avec l'augmentation des voyages dans le monde, une épidémie dans un pays peut se propager à travers le monde en seulement 36 heures (voir cette carte des flux aériens sur le site Prevent Epidemics).

D'autres facteurs pourraient être en cause. Le site Actuel Moyen rappelle par exemple que l'épidémie de Peste noire au XIVe siècle est en partie due à un bouleversement climatique. Certaines études établissent également des liens entre déforestation et mondialisation des maladies infectieuses. Si la mondialisation peut être un accélérateur des épidémies ou des pandémies, c’est aussi grâce à elle que l'on connaît aujourd'hui une diffusion des moyens de prévention et de guérison. Face aux épidémies, les fantasmes se sont modernisés. L'épisode 1 de la série "Pandémie" diffusée en 2020 par Netflix contient une carte qui localise la prochaine épidémie de grippe aviaire aux Etats-Unis et en Chine, notamment à partir de Wuhan (voir la bande annonce), ce qui alimente toutes les peurs. Sur Internet et les réseaux sociaux, on trouve aussi de nombreuses cartes renvoyant au spectre de flambées épidémiques anciennes ou actuelles.

 

2) Les outils, les données et les méthodes qui permettent d'aller vers une approche cartographique plus scientifique.


La cartographie des épidémies a une longue histoire. On peut citer les travaux précurseurs de John Snow sur la cartographie du choléra à Londres à l'époque victorienne, qui est l'une des plus anciennes cartes (1854) par densité de points figurant la distribution d'un phénomène géographique dans l'espace. Le World Atlas of Epidemic Diseases  propose une mise au point sur l'origine des premières cartes médicales au XIXe siècle. Qu'il s'agisse de la peste ou d'autres maladies, les épidémies ont souvent suivi les grands axes de circulation commerciaux et militaires (lire l'article "Interpréter les épidémies du passé" sur le site Géoconfluence). Pour Andrew Cliff et Peter Haggett, auteurs du World Atlas of Epidemic Diseases qui constitue un ouvrage de référence paru en 2004, la propagation des maladies épidémiques repose sur trois modes principaux de diffusion : le mode hiérarchique (entre grandes métropoles), le mode local (par voisinage) et le mode "par blocs". D'autres géographes ont proposé une approche moins mécanique et moins focalisée sur les processus de diffusion spatiale de manière à appréhender les épidémies dans leurs interactions sociales.

Aujourd'hui la cartographie des épidémies mobilise d'importants moyens de surveillance avec la production de bases de données et d'outils d'analyse associés.

La carte interactive des cas mondiaux du coronavirus de Wuhan (2020-nCoV), créée par des chercheurs américains du Johns Hopkins University's Center for Systems Science and Engineering, tient un décompte des cas confirmés de coronavirus . La carte utilise des données de l'Organisation mondiale de la santé, du Center for Disease Control et du Comité national de santé de la République populaire de Chine. Elle est mise à jour quotidiennement et des données téléchargeables sont mises à disposition.

Cas détectés et nombre de décès liés au coronavirus (source :  Wuhan Coronavirus Global Cases)
 



En reprenant la même source de données, le site BNO News propose un recensement à travers l'interface de Google Maps (fichier téléchargeable au format kml).

Cas détectés et nombre de décès liés au coronavirus (source : BNO News)



A l'échelle mondiale, le site HealthMap constite une autre base de données de référence. Le site permet de suivre les alertes concernant différentes épidémies (coronavirus, rougeole, grippe aviaire, ébola,...). HealthMap puise ses données auprès de différentes organismes de santé. En utilisant les fonctions de filtrage, on peut n'afficher que les alertes concernant le coronavirus. A noter que HealthMap ne cartographie pas les cas confirmés, mais seulement les alertes qui sont relayées au niveau international. 

 Alertes concernant le coronavirus (source : Healthmap)



Le site Epidemic Tracking, proposé par la société de biotechnologies Metabiota, permet de suivre plusieurs agents pathogènes à l'échelle mondiale et de faire des comparaisons (26 épidémies suivies au 23 janvier 2020).

Depuis le début des années 2000, les méthodes de calcul et la cartographie des épidémies se sont considérablement améliorées, avec des prévisions plus précises sur la façon dont les épidémies peuvent se propager. L'expérience acquise pour la grippe aviaire (voir cette étude), qui a connu une diffusion mondiale et qui reposait sur des facteurs bien identifiés, peut s'avérer en partie utile pour étudier la propagation du coronavirus ou même d'autres virus. On a pu établir que la grippe aviaire, similaire au coronavirus, était apparue dans des régions de production avicole à fortes densités de population et à proximité de terres cultivées irriguées. En couplant ces données aux zones bâties, on a pu en partie prévoir les zones d'extension possible de l'épidémie. 

