Courber les lignes de la carte. Une exposition du Leventhal Map & Education Center de Boston


Bending Lines : Maps and Data from Distortion to Deception
http://www.leventhalmap.org/digital-exhibitions/bending-lines/

Le Centre Norman B. Leventhal de la bibliothèque publique de Boston n'en est pas à sa première exposition pédagogique sur les cartes. L'une des ses expositions précédentes America Transformed concernait les transformations des Etats-Unis au cours du XIXe siècle. Ce centre éducatif propose une nouvelle exposition en ligne consacrée aux nombreuses façons dont les cartes ont tendance à déformer la réalité et à créer une image du monde, parfois plus réelle que la réalité elle-même.




1) Une exposition en ligne très pédagogique qui propose plusieurs parcours de visite

L'exposition s'adresse à un public très large, du public scolaire au grand public, avec l'idée de donner accès à un niveau assez exigeant de connaissances à partir d'exemples très éclairants. On a le choix entre plusieurs parcours de découverte : par étapes successives en utilisant le bouton "suivant" au bas de chaque page, par accès à une table des matières disponible dans le menu déroulant en haut à droite de l'écran ou encore par mots-clés en utilisant le moteur de recherche interne accessible en haut à gauche.

L'exposition débute par une découverte de Boston à travers une vue déformée à vol d'oiseau (introduction). Puis l'itinéraire se décompose en 3 étapes :
  • Pourquoi vouloir convaincre ? (Why Persuade ?) examine les raisons pour lesquelles les cartes en viennent à devenir des outils de communication ou de propagande. Chaque entrée au choix propose une explication : pour des raisons de spéculation foncière, de concurrence commerciale, de marketing publicitaire, de nationalisme ou d'impérialisme, d'incitation à la guerre et de manière de la conduire à ses propres fins, de campagnes électorales, de batailles idéologiques, d'opposition ou de dissidence.
  • Comment courber les lignes (How The Lines Get Bent) traite des techniques de visualisation de cartes et de données. Comment projeter le globe sur un plan ? Quelles techniques pour élaborer une carte ? Quel rôle important des données ? Comment à partir des mêmes données, on peut raconter différentes histoires ? Quels usages des cartes dans les médias ?
  • Le pouvoir de faire croire (The Power To Make Belief) lie la représentation visuelle au pouvoir de connaissance que nous confère la carte et au degré de confiance que l'on est susceptible de lui accorder. Avec comme sous-thèmes d'étude : La vérité en tant que système social ; Pouvoir et autorité ; Race et Empire ; Inventer un langage de symboles ; Frontières, nations et territoire ; Se cartographier.

2) En matière de cartes, la vérité et la croyance entretiennent des relations complexes

"Même lorsqu'une carte n'essaie pas délibérément de tromper ses lecteurs, elle doit tout de même réduire la complexité du monde réel en mettant l'accent sur certains éléments et en en masquant d'autres. La réduction du globe en trois dimensions sur une feuille de papier en deux dimensions ainsi que la conversion de lieux, de personnes et de statistiques en symboles, lignes et couleurs relèvent d'opérations nombreuses qui sont en elles-mêmes sources d'importantes distorsions".

"Certaines des cartes de cette exposition sont délibérément fausses, créées par des personnes ou des institutions qui tentent de vous induire en erreur ou de vous influencer. Mais dans beaucoup d'autres cas, la relation entre la carte et la vérité est plus ambiguë. Certaines cartes cachent en partie la vérité afin de laisser transparaître un autre type d'interprétation, tandis que d'autres classent et catégorisent le monde de manière à entretenir notre scepticisme. Et pour certaines des cartes présentées dans cette exposition, le pouvoir de conviction ne passe pas par la ruse mais par la libération, car elles cherchent à faire prendre conscience de vérités qui étaient auparavant cachées ou réprouvées."

"Au lieu de classer les cartes sur une échelle linéaire avec d'un côté les cartes « vraies et objectives » et de l'autre les cartes « fausses et biaisées », l'exposition Bending Lines (littéralement courber les lignes) encourage plutôt à prêter attention au contexte social, culturel et politique de communication dans lequel se situent ces cartes. Ce n'est pas parce que chaque carte est déformée d'une manière ou d'une autre qu'il n'est pas possible de parler d'honnêteté et de précision. Réfléchir soigneusement aux motivations, au sens, au pouvoir de persuasion de chaque carte nous aide à bâtir un rapport de confiance éclairé et critique envers elle. Le langage visuel de la cartographie a sa propre grammaire et son propre vocabulaire. Apprendre à interpréter ce langage constitue une forme d'alphabétisation essentielle dans un monde saturé d'informations visuelles. Chaque carte propose une perspective, mais toutes les perspectives ne se valent pas. Il peut parfois s'avérer impossible de courber les lignes, mais nous pouvons au moins essayer d'examiner pourquoi et comment elles ont été courbées."


