Source : Patty Heida, « Redessiner le monde pour mieux le comprendre : le pouvoir politique des contre-cartes » (The Conversation, 3 août 2026).
Patty Heyda (Washington University, Saint Louis) montre que les cartes façonnent autant qu’elles représentent les territoires. Le géographe Mark Monmonier rappelle qu’en sélectionnant l’information, le cartographe peut orienter la lecture du monde. Une carte est donc un récit spatial autant qu’un outil d’orientation. Les gouvernements, entreprises ou empires choisissent ce qu’ils montrent et ce qu’ils taisent. En 1956, la carte routière de Shell consacrée à San Diego valorisait l’automobile tout en effaçant les transports publics. La cartographie peut aussi produire de l’exclusion. Dans les années 1930, les cartes américaines du "redlining" classaient comme risqués les quartiers afro-américains de presque toutes les grandes villes. Elles ont ainsi contribué à fermer l’accès au crédit immobilier et à la propriété. Patty Heyda propose l’inverse avec les "contre-cartes".
Son Radical Atlas of Ferguson superpose des données rarement rapprochées pour rendre visibles les rapports de force. Près du lieu où Michael Brown fut tué en 2014, plusieurs firmes du Fortune 500 bénéficient d’aides publiques locales. Changer de données change aussi le regard porté sur un territoire. À Ferguson, les cartes classiques localisent vols et cambriolages dans les quartiers noirs. Heyda y ajoute les fraudes liées aux crédits subprimes de 2008. La géographie du "risque" se déplace alors vers les acteurs financiers. La recartographie révèle également des inégalités d’accès. Dans le quartier majoritairement afro-américain où Michael Brown fut tué, aucun bureau de vote n’est implanté. Une voie ferrée surélevée et un corridor fluvial compliquent en plus l’accès à l’hôtel de ville et aux autres bureaux. Les contre-cartes changent enfin d’échelle et de temporalité. Le cartographe Andrew Middleton reprend d’anciennes cartes routières de Shell et représente les routes que la montée du niveau marin pourrait submerger. Un même support relie mobilité, énergie fossile et changement climatique. L’étude au final montre que cartographier, c’est hiérarchiser des lieux, des données et des acteurs. En réintroduisant ce qui avait été omis, les contre-cartes dévoilent les inégalités, les exclusions et les pouvoirs politiques qui structurent les territoires.
Extrait de la carte « L'île de la Tortue décolonisée : cartographie des noms autochtones à travers l’Amérique du Nord »
(source : The Decolonial Atlas - CC BY-NC-ND)
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