Avec l'essor de la mobilité et le développement généralisé du transport aérien, il convient surtout de prendre en compte les flux qui participent à la propagation rapide des agents pathogènes. Les aéroports sont devenus des points de surveillance et de contrôle stratégiques pour essayer d'endiguer la propagation des épidémies. Certaines études se sont ainsi intéressé à la modélisation des flux migratoires (voir cette étude sur les flux migratoires internes concernant la diffusion du paludisme). En 2016, l'OMS a publié une étude recensant toutes les épidémies signalées en Afrique de 1970 à 2016. Le rapport a montré la difficulté à rassembler des données homogènes à une échelle fine et à établir des comparaisons temporelles entre les données.

Une autre étude récente a permis de mettre au point une modélisation statistique à partir de l'épidémie d'ébola en Afrique de 2013 à 2016 et de démontrer qu'il était possible de prévoir une épidémie entre 1 et 4 semaines avant sa diffusion. La récente flambée du coronavirus montre que nous n'en sommes pas au point de pouvoir prévenir complètement la diffusion des épidémies, mais nous pouvons essayé de mieux comprendre où elles sont susceptibles de se produire. En l'état actuel, la Chine a surtout mis en place des mesures de confinement. Wuhan, capitale de la province centrale du Hubei et épicentre du virus, est un nœud ferroviaire et aéroportuaire. La Chine est en train d'y construire en toute urgence un vaste hôpital pour accueillir les patients touchés par le virus. Pour enrayer l'épidémie, le gouvernement chinois a placé plus d'une dizaine de villes en quarantaine (plus de 40 millions de personnes sont déjà concernées), mais la question est de savoir si ces mesures vont être suffisantes. La Chine a également procédé à la fermeture de sections de la Grande Muraille ainsi que celle de monuments emblématiques à Pékin, dans le but de contrôler la propagation du coronavirus.

Le site Prevent Epidemics établit un score des pays en fonction de leur capacité à prévenir les épidémies à partir de sept facteurs combinés (législation et politique en matière sanitaire, système de surveillance en temps réel, degré de préparation, capacité à communiquer sur le risque...). Cependant le site indique que "la Chine ne s'est pas portée volontaire pour avoir une évaluation externe et transparente de sa capacité à détecter, arrêter et prévenir les menaces pour la santé" (à noter que de nombreux autres pays n'ont pas répondu à l'enquête OMS). 


Score des pays en fonction de leur capacité à prévenir les épidémies (source : Prevent Epidemics)




Pour prévenir la diffusion des épidémies, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a défini la notion de "cas d'urgence de santé publique de portée internationale" (voir les cas signalés avant le coronavirus). L’urgence de santé mondiale correspond, selon l’OMS, à un « événement extraordinaire dont il est déterminé qu’il constitue un risque pour la santé publique dans d’autres États en raison du risque international de propagation de maladies ». Lorsque l’état d’urgence est déclaré (cf le tableau des 6 niveaux d'alerte), le comité doit se réunir au moins tous les trois mois pour réévaluer la situation. Décréter l’alerte permet aussi d’homogénéiser la collecte et la surveillance des données ou de stimuler les recherches sur des traitements ou vaccins.

Pour l'instant, l’OMS n’a pas désigné le virus comme une urgence internationale. « Ne vous y trompez pas, c’est une urgence en Chine. Mais ce n’est pas encore une urgence sanitaire mondiale. Cela pourrait le devenir », a déclaré avec prudence, jeudi 23 janvier, le directeur de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus.

Pour prolonger la réflexion sur la diffusion des épidémies :

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Sous le calque, la carte : vers une épistémologie critique de la carte (Denis Retaillé)


Denis Retaillé (2020). « Sous le calque, la carte. », EspacesTemps.net, Métrologies critiques de l'espace. http://www.espacestemps.net/articles/sous-le-calque-la-carte/

Cet article très nourri vient interroger la carte dans ses rapports avec l'échelle, la métrique, l'image, notamment à travers ces "petites cartes du web" qui conduisent souvent à une "dictature de l'oeil". 