3) Croire (au moins en partie) ce que l'on voit : comment dépasser l'idée que la carte serait en soi mensonge ou trahison ?

Depuis les travaux critiques de Mark Monmonier, nous savons bien que les cartes peuvent mentir et qu'il est nécessaire de les déconstuire. L'un des principaux apports de cette exposition est de dépasser l'idée que la carte serait en soi mensonge ou trahison. Ne peut-on affirmer qu'elle exprime en même temps une certaine vérité, relative à un point de vue qu'il convient d'abord de comprendre pour pouvoir la décrypter ? C'est là un élément essentiel qui permet de sortir du doute et du reproche dans lequel on enferme souvent la cartographie et les cartographes eux-mêmes. En postulant que la carte constitue une forme de réel, il devient possible de lui accorder une part de vérité, certes partielle mais indispensable si l'on veut pouvoir comprendre son pouvoir d'influence aujourd'hui comme hier. 

Même si la carte participe d'un processus d'objectivation, elle est en mesure de refléter aussi une grande subjectivité. A une époque où chacun est en mesure de fabriquer ses propres cartes avec des outils grand public, on peut voir la carte comme un moyen pour les citoyens de raconter des histoires sur eux-mêmes, sur leur vie personnelle et leur vie sociale. Les cartes jouent un rôle primordial en nous disant où nous sommes et qui nous sommes. Nous devons donc « cartographier ou être cartographiés » pour reprendre les termes de M. Stone (Map or be mapped, Whole Earth, 94, 1998)

L'intérêt de cette exposition virtuelle est également de fournir de très nombreux exemples de cartes à l'appui de la démonstration : des plans de villes, des cartes administratives (anciennes ou actuelles), des cartes publicitaires ou touristiques, des cartes électorales ou politiques, des mappemondes, des globes...

Le Leventhal Map & Education Center propose des cartes historiques non seulement sur Boston et le nord-est des Etats-Unis, mais aussi sur beaucoup d'autres régions et pays du monde. Ces cartes sont géréférencées et disponibles dans différents formats :
http://collections.leventhalmap.org/

En complément, le centre Leventhal propose des vidéos détaillant les analyses cartographiques conduites dans le cadre de cette exposition : https://www.leventhalmap.org/exhibitions/

Vous pouvez suivre les informations et les cartes diffusées par le Centre cartographique et pédagogique Leventhal à travers le compte Twitter @bplmaps.


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La carte, objet éminemment politique



La carte, objet éminemment politique : quel sens accorder à la carte officielle du déconfinement ?


Le gouvernement français a fait connaître la carte destinée à préparer le déconfinement mis en oeuvre à partir du 11 mai 2020. La carte met en évidence un déconfinement progressif et différencié selon les départements. Il s'agit d'une décision politique inédite qui s'inscrit dans le cadre d'une sortie de crise sanitaire compliquée à gérer. Ce mode de gestion introduit de fait une différenciation spatiale, voire une inégalité entre les territoires de la République qui ne sont plus soumis aux mêmes règles en matière de circulation et d'accès aux activités et aux services.

Cette carte, en apparence assez simple avec ses trois couleurs vert-orange-rouge, pose question sur le plan sémiologique. Elle interroge quant au choix des données et au sens général à lui accorder. Ni vraiment scientifique ni vraiment pédagogique, cette première carte du déconfinement s'est transformée en mème (information virale faisant l'objet de détournements) sur les réseaux sociaux où elle a été tournée en dérision. Le 7 mai, le gouvernement a publié une deuxième carte, ne conservant finalement que deux couleurs (vert et rouge) et suscitant toujours autant d'interrogations.




1) Une carte assez discutable sur le plan sémiologique

Les départements devaient initialement être classés en vert et en rouge, les départements "verts" appliquant un déconfinement classique et les départements "rouges" plus touchés étant soumis logiquement à un déconfinement plus strict. Mais l'évolution incertaine de l'épidémie de COVID-19, avec le risque d'une deuxième vague contagieuse, a rendu toute prévision difficile dans le temps et dans l'espace. La première carte divulguée au public le 30 avril comportait trois couleurs à l'image d'un feu tricolore, avec un nombre conséquent de départements en orange (environ un tiers) classés "incertains".

