Etudier les conflits maritimes en Asie en utilisant le site AMTI

Le projet Asia Maritime Transparency Initiative (AMTI) vise à fournir une plateforme d'information, d'analyse et d'échange sur les questions de sécurité maritime en Asie. Le site a été conçu par le Center for Strategic and International Studies (CSIS), un institut américain d'études politiques et d'analyses stratégiques qui essaie de fournir des informations objectives sur les enjeux de politique et de sécurité internationales.

Les informations, régulièrement mise à jour, sont présentées sous forme de cartes interactives. Elles permettent d'étudier les revendications territoriales et maritimes des différents pays d'Asie. Ces cartes sont  agrémentées d'images satellites en haute résolution permettant de suivre la transformation des îles, en particulier les Spratleys et les Paracels que la Chine a intégrés dans sa zone d'influence. Mais le site permet aussi d'aborder d'autres types de conflits ou de litiges maritimes en Mer de Chine orientale, en Asie-Pacifique et dans l'Océan Indien. En cochant et en décochant les pays, on peut faire apparaître de manière très claire les périmètres des eaux territoriales et des ZEE ainsi que leurs zones de chevauchement (avec les lignes de base précises ayant permis de les délimiter). La carte inclut une option de filtre qui vous permet d'afficher n'importe quelle combinaison de revendications territoriales en fonction des pays :


La ligne à neuf traits défendue par la Chine (la fameuse "langue de boeuf") ainsi que la ligne en forme de U de Taïwan dans la mer de Chine méridionale sont représentées en pointillés de manière à montrer l'ambiguïté de ces revendications. Dans un souci d'objectivité, sont représentées uniquement les réclamations territoriales fondées sur les accords internationaux, la législation nationale et la soumission publique des réclamations des demandeurs. Ainsi dans la mer de Chine méridionale, les droits maritimes des îles Paracels et Spratleys ne sont pas indiqués en raison d'un manque de clarté dans les revendications formulées par les différents pays. Le site annonce que ces informations seront mises à jour lorsque la situation en mer de Chine méridionale sera plus claire. 

Le suivi des images île par île est vraiment très instructif et permet d'étudier l'évolution rapide de l'artificialisation et de la militarisation de ces îles et archipels :


Certaines îlots émergent à peine de l'eau et sont inhabités, posant des problèmes de calcul de la ZEE. Pour générer une ZEE autour d’une île, il faut selon la convention de Montego Bay (1982) qu’elle ne soit pas recouverte à marée haute, qu’elle soit habitée et qu’elle possède une activité économique propre. Pour chacune des îles revendiquées, le site donne une description très précise avec son nom dans différentes langues, ses coordonnées géographiques, son statut légal et sa superficie réclamée.

Le récif de Fiery Cross est localisé dans la partie occidentale de l'archipel des îles Spratleys, entre la côte vietnamienne et l'île de Bornéo. Il est également connu sous sa désignation chinoise d'île Yongshu. Il a été largement remanié et agrandi entre 2014 et 2016 par les autorités chinoises. Celles-ci ont voulu en faire une base aérienne et navale stratégique dans la partie sud des eaux territoriales qu'elles revendiquent. Sa superficie est désormais de 274 hectares, ce qui est suffisant pour abriter une longue piste (environ trois kilomètres), utilisable par des bombardiers stratégiques, des chasseurs et des avions civils :


Dans un communiqué du 18 mai 2018, le site AMTI fait état pour la première fois de l'atterrissage de bombardiers chinois Xian H-6K, capables de lancer des missiles de croisière par air  Ces bombardiers à longue portée de dernière génération peuvent décoller de Woody Island, la plus grande base militaire des îles Paracels, et couvrir l'ensemble de la mer de Chine méridionale. Le site AMTI souligne le rôle de Woody Island en tant que base avancée pour des déploiements éventuels dans les îles Spratleys plus au sud :



Le rayon d'action des avions de combat H-6K est d'environ 1000 miles nautiques (1 800 km). La quasi-totalité des Philippines tombe dans leur rayon d'action, dont la capitale Manille ainsi que les cinq bases militaires prévues par l'Accord de coopération et de défense signé avec les Etats-Unis. Avec les améliorations techniques qui pourraient conférer au H-6K un rayon d'action de près de 1900 milles nautiques, ce serait toute l'Asie du Sud-Est qui serait accessible depuis Woody Island. D'ores et déjà, les avant-postes des "Big 3" dans les Spratleys (les îles de Subi, Mischief et Fiery Cross Reefs) mettent Singapour et une grande partie de l'Indonésie à portée des bombardiers. Depuis les Spratleys, les bombardiers H-6K pourraient atteindre les installations de défense américaine au nord de l'Australie ou au Guam. Les déploiements actuels et futurs de plates-formes aériennes et de missiles dans les Paracels et les Spratleys ne cessent d'étendre les capacités de projection chinoises à partir de ces îles avant-postes :



Au total le site AMTI permet de documenter de manière précise les enjeux géopolitiques et géostratégiques de ces territoires maritimes en Asie. L'étude est centrée sur les cinq  pays qui ont les principales revendications territoriales : la Chine, la Malaisie, les Philippines, Taïwan et le Vietnam. Ces pays occupent à eux seuls près de 70 îles et récifs en mer de Chine méridionale. En n'hésitant pas à remblayer et à poldériser avec du sable, ils ont construit plus de 90 avant-postes dont beaucoup ont connu une expansion rapide au cours de ces dernières années, au point de devenir de véritables îles "portes-avions". La Chine est la principale puissance régionale à exercer une très forte pression sur ces récifs coralliens transformés en îles artificielles.

Pour compléter :
    • Un parcours pédagogique avec Google Earth proposé par le site Voyages virtuels de Jean-Marc Kiener. 
    • Une storymap qui retrace les étapes du conflit depuis 2015 par le quotidien Al Jazeera.
    • Dossier de presse avec infographies récentes réalisé par le site Reuters graphics en collaboration avec Earthrise Media, 24 mai 2018.
    • Mer de Chine, la guerre des archipels. Film de Marc Petitjean (Arte) disponible sur Youtube.
    • La Chine n'a pas de droits historiques en mer de Chine. Article du journal Le Monde du 12 juillet 2016.
    • Une partie de Go dans l’Océan Indien : stratégie maritime chinoise, réalité indienne et arbitrage américain. Perspectives Internationales, 19 avril 2014.
    • François Taglioni, Les petits espaces insulaires au cœur des revendications frontalières maritimes dans le monde, L'Espace Politique, 2007.
    • Yann Roche, La Mer de Chine méridionale : un enjeu frontalier majeur en Asie du Sud-Est », L’Espace Politique, 2013.
    • Sylvain Genevois, La cartographie des espaces maritimes au prisme de la géographie scolaire. Actes du Grand Séminaire de l'océan Indien 2016. "Entre terres et mers, cartographies du sud-ouest de l'océan Indien", Sep 2016, Saint-Denis. Université de la Réunion.