A partir de ses propres travaux sur l'espace mobile et en référence à de nombreux auteurs venant de champs très divers, Denis Retaillé esquisse une véritable épistémologie critique de la carte. Les pistes de réflexion ouvertes par cet article font écho à de nombreuses questions que se posent aujourd'hui géographes et cartographes. Ce rapprochement, récent et parfois difficile, est d'ailleurs source de questionnements croisés entre les deux mondes. 

Nul doute que cet article fondamental de Denis Retaillé vienne susciter des questionnements et alimenter des débats. Nous extrayons quelques citations qui nous ont paru très stimulantes et de nature à ouvrir un  espace de débats :
« Le débordement cartographique submerge aujourd’hui l’autorité scientifique et technique en proposant une information alternative qui échappe aux contours de la cartographie dite critique ou radicale, y compris les contre-cartographies. »
« L’inverse de l’aphorisme admis depuis Korzybski (une carte n’est pas le territoire) et de ses principes de sémantique générale. Oui, une carte devient le territoire lorsque, plus qu’une information compilée en image, elle est brandie comme une icône, c’est-à-dire une preuve de la présence. Ce que Baudrillard (1981) avait déjà affirmé. »
« Il y a bien une esthétique dans la carte géographique tout comme dans ses "détournements" artistiques, et la performativité y est pour quelque chose. »
« L’expérience de la "cartographie participative", au sens large, qu’elle dérive de la contre-cartographie et de la négociation ou de la contribution, ne me semble pas aussi libérée qu’on voudrait le penser. »
« Aucune contre-cartographie n’est allée au bout de la critique qui devait porter sur le premier principe qui est celui de la vision zénithale objectivante. »
« Comment les cartes fabriquent-elles du lien social désormais ? Ne serait-ce pas qu’elles sont encore des calques en partie ? »
« La carte se dessine en même temps que le récit se dit, éventuellement s’écrit ; le calque épluche et trie, niant que le chemin (le récit) soit en lui-même un lieu (Zumthor 1993, p. 173), pour remplacer la diachronie de la distance par la synchronie de l’espace surplombé. »
« Comment faire coïncider une épistémologie et une esthétique en s’appuyant sur une éthique scientifique, non surplombante par définition ? En réhabilitant le sujet écrivant ou dessinant une carte pour y trouver un bénéfice épistémologique ? »

Dans le prolongement de l'approche critique de Denis Retaillé, il peut être intéressant de lire deux autres articles :
  • Françoise Bahoken, Laurent Jégou, David Lagarde et Nicolas Lambert (2020). « La séduction des cartes du geoweb. Le cas des flux de migrants internationaux », Cybergeo : European Journal of Geography
    http://journals.openedition.org/cybergeo/33792
    Extrait : « Les cartes ont un double pouvoir, celui de l’apparente synthèse d’une complexité visuelle et la force de paraître neutres : elles imposent un point de vue sans que le destinataire de l’image produite soit pleinement conscient du biais qu’on lui présente" (Amilhat Szary, 2018) ».

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Un outil collaboratif pour cartographier les mouvements sociaux. Quand les géographes se mobilisent et s'intéressent aux territoires de la colère


Comme le fait remarquer Choukri Hmed dans son article "Espace géographique et mouvements sociaux" in Dictionnaire des mouvements sociaux (2009), "alors que la sociologie des mobilisations recourt de plus en plus fréquemment et de plus en plus systématiquement à l’historicisation des mouvements qu’elle observe, la dimension spatiale de l’action collective reste encore aujourd’hui une perspective largement inexplorée par la plupart des chercheurs."

L'ouvrage d'Arjun Appadurai, Géographie de la colère : La violence à l'âge de la globalisation (paru aussi en 2009) a certainement contribué à changer la donne. Depuis lors, les mouvements de contestation se sont multipliés, de Paris à Hong Kong, de Caracas à Beyrouth ou Santiago du Chili.  En France, dans le sillage du mouvement des Gilets jaunes, la revue Carnets de Géographes a publié en 2019 un numéro complet Géographie des mobilisations. Explorer la dimension spatiale de l’action collective, sous la direction de Anne-Laure Pailloux et Fabrice Ripoll. Un prochain numéro de la revue Géographie et cultures va être consacré en 2020 aux Géographies de la colère. Ronds-points et prés carrés, sous la direction de Dominique Chevalier et Mariette Sibertin-Blanc.