Juliette Morel, enseignante-chercheuse en cartographie et géomatique, a donné une lecture critique de cette première carte du déconfinement dans Libération (Covid-19 : des cartes très politiques, 5 mai 2020). Pour l'auteure, « le système de classement des départements utilisé par le gouvernement pour préparer le déconfinement n'a que l'apparence d'une démarche scientifique ». Dévoilée initialement sans titre et sans légende, la carte ne donne en effet aucune indication sur son mode d'élaboration.

L'ARS note que la carte a été construite sur le calcul d’un indicateur qui compare le nombre de cas de coronavirus par rapport au nombre total de passages aux urgences. Ces indicateurs chiffrés sont renseignés par chacun des centres hospitaliers partout en France (sans que l'on sache par ailleurs comment les données sont agrégées à l'échelle départementale et régionale). Or « une analyse rapide de ces données a conclu qu'un nombre de prélèvements récemment effectués par des services d’urgence lotois avaient conduit ces dernières semaines à surévaluer le pourcentage de passages aux urgences pour suspicion de coronavirus par rapport à la réalité. L’indicateur retenu au niveau national s’en est trouvé vraisemblablement faussé pour le département du Lot. »

Le Lot, qui est passé du rouge au vert, n'est pas le seul cas concerné. Les départements de l'Aisne (rouge à orange), du Calvados (orange à vert), du Cher (rouge au vert), de la Dordogne (orange au vert), de la Nièvre (rouge au vert), de l'Oise (vert à orange), du Tarn (orange au vert) ainsi que de la Haute-Corse (rouge au vert) ont également fait l'objet de modifications, en raison d'erreurs initiales ou de l'évolution de la situation. Ce qui a donné lieu à la publication d'une nouvelle carte le 3 mai. Notez que les départements d'outre-mer restent en vert, à l'exception de Mayotte qui connaît une recrudescence des cas de COVID-19 parallèlement à un épisode de dengue assez fort (passage au niveau 4 d'alerte).




Prévue pour être évolutive, cette carte ne permet pas de savoir quels choix seront arrêtés le 7 mai, date à laquelle le gouvernement est censé rendre sa décision concernant le déconfinement à mettre en oeuvre le 11 mai. La valeur informative de cette carte de déconfinement s'en trouve amoindrie, surtout pour les départements orange dits "incertains". D'aucuns n'ont pas hésité à comparer cette carte à celle des prévisions météorologiques, tant le risque est difficile à prévoir. D'autres ont cherché à représenter les changements sous forme de cartogramme pour essayer de mettre en évidence des évolutions.



2) Derrière la carte, la question du choix des données

Initialement la carte devait prendre en compte 3 critères pour déterminer les départements en rouge :
  • le taux de cas nouveaux dans la population sur une période de sept jours. S'il est élevé, cela montre que la circulation du virus reste active ;
  • la tension sur les capacités hospitalières évaluée au niveau régional. Elle est fonction du taux d'utilisation des lits de réanimation et des soins intensifs ;
  • le système local de tests et de détection des cas contacts, qui suppose de procéder à des tests de dépistage suffisamment nombreux pour être significatifs.
Finalement le principal critère retenu - qui est de fait le plus facile à établir -  est la circulation du virus exprimé par le nombre de nouveaux cas enregistrés dans les hôpitaux. Ces chiffres d'hospitalisation sont mis à jour régulièrement sur le site Santé publique. D'autres données sont également téléchargeables sur Data.gouv.fr, notamment les niveaux d'excès de mortalité standardisé durant l'épidémie de COVID-19.

Comme le fait remarquer Juliette Morel (Libération, 5 mai 2020), « l’indicateur choisi pour exprimer la circulation du virus est apparemment trop réducteur, car trop sensible aux infimes fluctuations qui peuvent être enregistrées d’un jour à l’autre dans les départements les moins touchés et les moins peuplés. Des particularités liées au jour de l’enregistrement (il y a moins de passage aux urgences les dimanches)... C’est l’application visuelle d’une rhétorique politique, dont l’efficacité est renforcée par les connotations des deux couleurs choisies : vert = bien, sécurité ; rouge = mal, danger. Cela nous force à lire une séparation radicale entre les départements alors qu’il n’en est rien dans les données de départ. »

On peut par exemple s'interroger sur le taux de 10% de cas de COVID-19 pour les passages aux urgences : ce taux est-il véritablement significatif ? Il ne correspond à aucun seuil scientifique et a tendance à masquer la réel problème qui est le manque de lits disponibles en réanimation. Du point de vue sémiologique, il aurait été préférable de représenter ce taux par un dégradé de couleurs moins connotées que celle d'un feu tricolore (par exemple un dégradé du clair au foncé).


