Cartographier l'espace stratégique de la Chine (rapport du NBR, 2024)


Nadège Rolland (2024). Mapping china’s strategic space, The Nation Bureau of Asian Research.

L’objectif du rapport « Cartographier l’espace stratégique de la Chine » de Nadège Rolland (NBR, septembre 2024) est de mieux comprendre ce qui constitue l’espace imaginé de la Chine au-delà de ses frontières nationales et de ses revendications terrestres et maritimes. Les dirigeants chinois considèrent cet espace comme vital pour la poursuite de leurs objectifs politiques, économiques et de sécurité ainsi que pour la réalisation de l’essor de la Chine.

« Mapping china’s strategic space » (Rapport à télécharger en pdf)

  • Introduction
  • Chapitre 1 : l'espace stratégique
  • Chapitre 2 : le retour de la géopolitique
  • Chapitre 3 : « positionnement » de la Chine : puissance et identité
  • Chapitre 4 : la logique et la grammaire de l'expansion
  • Chapitre 5 : conclusion : une nouvelle carte ?

Les discussions internes sur l’expansion, initiées avant l’effondrement de l’Union soviétique, sont toujours en cours en République populaire de Chine. Fortement influencées par la géopolitique classique, ces discussions sont intimement liées à la perception que le pays a de sa puissance et à ses aspirations hégémoniques. Le besoin de lutter pour conquérir de l’espace s’accompagne d’une peur persistante de l’endiguement par l'étranger. La définition d’une sphère d’intérêt et d’influence géographique élargie est apparue pour la première fois sous la forme d’une carte mentale quasi-globale vers 2013, et cette conception perdure malgré le ralentissement économique actuel de la Chine. Plus récemment, cette carte mentale s’est étendue pour inclure l’« espace » économique et idéologique ainsi que les géographies physiques.

Conséquences politiques

  • Bien que les élites gouvernementales et universitaires nient farouchement les aspirations hégémoniques de la RPC, elles sont bien palpables, même si elles ne se matérialisent pas nécessairement de la même manière que dans les périodes historiques précédentes. Comprendre comment son espace stratégique est défini permet d'anticiper la direction future que pourraient prendre la politique étrangère et la grande stratégie de la Chine, à condition que ses élites continuent de croire que la puissance de leur pays s'accroît par rapport à celle des États-Unis.

  • Les élites chinoises considèrent l'expansion de la Chine comme le résultat inévitable de sa puissance et de ses intérêts croissants. Elles considèrent que toute résistance extérieure et toute tentative de contenir cette expansion sont inévitables. Les puissances extérieures ne peuvent pas faire grand-chose pour apaiser les craintes de Pékin d'un encerclement ou d'un confinement hostile de la part de pays étrangers.

  • L'importance géostratégique du continent eurasien et des océans qui l'entourent pour la RPC est indéniable, tout comme le lien entre les espaces stratégiques de la Chine et de la Russie. L'expansion maritime et mondiale de la Chine n'aurait pas été possible et ne pourrait pas être durable sans une zone arrière sécurisée. La Russie continuera à jouer un rôle clé dans les calculs géostratégiques de Pékin dans un avenir proche.

  • La définition de l’espace stratégique de la Chine, qui a atteint une échelle quasi-mondiale, pourrait accroître le risque de contentieux, voire de conflit, notamment dans ce qu’elle définit comme ses « nouvelles frontières stratégiques ». Pékin pourrait également être déjà confrontée à la perspective d’une extension excessive, avec la nécessité éventuelle de réviser sa conception de l’espace stratégique. Il s’agit là d’une préoccupation émergente pour les penseurs stratégiques chinois, qui devrait être prise en compte par leurs homologues américains.

Le projet Mapping China's Strategic Space s'appuie sur les travaux menés par le National Bureau of Asian Research (NBR) au cours de la dernière décennie pour appréhender les tentatives des élites intellectuelles et politiques chinoises de définir une vision de leur pays comme une grande puissance sur la scène mondiale. La principale question du projet de recherche découle d'une invitation de la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants des États-Unis à la chercheuse principale, Nadège Rolland, à témoigner lors de l'audition de mars 2021 « America's Way Forward in the Indo-Pacific » présidée par les représentants Ami Bera et Steve Chabot. Pour pouvoir répondre aux questions de la commission sur l'attitude que les Etats-Unis devaient adopter, il semblait  impératif de comprendre d'abord la vision de la Chine sur la région. Il est immédiatement apparu que Pékin ne désignait pas la région comme « Indo-Pacifique » (sauf pour décrire la stratégie américaine) mais comme la « périphérie » de la Chine, ce qui suggère une conception sino-centrée de la région. Cette dénomination elle-même, ce qu'elle implique et ce qu'elle comprend mériterait d'être examinée plus en détail. C'est ainsi qu'est né le projet « Cartographie de l'espace stratégique de la Chine ».

Le rapport dirigé par Nadège Rolland contient une série de cartes sur les sphères d'influence de la Chine avec des projections intéressantes centrées sur l'océan Pacifique et l'océan Indien (cartes réalisées par Louis Martin-Vezian). A découvrir dans la conclusion du rapport : une carte originale par cercles concentriques, inspirée de la projection proposée en 2013 par le géographe chinois Hao Xiaoguang. Cela pose la question des limites d'une cartographie par aires quand l'influence s'exerce plutôt aujourd'hui à travers des réseaux.

Les cercles concentriques de l'espace stratégique de la Chine (source : Mapping china’s strategic space, 2024)

Pour compléter

Lien ajouté le 5 mai 2026

« Une entreprise chinoise dépose une demande d'arbitrage concernant la décision de l'Australie de récupérer le port de Darwin » (The Maritime Executive).

L'article analyse le conflit autour du port de Darwin. Le bail de 99 ans accordé à Landbridge devient un cas d'école entre investissement chinois, souveraineté portuaire et sécurité nationale. Darwin n'est pas un simple terminal du nord australien. Ouvert sur les routes indo-pacifiques, proche des flux militaires, commerciaux et énergétiques, le port concentre une valeur stratégique qui dépasse largement son trafic local, ses quais et son bilan financier. En 2015, Landbridge a obtenu le bail de 99 ans après un appel d'offres, pour 506 millions de dollars australiens. Ce prix montre qu'une infrastructure peut être traitée comme un actif rentable, tout en restant une pièce de souveraineté territoriale. Landbridge défend son bilan économique. En novembre 2025, le port aurait dégagé plus de 42 millions de dollars australiens d'EBITDA, soit +25% en un an, porté par les croisières et le projet gazier offshore Barossa, qui élargissent l'activité de Darwin. Le même lieu reçoit deux lectures contraires. Landbridge invoque une acquisition légale et des contrôles publics sans risque établi. Canberra considère désormais cette porte maritime comme une vulnérabilité, car son contrôle étranger touche la sécurité nationale. Le 24 avril 2026, Landbridge a saisi le CIRDI, l'organe d'arbitrage de la Banque mondiale. Le groupe juge l'action australienne "discriminatoire" et contraire à l'accord de libre-échange Chine-Australie, ce qui mondialise un conflit d'abord portuaire. En Australie, la pression politique pousse à reprendre le port, voire à nationaliser ou annuler le bail. Mais l'arbitrage pourrait durer des années, rappelant qu'un lieu stratégique est aussi un faisceau de contrats longs, coûteux et difficiles à dénouer. Le parallèle avec Panama éclaire la portée mondiale du dossier Darwin. À Balboa et Cristobal, CK Hutchison conteste la reprise des terminaux et réclame plus de 2 milliards de dollars. Les ports deviennent des frontières sensibles de la mondialisation. 

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