Qu'il s'agisse de s'impliquer eux-mêmes dans des mouvements sociaux ou d'en faire une analyse géographique scientifique a posteriori, les géographes commencent de plus en plus à s'intéresser aux lieux et aux territoires de la contestation. En voici une preuve avec cet outil de cartographie collaborative mis à disposition par des géographes de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (@Geographes_ESR) :
Décidés à ne pas se résigner pas face à la casse du service public de l’enseignement et de la recherche et en désaccord avec la Réforme des retraites, la Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche, l’appauvrissement général du service public et l’exploitation des travailleurs et travailleuses, dans tous les secteurs, nous avons décidé de mettre à disposition des mouvements sociaux en cours et à venir en France, nos compétences pour les mettre en carte et les porter à la connaissance du plus grand nombre".
La carte peut être alimentée en renseignant un questionnaire anonyme. Dans un but d'ouverture et de partage des données, la cartographie a été réalisée avec OSM et les données sont téléchargeables en opendata sur Github (chaque couche thématique est disponible au format geojson et la carte complète est exportable en kml ou gpx).


Carte interactive des mouvements sociaux par secteurs professionnels (source : Géographes ESR)





De là à penser que l'on serait en train d'assister à l'essor et l'affirmation d'une nouvelle forme de polémogéographie (voir définition sur Géoconfluences)...


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Etudier les densités en Chine à travers différents modes de représentation cartographique


Le point de départ de ce billet nous est fourni par une carte des densités en Chine pour le moins surprenante, à l'image de ces infographies qui circulent sur Internet et sur les réseaux sociaux. Cette carte, assez discutable sur le plan sémiologique, va nous servir de document d'accroche pour la confronter à d'autres modes de représentation des densités. 

Densités de population par provinces en Chine avec le noms des pays ayant une population équivalente
(source : The Big Data Stats)



Au premier abord, la carte s'appuie sur un dégradé de couleurs qui témoigne du gradient des densités en Chine, avec un fort contraste entre la façade maritime très dense et l'intérieur beaucoup moins peuplé. La carte soulève plusieurs problèmes de lecture. Quel est le mode de seuillage ? Quel choix des couleurs et pourquoi une représentation bivariée (par rapport à une densité moyenne) ? Plus surprenant encore : les noms de pays qui apparaissent sur les provinces laissent penser qu'ils ont une densité équivalente, alors qu'il semble plutôt s'agir de leur population brute (mais ce n'est pas clair). On est manifestement dans le cas d'une carte de comparaison visuelle (#mapcomparison) qui veut faire ressortir visuellement les grands contrastes. Cette carte est difficile à déchiffrer et incorrecte sur le plan sémiologique. L'utilisateur en est réduit à faire une série de suppositions. 

Une simple carte monovariée peut davantage faire l'affaire, comme cette carte qui repose sensiblement sur le même mode de seuillage, mais avec un même dégradé de couleurs et avec une maille administrative plus précise.

Densités de population en Chine (source : MapPorn)



On peut croiser la carte précédente avec une carte en mode points (#dotmap) qui va donner une vision encore différente... à condition de connaitre la valeur du point, ce qui n'est pas le cas ici.

Représentation en aplat (au dessus) versus distribution en mode points (en dessous)



Un autre genre de carte par point (#dotmap) peut être mobilisé : il s'agit des données de data visualisation fournies par le site Luminocity3d.org qui calcule les densités à partir de l'intensité des éclairages la nuit (voir notre article sur les avantages et les problèmes posés par les cartes lumineuses).


Densités en Chine (#dotmap à partir de la lumière émise la nuit (source : Luminocity3d.org)



Les cartes de densités peuvent être comparées sur un temps long pour dégager des permanences ou des évolutions dans la répartition de la population. Cette carte qui reconstitue les densités en 1953 montre une concentration de la population à l'est, mais également le long des grandes vallées fluviales. Attention cependant : elle ne peut pas être comparée avec la carte d'intensité lumineuse au-dessus qui n'utilise pas les mêmes données !

Distribution de la population chinoise en 1953 (source : Quoracdn.net



On observe aujourd'hui des densités beaucoup plus fortes avec une polarisation autour des grandes métropoles dans toute la Chine orientale (et pas seulement la Chine "maritime") avec un contraste accentué par rapport à la Chine intérieure.

Distribution de la population chinoise aujourd'hui (source : Paulnoll)



Pour étudier l'évolution des densités en Chine sur un temps long, consulter cet article assorti de plusieurs cartes temporelles : Spatial distributionpattern of population and characteristics of its evolution in China during 1935-2010. Et pour remonter encore plus loin, voici une carte qui restitue la distribution de la population sous la dynastie des Hans (en 147 ap JC).