3) Différenciation spatiale et principe d'égalité territoriale

Le fait que cette carte soit établie à l'échelle départementale laisse de nombreuses questions en suspens. Quid du périmètre maximum de 100 kilomètres à ne pas dépasser, une restriction de la mobilité qui s'ajoute aux contraintes définies par département ? Peut-on passer d'un département à l'autre (notamment pour le retour de personnes parties se confiner dans un autre département) ? La France n'est-elle pas divisée de fait par une ligne de démarcation séparant les populations ? Quel sort réserver aux plages dont la fréquentation est interdite jusqu'au 2 juin, y compris pour des départements en vert notamment ceux d'outre-mer ? En Bretagne et plus généralement pour les collectivités territoriales situées sur le littoral, la pression monte pour demander un accès aux plages, à égalité avec les autres espaces récréatifs (parcs et forêts).


 Cartographie des implications territoriales du déconfinement (source : @LégendesCarto)



La carte du déconfinement a aussi un impact direct sur la reprise des établissements scolaires qui ne se trouvent pas traités sur le même plan. La couleur rouge ou verte détermine le rythme d’ouverture des écoles et collèges ainsi que l’accès aux parcs. Jamais une carte en trois couleurs n'aura eu un rôle aussi déterminant pour la vie politique, économique et sociale de tout un pays (voir la liste des lieux et événements interdits en fonction des couleurs données aux départements sur le site de France 3).



Rappelons que l'égalité territoriale est un principe républicain fondamental. S'agissant des libertés publiques et de la circulation des personnes - autre principe constitutionnel - elle ne peuvent être limitées que pour des raisons temporaires, justifiées par la gravité de la situation (en l'occurrence ici l'état d'urgence sanitaire). Pour comprendre cette différence de traitement entre départements, il faut s'intéresser aux principaux foyers de diffusion qu'a connus la France depuis le début de l'épidémie. Depuis mars 2020, les départements les plus touchés en nombre de morts en milieu hospitalier se sont situés majoritairement dans le Grand-Est et en Ile-de-France (voir les tableaux de bord de Santé publique France, du Covidoscope, d'ESRI-France ou du Monde-Les Décodeurs).

La plupart de ces tableaux de bord et de ces cartes de suivi de l'épidémie ont été construits à l'échelle départementale, produisant une vision quelque peu administrative du phénomène, alors que les cas de contagion sont enregistrés à l'échelle locale au niveau des établissements hospitaliers (en général les grandes villes) et que le phénomène de propagation de l'épidémie ne se limite pas à des limites départementales. Certaines analyses géographiques ont pu aussi contribuer en partie à surestimer cette maille départementale, à l'instar de l'analyse d'Hervé Le Bras qui entrevoit trois stades de l'épidémie au vu de la comparaison entre les départements, à partir de l'exemple du Haut-Rhin et des Bouches du Rhône (Le Monde, 30 avril 2020). Si le Sud et l'Ouest de la France sont moins touchés que le Nord et l'Est et si les départements ruraux restent pour l'instant relativement épargnés par rapport aux départements urbains, il convient d'éviter toute généralisation à l'échelle des départements. L'analyse cartographique gagnerait à être conduite à l'échelle plus fine des foyers d'infection ou "clusters", bien qu'il soit difficile de disposer de données précises à cette échelle.

Il y aurait par ailleurs une analyse critique à conduire sur le choix des indicateurs et les représentations qu'ils induisent. Pour une même échelle départementale, les cartes représentant le taux de nouveaux cas enregistrés diffèrent de celles représentant le taux d'hospitalisation en services de réanimation ou le taux de décès. Si on se réfère par exemple à la mortalité par départements, les chiffres publiés par l'INSEE témoignent d'une hausse globale de 27% de la mortalité par rapport à mars-avril 2019, avec cependant des différences notables entre les départements. Certains d'entre eux ont même pu connaître une mortalité inférieure en 2020, en raison des effets "bénéfiques" du déconfinement telle par exemple la baisse des accidents de la route ou le fait que la population moins mobile ait pu être préservée d'autres maladies infectieuses.


