Présentation de l'Opportunity Atlas et des problèmes d'interprétation qu'il pose


Quels quartiers des Etats-Unis offrent aux enfants les meilleures chances de réussite ?

C'est la question en apparence assez simple à laquelle a essayé de répondre une équipe de chercheurs à partir des données du Census Bureau américain. Cet atlas est le produit d'un travail de recherche conduit par des chercheurs issus de la fondation Opportunity Insights (Raj Chetty, John Frideman et Nathaniel Hendren de Harvard University et John Friedman, professeur associé à la Brown University) ainsi que des membres du Census Bureau (Maggie Jones et Sonya Porter). L'ambition est forte : il s'agit rien moins que de "cartographier les racines de la mobilité sociale dès l'enfance" à l'échelle de toutes les unités de recensement des Etats-Unis. 

Cet "atlas des opportunités" est d'abord un support d'information et de sensibilisation pour rendre visibles les inégalités. Pour ses auteurs, il se veut aussi un outil d'aide à la décision pour les responsables locaux et gouvernementaux confrontés à la nécessité de réduire les fractures sociales, un problème majeur aux Etats-Unis. Les chercheurs estiment que cette cartographie pourrait servir à répartir l'aide du programme de santé et d'éducation Head Start ou encore à délimiter les « zones d'opportunité » créées par la loi fiscale de 2017 (loi créant des incitations fiscales pour attirer des investissements à long terme dans des espaces confrontés à une pauvreté extrême et à une croissance lente de l'emploi et des entreprises). Ils suggèrent que les enfants des quartiers à faibles débouchés puissent bénéficier de priorités pour accéder à de bons établissements scolaires.


The Opportunity Atlas : interface de consultation de l'atlas en ligne 



The Opportunity Atlas se présente comme un outil de cartographie interactive disponible en ligne. Il est construit à partir de données anonymes concernant 20 millions d’Américains qui sont nés entre 1978 et 1983, qui ont donc entre 35 et 40 ans aujourd'hui. Les personnes ont été enregistrées en fonction de l'unité de recensement (unité géographique comptant en moyenne 4 200 personnes) dans laquelle elles ont grandi. Pour chacune des 70 000 unités des Etats-Unis, ont été établies des estimations concernant les revenus attendus des enfants parvenus à l'âge adulte, leur taux d’incarcération ainsi que d'autres indicateurs croisés avec le niveau de revenu de leur famille, leur appartenance ethnique et leur sexe. Une telle enquête ne serait pas possible en France où l'on ne peut pas demander l'appartenance raciale. Au pays de la discrimination positive, il s'agit non seulement de pouvoir cartographier mais aussi de pouvoir, si possible, réduire les inégalités en distribuant des aides ciblées en fonction de l'appartenance sociale et ethnique.

L'intérêt de cet Atlas est de pouvoir mettre en évidence les fortes inégalités aux Etats-Unis à une échelle très fine et selon des données ciblées touchant à l'économie, à l'éducation et aux conditions de vie (bien que l'étude ne mobilise pas de données sur le plan sanitaire et social). Les chercheurs dégagent trois constats :
  • Constat n°1 : les résultats des enfants à l'âge adulte varient considérablement d'un quartier à l'autre, parfois à un ou deux kilomètres de distance.
  • Constat n°2 : les lieux qui présentent de bons résultats pour un groupe ethnique n'offrent pas toujours de bons résultats pour un autre.
  • Constat n°3 : s'installer plus tôt dans un meilleur quartier permet d'augmenter le revenu d'un enfant de plusieurs milliers de dollars. Les enfants qui déménagent dans des quartiers à forte mobilité ascendante plus tôt dans leur enfance gagneraient davantage à l'âge adulte.

Revenus attendus des ménages adultes pour les enfants pauvres élevés à Washington et dans sa région

 (en rouge les familles gagnent moins de 27 000 dollars par an et sont dans le 25e centile de la répartition du revenu national)


 
 Taux d'incarcération des hommes noirs dans des familles à faibles revenus à Los Angeles
en fonction du quartier où ils ont grandi