La ligne Heihe-Tengchong, proposée en 1935 par le géographe chinois Hu Huanyong, est une ligne imaginaire qui divise la Chine en deux parties à peu près égales en superficie, mais très disparates en population. Elle s'étend de la ville de Heihe au nord-est, au comté de Tengchong (province du Yunnan) en Chine du sud-est.

The proportion of population on both sides of the "Hu Huanyong line" of China in 2015



On retrouve cette diagonale dans de nombreuses cartes de densités sur la Chine ainsi que dans les manuels scolaires : un topos de la géographie enseignée ?

Densités de population en Chine : Chine de l'Est versus Chine de l'Ouest (source : MapPorn)



Cette dichotomie entre la Chine de l'est et la Chine de l'ouest, on peut l'étudier également en choisissant un autre mode de représentation, celui du SEDAC qui estime la population sur un carroyage fin à l'échelle mondiale par grille 1 x 1 km en recoupant différentes sources de données statistiques, mais aussi images satellitaires. Le Socioeconomic Data and Applications Center (SEDAC) permet de croiser la répartition des densités avec l'occupation du sol, l'urbanisation, l'environnement, la santé, la pauvreté, les risques,... avec possibilité de choisir plusieurs années de référence entre 2000 et 2020. Les données sont téléchargeables au format geotiff après inscription sur le site.

Densités de population par grille d'1 x 1 km (CIESIN - SEDAC

Une étude récente concernant la distribution de la population dans les régions frontalières de la Chine témoigne d'une évolution des densités entre 2000 et 2015 avec une réduction/reconcentration de la population sur les marges frontalières.



De l'importance de changer d'échelle et d'appréhender les densités à l'échelle plus globale de l'Asie.

Densité de population en Asie en 2010 (source : SEDAC - MapPorn)


Avec des comparaisons possibles entre "pays-continent" en gardant le même seuillage des densités pour les deux cartes (Etats-Unis et Chine). Attention : on revient à une carte par zones de même densités (lissage).



De l'échelle continentale, il peut être utile d'élargir à l'échelle mondiale et d'utiliser à nouveau une carte en mode points (#dotmap), qui donne une représentation plus fidèle des densités (pas de généralisation ni de lissage des données). A noter : au delà d'une certaine concentration des points, ceux-ci finissent par former des tâches compactes (points peu lisibles), mais on peut ainsi faire repérer les grands foyers de population à l'échelle mondiale (en particulier pour l'Asie les deux foyers indien et chinois).

Distribution de la population à l'échelle mondiale (1 point équivaut à 100 000 habitants)
(source : Maps.com)



Si on souhaite travailler plus spécifiquement sur les densités urbaines, il peut être intéressant d'utiliser le site The Pudding créé par Matthew Daniels. Voici les 100 villes millionnaires chinoises représentées en 3D avec des comparaisons possibles entre 1990, 2000 et 2015. 

100 villes millionnaires chinoises représentées en 3D (source : The Pudding)



Voici une autre manière de représenter les densités urbaines par "pics" avec un code couleurs associé pour les densités, qui permet de faire ressortir les zones centrales des villes très densément peuplées. Une manière de thématiser en quelque sorte des cartes en relief.




Sur la croissance urbaine reflétée par l'évolution des densités entre 2000 et 2010, voir la carte du PEW Research :
https://www.pewresearch.org/fact-tank/2015/11/19/building-outpaces-population-growth-in-many-of-chinas-urban-areas/

Pour étudier les densités à l'échelle intra-urbaine, on peut utiliser cette application de webmapping :
China Population Density (2010 population census)

A compléter par cette carte des fonctions économiques des villes :
http://geodivercity.parisgeo.cnrs.fr/blog/wp-content/uploads/2016/05/functional-specialization-chinese-cities.jpg

Pour finir, voici une carte de synthèse sur les densités en Chine à télécharger en haute résolution :
http://i.imgur.com/2BCKPUB.jpg

A compléter par cette carte proposée par le site Cartograf.fr :
http://www.cartograf.fr/carte-chine-densite-ville.jpg

Avec un croquis des densités assez simple pour résumer l'analyse :
http://expeditieaarde.blogspot.com/2015/04/china-population-density.html