Différence entre le nombre total de décès du 1er mars au 20 avril 2020
et du 1er mars au 20 avril 2019
(source : INSEE)


Les décalages chronologiques observés dans la diffusion de la pandémie ont conduit à élaborer des cartes et graphiques animés. Ces productions intéressantes et originales permettent de mieux se représenter la temporalité du phénomène, mais contribuent parfois à véhiculer une vision "diffusionniste" de l'épidémie.





4) Une carte devenue virale sur les réseaux sociaux qui n'hésitent pas à la détourner

Les réactions se sont multipliées après la présentation de cette carte du déconfinement, en particulier sur les réseaux sociaux où la carte a donné lieu à de nombreux détournements. Mise en parallèle avec d'autres cartes, cette carte du déconfinement est l'occasion de rappeler la différence entre corrélation et causalité. Source d'humour ou clin d'oeil à l'actualité, elle est souvent tournée en dérision. En voici quelques exemples (non exhaustifs) qui témoignent de tentatives de détournement à visée politique et/ou humoristique.













5) Une carte de déconfinement finalement en vert et rouge (7 mai 2020)


La nouvelle carte qui a été dévoilée le 7 mai par le ministre des Solidarités et de la Santé Olivier Véran ne comporte plus que deux couleurs. Quatre régions (Ile-de-France, Hauts-de-France, Grand Est et Bourgogne-Franche-Comté) ainsi que le département de Mayotte ont été classés en rouge. En Ile-de-France, les mesures de déconfinement sont plus sévères, tandis qu’à Mayotte le déconfinement a été repoussé au-delà du 11 mai, compte tenu d’une circulation du virus plus active dans ces territoires. Toutes les autres régions et les autres départements ultramarins sont verts et bénéficient d’un déconfinement plus large (voir la liste des déplacements faisant l'objet d'une déclaration écrite). La réouverture des plages est possible au cas par cas, sur autorisation du préfet.





Cette carte n'échappe pas aux effets de seuils, qui peuvent conduire deux départements à la situation comparable à être classés différemment. Les différences de déconfinement entre départements verts et rouges sont également à relativiser, car ils sont régis par des "grandes règles communes" et les mesures barrières y restent importantes. Il n'est pas prévu de postes-frontières entre les départements de couleurs différentes. Mais des contrôles de police sont toujours possibles afin de vérifier que la population reste dans un rayon de 100 km autour de son domicile. Dans les villes, une attestation de son employeur est nécessaire pour circuler aux heures de pointe dans les transports en commun (par ailleurs soumis au port du masque obligatoire). En région parisienne, la RATP a décidé de fermer 60 stations lors de la première phase de déconfinement afin d’éviter les afflux d’usagers.

Pour Jacques Lévy (interview pour France Culture, 8 mai 2020), "la carte mise en place est celle qui existait déjà avant le confinement car celui-ci a eu pour effet de congeler l’épidémie, mais dans des proportions qui étaient déjà celles de la mi-mars... On aurait sans doute eu une carte très différente si il n’y avait pas eu de confinement. Elle serait beaucoup plus homogène... Le confinement a inventé des échelles qui sont totalement nouvelles. Après l’échelle du logement, il y a eu celle du kilomètre. Désormais, nous passons à l’échelle des 100 kilomètres qui permet d’inclure l’urbain et le périurbain, mais pas les déplacements inter-régionaux. Donc, on innove avec les nouvelles échelles. C’est cela la grande originalité de la période qu’on vit".



Quelles sont les communes potentiellement touchées par la règle des plus de 100 km ?
(source : Gaëtan Lavenu, ArcOrama)



En outre, deux autres cartes ont été montrées par Olivier Véran et Edouard Philippe : il s'agit de la carte de la tension hospitalière sur les capacités en réanimation au 7 mai et la carte du taux de couverture des besoins en tests estimés au 11 mai. Comme rappelé plus haut, la carte de déconfinement est censée prendre en compte également ces deux autres critères essentiels. La carte de couverture des besoins en tests, entièrement verte, semble garantir un taux partout suffisant (> 100%), sans que l'on sache quels seront exactement les besoins dans les semaines qui viennent. Dans les deux cas, le choix des seuils semble arbitraire et ne correspondre qu'à des besoins estimés. Ils ne reflètent pas véritablement la disponibilité en termes de nombre de tests et de lits de réanimation (il faudrait pour cela disposer de scénarios prédictifs sur l'évolution de l'épidémie).