Dans un article du New York Times (01/10/2018) qui présente les résultats de cette recherche, l'analyse est conduite à l'échelle très fine des quartiers de Seattle, les autorités de la Seattle Housing Autority (SHA) offrant à certaines familles des bons de logement pour accéder à un loyer plus élevé et leur permettre ainsi de s'installer dans des quartiers plus favorisés. Il s'agit clairement d'aider les programmes gouvernementaux ou fédéraux à cibler des lieux spécifiques, non pas en fonction du niveau de pauvreté dans le quartier, mais en fonction de la possibilité pour les enfants d'échapper à la pauvreté à l’âge adulte. Pour les autorités, il s'agit aussi de déterminer si et dans quelle mesure les aides sociales distribuées ont été efficaces. Dans le sillage de cette étude, d'autres chercheurs envisagent de réexaminer les programmes antérieurs du gouvernement avec ces nouvelles données, afin d’identifier où vivaient les enfants quand ils ont été l'objet des ces aides et ce qu'ils sont devenus par la suite.

La réponse consiste pour l'heure à offrir à certaines familles plus de choix quant à leur lieu de résidence. Mais de l'aveu de la SHA, cette solution n’aidera pas tous les enfants, tant que le problème général  ne sera pas résolu : comment convertir les quartiers en difficulté en des lieux où les enfants pauvres sont susceptibles de s'épanouir sans avoir à les quitter ? Les chercheurs reconnaissent que dans des villes en mutation rapide comme Seattle, certains quartiers peuvent avoir changé depuis les résultats obtenus à partir de la tranche d'âge des trentenaires qui a servi à conduire l'étude. Les nombreux commentaires qui ont été postés au bas de l'article du New York Times soulèvent des interrogations sur les limites de validité de cette étude. En 2015, le New York Times avait déjà consacré un article au titre quelque peu accrocheur voire polémique, à la question de savoir dans quelle région il vaut mieux grandir aux Etats-Unis. Pour certains observateurs attentifs qui ont soumis cette cartographie à la critique, les prévisions de revenus ne veulent pas dire grand chose, cela reste des estimations. Le revenu est souvent en corrélation avec le niveau d'éducation des parents, mais c'est le niveau d'instruction réel des enfants qui intervient dans le succès futur d'un enfant, davantage que le revenu. Bien que les quartiers puissent être en quelque sorte un indicateur de réussite future, ce qui se passe à l'intérieur des maisons en termes d'accès à la culture et à l'éducation est beaucoup plus important. On peut citer des exemples de familles qui ont vécu dans des quartiers très pauvres où les enfants ont réussi grâce à leurs parents et à leur implication personnelle dans la vie de leurs enfants. Il vaudrait mieux chercher les raisons pour lesquelles certains quartiers sont devenus indésirables et comment y remédier.


Carte utilisée par la Seattle Housing Authority pour identifier les quartiers où les enfants pauvres ont des chances de pouvoir sortir de la pauvreté (source : SHA)



Plusieurs questions restent en suspens dans l'utilisation de cet atlas et les analyses que l'on peut en tirer. Comme dans toute recherche scientifique, il peut y avoir des biais. Le premier biais concerne les estimations réalisées à partir d'une population qui a maintenant plus de trente ans. On ne peut pas en inférer directement le devenir des enfants qui habitent aujourd'hui ces quartiers. Les chercheurs ont en partie pallié cette difficulté en injectant des données socio-économiques actuelles. Une autre source d'interrogation provient du risque de déterminisme socio-spatial  : est-ce le quartier d'appartenance qui façonne en lui-même les trajectoires des enfants ? Ou ne faut-il pas considérer qu'une telle cartographie ne fait qu'indurer et finalement accuser des inégalités sociales, qu'elle contribue même à les renforcer en incitant les familles à abandonner leur lieu de vie pour aller résider dans un quartier plus favorisé ? Même si mobilité géographique et mobilité sociale sont intimement liées, se déplacer hors de son quartier demande une certaine confiance en soi qui manque à beaucoup de personnes en situation de pauvreté. Tout en reconnaissant l'importance cruciale de la mobilité notamment en milieu urbain, certains auteurs montrent que les populations pauvres entendent parfois s’opposer à l’injonction de mobilité en faisant le choix de l’ancrage local.