Pour ceux qui aiment les cartes historiques animées, voici un outil à découvrir : World population history qui permet de simuler l'évolution des densités de l'Antiquité à nos jours (en mode points). Cet outil permet notamment de montrer l'ancienneté de certains foyers de population (dont le foyer chinois) :



Pour aller plus loin, il est possible de consulter une belle analyse multi-échelle qui utilise des méthodes d'auto-corrélation spatiale : "Représentations et zonages des densités démographiques de la Chine" : http://blog.kamisphere.fr/representation


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City-roads, un outil efficace pour générer des plans urbains (un mariage réussi entre art et géographie)


Vous cherchez un plan schématique d'une ville avec le détail de ses rues. Voici l'application qu'il vous faut. City-roads est un outil open source développé à partir de la cartographie OpenStreetMap qui permet de générer des plans urbains en noir & blanc (sans nomenclature).

Une fois créé, on peut modifier la couleur de l'arrière-plan et la couleur des routes. On peut télécharger la carte aux formats PNG et SVG ou la commander imprimée sur un mug.

L'outil est intéressant à plus d'un titre. On peut comparer des plans urbains et le résultat est très esthétique. Ces plans radio-concentriques ou en damiers avec leurs trames viaires plus ou moins complexes ou entrelacées, c'est un beau mariage entre l'art et la géographie ! Vous serez surpris car les possibilités sont quasiment infinies. On peut même trouver les plans des petites villes, c'est tout l'intérêt de ses mashups développés à partir d'OSM.


Le plan de Rome (source : City-roads)



Le plan de Los Angelès (source : City-roads)




Comparaison de plusieurs villes japonaises (source : City-roads)



Le code source de l'application, sous licence MIT, est disponible sur Github.

Le site Anvaka permet également de faire des "peak maps" (cartes en relief de type fil de fer) .
http://anvaka.github.io/peak-map/#5.04/47.2/6.27


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Vous avez dit "worldtours" ? Des tournées mondiales qui n'en sont pas vraiment


Quand on parle de "tournées mondiales" pour des groupes ou des artistes qui se produisent à l'échelle internationale, voici ce qu'il en est sur un planisphère.

What does "World tour" means ? (Source : Dataisbeautiful)



L'auteur de cette carte (kyrychenko17roman), qui l'a déposée sur le forum DataIsBeautiful, a utilisé les données de Wikipedia. Il a recensé 355 "world tours" et plus de 200 artistes musiciens. Il livre ses données au format CSV (plus de 22 000 points géoréférencés, puis regroupés par lieux).

Cette carte par points met en évidence la place prépondérante des pays développés (Europe, Etats-Unis, Japon, Australie...) au détriment de l'Amérique du Sud, de l'Afrique et du reste de l'Asie. Les grandes villes mondiales (Londres, Paris, New York, Tokyo...) arrivent en tête dans l'histogramme à plat qui accompagne la carte.

On peut supposer que les billets de concert représentent un coût trop élevé pour être accessibles aux populations dans les pays en développement. Les artistes eux-mêmes hésitent parfois à se produire sur des scènes éloignées ou dans des salles de concert de moindre importance. Quand un chanteur chinois entame une tournée mondiale, il s'agit généralement de la Chine, de Taïwan, de Hong Kong, des grandes villes d'Asie du Sud-Est et de quelques grandes villes américaines.

L'auteur dit avoir voulu chercher des données "objectives" pour vérifier si la vision du monde véhiculée par la carte suivante (plutôt stéréotypée) correspondait véritablement à la réalité.


Worldtours (Source : Terrible Maps)



Bien que destiné à initier une approche critique, on peut s'interroger si cette data visualisation ne comporte pas certains biais. Il est probable que le terme de "worldtour" ait été cherché en anglais et finalement que la carte donne à voir uniquement les spectacles donnés en anglais, à l'exclusion des autres langues (ce qui expliquerait la présence de l'Australie assez bien représentée). Il est utile dans ce cas d'aller consulter la source des données. Se pose aussi la question de la valeur des points jaunes qui regroupent plusieurs concerts.

Prolongements

Le nombre de groupe de Heavy metal pour 100 000 habitants (Source : MapPorn)



Les lieux du tourisme et des loisirs vus à travers les images postées sur Panoramio

  
Deux cartes par interpolation (#heatmaps) sur les lieux du tourisme mondial et les lieux plus reculés à partir d'images Panoramio (avec fichier kml à télécharger). A consulter sur le site d'Ahti Heinla (World Touristiness Map)


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