Outre qu'elle crée des échelles de mobilité spécifiques et renvoie à des modes d'habiter différenciés selon les territoires, la carte du déconfinement pose la question des échelles de gestion de la crise sanitaire. On observe en effet que l'ensemble des échelons administratifs (régions, départements, communes) sont mobilisés pour l'application de décisions politiques prises par le gouvernement. Ce qui a pu faire dire à certains observateurs que l'Etat conservait son rôle centralisateur au niveau des décisions et se déchargeait sur les collectivités territoriales pour la mise en oeuvre de mesures complexes à gérer. Cette décentralisation dans l'application du déconfinement est souvent mal perçue par les élus à l'échelle régionale et locale, en particulier pour les maires sur lesquels repose la responsabilité de la réouverture des écoles.

Au total, 27,2 millions de personnes (soit 40% de la population française) sont classées en zone rouge. Le Monde en a donné une représentation sous forme de carte par anamorphose.





Sources des données

Site Santé publique France (dossier Covid-19)

Carte officielle de répartition des départements et tableau de bord pour les indicateurs

Données téléchargeables sur le site Data.gouv.fr

Cartes et données fournies sur la plateforme Géodes


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Utiliser la cartographie numérique pour travailler les compétences sur le croquis de synthèse


L'épreuve du croquis de synthèse au baccalauréat a été renouvelée depuis 2019 afin de dépasser le simple exercice de mémorisation-restitution et de favoriser la réflexion des élèves. L'élaboration du croquis s'accompagne désormais d'un texte favorisant le questionnement sur les données à cartographier, sur les choix sémiologiques à opérer et les idées-force que l'on souhaite mettre en avant. Ce billet a pour objectif de proposer des pistes de mise en oeuvre permettant de travailler ces compétences, à partir de cartes thématiques élaborées en amont.

Dans un premier temps, on rappellera les attendus du BO sur la question. Puis on s'interrogera sur l'intérêt pédagogique que peuvent représenter les applications de cartographie thématique, telles que Magrit ou Khartis, pour initier les élèves aux règles de la sémiologie graphique. Enfin, on montrera que la cartographie numérique peut les aider à s'approprier la démarche renouvelée de l'épreuve du baccalauréat qui vise, au delà d'un simple exercice de traduction graphique, à comprendre, organiser, hiérarchiser des informations afin de conduire un raisonnement sous la forme d'un croquis géographique.


I - Ce que dit le BO sur l'exercice du croquis et ce que cela implique en termes de pratiques pédagogiques

Dans le cadre de la réforme du lycée, et des nouveaux programmes en histoire-géographie publiés au BO spécial n° 1 du 22 janvier 2019 [https://eduscol.education.fr/cid144146/histoire-geographie-bac-2021.html], le croquis de géographie est au centre de nos pratiques pédagogiques comme le rappelle le BO : "Le croquis est l’aboutissement d’un travail de description, d’analyse et de synthèse ".

Cela reste également une épreuve du baccalauréat en géographie avec de nouvelles modalités puisqu'il s'agit désormais de réaliser un croquis à partir d'un texte :



Les capacités et méthodes requises pour la réalisation de cette production cartographique sont par ailleurs précisées par le BO : 




Comme on peut le voir dans ce tableau récapitulatif, l'utilisation du numérique est préconisée de manière générale pour "réaliser des cartes, des graphiques, des présentations", sans lien direct avec l'élaboration du croquis. Pour notre part, il nous semble que les outils de cartographie numérique peuvent être également mobilisés afin de montrer aux élèves que le choix des informations à cartographier (source et type de données, liens entre elles et pertinence pour expliquer l'organisation d'un espace géographique) est au moins aussi important que la maîtrise du langage cartographique proprement dit.


II - Utiliser une application de cartographie thématique en ligne pour comprendre les régles du langage cartographique

Pour commencer, nous reviendrons sur quelques définitions de base liées à la cartographie numérique pour bien fixer le cadre de ce deuxième axe.

Tout d'abord, on entend par applications de cartographie numérique “des outils centrées sur la visualisation de l’information géographique selon les règles de la sémiologie graphique”. Il s'agit donc de représenter l'information géographique, de donner à voir et à comprendre des phénomènes géographiques au-delà de la simple maîtrise technique du langage cartographique.

LAMBERT Nicolas & ZANIN Christine, Manuel de cartographie. Principes, méthodes, applications. Armand Colin, coll. « Cursus : Géographie », 2016.