Il est indiqué sur le site que la production de cet Atlas a fait l'objet d'une clause de non-responsabilité : "les opinions et conclusions exprimées dans le présent document n'engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement les opinions du Census Bureau des Etats-Unis". On comprend que les conclusions puissent effectivement déboucher sur des analyses politiques, l'institut Opportunity Insights et la Harvard Kennedy School ayant à coeur d'apporter des éléments de débat politique sur les relations entre pauvreté, inégalité et réelles opportunités de s'en sortir. Les chercheurs s'appuient sur un constat chiffré : en moyenne, la mobilité ascendante d’un quartier voisin avec un niveau supérieur à la moyenne dans une région métropolitaine augmenterait de 200 000 $ les gains d’un enfant qui grandirait dans une famille à faible revenu. Les enfants qui grandissent dans de meilleures zones sont également moins susceptibles d'être incarcérés et moins susceptibles d'avoir des naissances précoces. Les enfants qui déménagent plus tôt dans leur enfance dans des quartiers à forte mobilité ascendante gagneraient donc davantage à l'âge adulte (on reste malgré tout dans une approche économique de la pauvreté, les données en termes de revenus étant celles qui sont les plus importantes dans cette étude).

Et les auteurs de faire remarquer prudemment : "la leçon à tirer de ces résultats n’est pas nécessairement que la mobilité soit la meilleure solution pour accroître la mobilité ascendante, mais plutôt que les faibles taux de mobilité ascendante observés dans certaines zones peuvent être modifiés." Oui mais peut-on modifier la mobilité au risque de rendre les quartiers pauvres encore plus délaissés ? Comme le montre l'étude sur la ségrégation résidentielle et scolaire de G. Orfied et P. Gandara, l’inégalité scolaire prolonge souvent l’effet de la ségrégation résidentielle urbaine. "Un ample débat est en cours aux États-Unis pour déterminer s’il vaut mieux centrer les efforts de déségrégation sur les lieux (place-based policies) ou sur la mobilité des personnes (mobility-based policies) [...]. L’une des raisons pour lesquelles, aux États-Unis, la lutte pour l’égalité raciale se mène sur le terrain de l’enseignement plutôt que sur celui du logement est que les transactions immobilières sont individuelles et complexes et qu’elles se nouent à une écrasante majorité sur le marché privé, ce qui occulte bon nombre de formes de discrimination."

Les données qui ont servi à élaborer l'Atlas sont entièrement téléchargeables. Plusieurs modes de consultation sont disponibles : 
  • mode basique : avec tous les indicateurs disponibles, mais sans possibilité de jouer sur les déciles
  • mode avancé : possibilité de filtrer la carte en utilisant les déciles. Il suffit de cliquer et de faire glisser sur la ligne située en dessous de la métrique choisie pour créer un filtre. Il existe également de nouvelles options sur le revenu des parents pour sélectionner les 1er et 100e centiles du revenu des parents.
  • mode comparaison : pour comparer deux groupes de population. La carte est colorée en fonction de la différence entre la métrique des deux groupes. Si le groupe sélectionné à l'aide des menus déroulants verts est plus élevé, il sera coloré en vert. Si le groupe en violet est plus élevé, il sera en violet. Plus la différence est grande, plus il sera sombre.

Liste des variables disponibles

Références

The Opportunity Atlas (atlas interactif en ligne)

Présentation sommaire de l'Atlas sur le site du Census.gov
http://www.census.gov/library/stories/2018/10/opportunity-atlas.html

Raj Chetty, John N. Friedman, Nathaniel Hendren, Maggie R. Jones & Sonya R. Porter, The Opportunity Atlas: Mapping the Childhood Roots of Social Mobility, septembre 2018.
Télécharger le rapport de recherche complet

Article du New York Times par Emily Badger et Quoctrung Bui (1er octobre 2018)
Detailed New National Maps Show How Neighborhoods Shape Children for Life

Autre article du New York Times en lien avec cette approche sélective par quartier (4 mai 2015)
The Best and Worst Places to Grow Up: How Your Area Compares

Ségrégation résidentielle et scolaire et transmission intergénérationnelle des inégalités aux États-Unis
par Gary Orfield et Patricia Gándara. French-American Foundation

A titre de comparaison pour la France :

L'atlas des fractures scolaires de Patrice Caro et Rémi Rouault : comment lire et analyser les inégalités socio-spatiales en éducation ?

L'Atlas des risques sociaux d'échec scolaire (2016) produit par le CEREQ en collaboration avec la DEPP (Education Nationale) s'inscrit dans un contexte différent, avec des méthodologies d'analyse et des approches différentes.

La ségrégation sociale entre collèges : un reflet de la ségrégation résidentielle nettement amplifié par
les choix des familles, notamment vers l’enseignement privé (Insee Première, n°40, septembre 2018)


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