Ces outils de cartographie permettent de construire des cartes statistiques à partir de fonds de carte aux formats Shapefile, GeoJSON, KML (Google Earth) et/ou d’un tableau de données aux formats xls (Excel) ou csv.




Une carte dite thématique associe : 



MAIS, que ce soit une carte version papier ou une carte numérique, on utilise toujours les mêmes règles du langage cartographique. C'est un langage graphique et visuel permettant l’expression des messages cartographiques selon Jacques Bertin (1918-2010), le « père » de la sémiologie graphique : 


Alphabet : signes graphiques élémentaires (point, ligne, surface)
Vocabulaire : variables visuels
Syntaxe : sémiologie graphique (règles de la perception visuelle)





Ces règles se retrouvent dans tous les manuels scolaires de géographie sous une forme simplifiée et servent de vade-mecum pour aider les élèves à la réalisation de leurs croquis de géographie.


Source : manuel de géographie seconde, Hatier, 2019.

Elles sont aussi présentes naturellement dans les applications de cartographie thématique telles que Magrit ou Khartis (les liens renvoient à la présentation des deux logiciels sur ce blog ).




















En réalisant des cartes thématiques sur des outils numériques, les élèves acquièrent en même temps les règles du langage cartographique avec, ici, un avantage indéniable : ces deux applications de cartographie disposent d'une documentation très précise pour expliquer les choix à réaliser en termes de représentation cartographique (et donc de "figurés" ou symboles). Bref, l'élève comprend qu'utiliser par exemple un cercle proportionnel ou un aplat de couleur n'est pas seulement une affaire de figuré ponctuel ou de surface. Il en voit directement l'application à travers l'interface du logiciel.

Pour aller plus loin :

La documentation de Magrit à ce sujet : http://magrit.cnrs.fr/static/book/carto_fr.html



III - Réaliser un croquis de synthèse dans le cadre de l'étude de cas "La Mer Méditerranée : un bassin migratoire" (géographie seconde)

L'application de cartographie Magrit, développée par Matthieu Viry, Timothée Giraud et Nicolas Lambert au sein du pôle géomatique de l’UMS RIATE (open source), s'avère être un très bon outil pédagogique pour concevoir des cartes thématiques, et par extension des croquis de géographie (voir notre présentation de l'outil).

En effet, l'élève va devoir commencer à réfléchir aux sources de ses données. Quelles données statistiques choisir ? Où les trouver ? Mes sources sont-elles fiables ? Comment les traiter ?

Dans l'exemple que nous avons choisi (un croquis de synthèse sur l'étude de cas "La Mer Méditerranée : un bassin migratoire"), il s'agit d'abord de montrer aux élèves que les données sont issues de sources diverses :

Les données en libre accès fournies par l'OIM ("Projet des migrants disparus de l'OIM") représentent "les décès de migrants, y compris de réfugiés et de demandeurs d'asile, morts ou disparus au cours du processus de migration vers une destination internationale" pour 2014-2019 (source : Missing Migrants)
  • Les données sur l'IDH en 2017 sont issues de la mise à jour statistique des indicateurs du développement humain du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) pour l'année 2018. Source : HDR-ONU
  • Les migrants interceptés par Frontex en 2018.Source : Frontex

Une fois cette première étape réalisée (voir plus bas le "pas à pas" proposé sous la forme d'une capsule vidéo), qui consiste à télécharger les données et à les trier dans un tableur (comme Microsoft Excel ou LibreOffice Calc), l'élève peut commencer à insérer ces données dans Magrit pour construire son croquis.

A chaque étape, il doit penser au mode de représentation qui est le mieux adapté selon le type de donnée géographique à cartographier. Et, c'est bien là que repose encore une fois tout l'intérêt pédagogique d'une application de cartographie numérique : elle permet de tester les variables visuelles et de comprendre que les choix sémiologiques ne sont pas seulement affaire de convention, mais ont des conséquences directes sur la lisibilité de la carte, sur le message que l'on délivre. C'est par exemple le choix délibéré d'utiliser une couleur rouge et de calibrer la taille des cercles pour représenter les migrants de manière à ne pas minorer ni sur-représenter le phénomène migratoire appréhendé, ici à travers les victimes décédées ou disparues en mer.

L'outil Magrit permet de guider les élèves dans ce questionnement. Ainsi, l'application ne leur offre pas la possibilité de réaliser des cartes de ratios (cartes choroplèthes permettant de représenter des données de ratios par plages de couleurs ou de niveaux de gris selon la documentation du logiciel) avec des données quantitatives absolues ou données de stocks (exemples : le nombre d'habitants d'une population, le nombre de migrants morts et disparus, voir la capture d'écran ci-dessous).




Après avoir inséré les premiers éléments du croquis, on peut ensuite proposer aux élèves de réfléchir à la palette de couleurs en fonction de l'information géographique à cartographier. Certains pourront à juste titre se montrer dubitatif quant au choix du camaïeu de bleu. C'est l'occasion pour l'enseignant de rappeler que l'essentiel est de bien respecter la gradation de couleurs pour représenter des données quantitatives relatives (données de ratios). Les élèves sont amenés aussi à indiquer la nomenclature sur leur fond de carte (voir la capture d'écran ci-après) comme sur un croquis en version papier.




Reste une dernière étape, qui suit la mise en place de tous les autres éléments du croquis ; il s'agit maintenant de demander aux élèves d'organiser les figurés dans une légende qui réponde au sujet posé. Pour faciliter l'exercice, les élèves peuvent réfléchir par groupe à cette organisation sur une feuille de papier. Après validation de l'enseignant, ils réalisent la légende directement dans l'application Magrit sans oublier de donner un titre à leur production cartographique. Ils veillent enfin à préciser l'échelle du croquis et la source des données.




Ce travail cartographique, ici un croquis de synthèse de l'étude de cas sur "La Mer Méditerranée : un bassin migratoire", est facilement transposable pour un exercice du type transposer un texte en croquis. On trouve dans les manuels de géographie seconde de nombreux textes sur ce thème. L'enseignant peut même rédiger le texte idoine avec tous les ingrédients de ce croquis, à savoir les inégalités de développement entre les deux rives de la Méditerranée, le nombre de migrants morts et disparus au cours de la traversée avec les principales routes migratoires ; la limite de l'espace Schengen ainsi que le nombre de migrants interceptés et les camps pour étrangers en Italie. Quant au parcours "possible" du migrant, ce n'est malheureusement pas les exemples qui manquent.


CONCLUSION : Quelle plus-value pour les élèves et les enseignants ?

Les applications de cartographie en ligne ne permettent pas seulement de s’initier aux règles de la sémiologie graphique. Elles permettent de réfléchir simultanément au choix des données et au choix du type de représentation à associer (également au choix de la projection cartographique que l'on peut changer à la volée). Les élèves aiguisent ainsi leur esprit critique : ils trient et classent les informations récoltées en s'interrogeant sur leurs sources ; ils définissent ce qui est cartographiable ou non et ce qui permet de développer un raisonnement géographique sur ces informations. Ils peuvent s’exercer et multiplier les essais avant de passer à une version papier. 

Ces applications donnent ainsi du sens aux productions cartographiques des élèves en leur faisant prendre conscience qu’une carte, un croquis est avant tout le résultat de différents choix. L’utilisation de ces logiciels facilite l’acquisition des capacités et méthodes requises en vue du nouvel exercice de croquis du baccalauréat et favorise l’émergence d’une réflexion sur les enjeux du numérique.

Pour les enseignants, c'est un outil qui offre la possibilité de diversifier leurs pratiques pédagogiques et de renforcer leurs compétences à la fois dans le domaine de la cartographie et dans celui de la culture numérique, dans la perspective de développer une culture de la donnée et de l'information à l'ère numérique.


Les liens pour télécharger le tutoriel et les données 
Sitographie

Le BO spécial n° 1 du 22 janvier 2019
https://eduscol.education.fr/cid144146/histoire-geographie-bac-2021.html 

Epreuves communes de baccalauréat à partir de la session 2021 du baccalauréat :
https://cache.media.eduscol.education.fr/file/Bac2021/66/6/NDS_Histoire_Geographie_E3C_1103666.pdf

Nicolas LAMBERT & Christine ZANIN, Manuel de cartographie. Principes, méthodes, applications. Paris : Armand Colin, coll. « Cursus : Géographie », 224 p.
http://savoirs.ens.fr/uploads/videos/diffusion/2018_10_04_lambertgiraud.mp4

La Sémiologie graphique de Jacques Bertin a cinquante ans !
https://visionscarto.net/la-semiologie-graphique-a-50-ans

Sylvain GENEVOIS, Introduire la cartographie numérique dans l'épreuve de cartographie au bac : mission vraiment impossible ?
http://didageo.blogspot.com/2013/01/introduire-la-cartographie-numerique.html