L'histoire par les cartes. Les changements dans les flux monétaires et commerciaux entre la fin de l'Antiquité et le début du Moyen-Âge

 

Source : Boehm, J. , Chaney, T. (2026). « Trade and the End of Antiquity », National Bureau od Economic Research. Working Paper 35156, april 2026. URL : https://www.nber.org/papers/w35156

Comment les échanges commerciaux et l’activité économique ont-ils évolué à la fin de l’Antiquité, alors que le pouvoir politique se déplaçait de la Méditerranée vers le Moyen-Orient et l’Europe du Nord ? Il n’existe aucune trace directe de la production, de la consommation ou des échanges de cette époque. Toutefois, l’analyse des pièces de monnaie retrouvées permet d’obtenir des informations sur les transactions monétisées, ces pièces s’étant progressivement diffusées le long des routes commerciales. Afin de reconstituer les séries temporelles relatives aux échanges et à la consommation, les auteurs ont constitué une base de données regroupant un demi-million de pièces antiques, datant du IVe au Xe siècle, et ont élaboré un modèle dynamique des échanges et de la monnaie. 

L'étude économique publiée par Johannes Boehm et Thomas Chaney examine la transition de l'Antiquité au Moyen Âge à travers l'analyse de centaines de milliers de pièces de monnaie anciennes (du IVe au Xe siècle) et un modèle dynamique de diffusion monétaire. L'étude combine les données d'un demi-million de pièces de monnaie anciennes avec un modèle commercial et monétaire, qui permet de reconstituer le commerce et la consommation de 325 à 950 après J.-C. Les estimations montrent un déplacement de l'activité économique hors de la Méditerranée à partir du VIe siècle. 

Principaux enseignements de l'étude :

  • Déplacement du centre de gravité économique : à partir du Ve siècle, l'activité économique commence à s'éloigner progressivement de la mer Méditerranée pour se redéployer vers le nord de l'Europe et le Moyen-Orient.
  • Impact de la fracture religieuse et politique : la création de la frontière entre le monde chrétien et le monde islamique a considérablement renchéri et perturbé le commerce en Méditerranée, réduisant l'ouverture commerciale globale entre ces deux sphères.
  • Apogée du Moyen-Orient : la consommation réelle et la richesse atteignent un pic au Moyen-Orient vers le VIIIe siècle. 
  • Essor de l'Europe du Nord et de l'Espagne islamique : vers la fin du IXe siècle, les régions atlantiques — allant d'Al-Andalus (l'Espagne islamique) aux territoires franques du nord-ouest de l'Europe — deviennent les zones les plus riches et urbanisées de l'Occident médiéval. 

Ces travaux ont fait l'objet de deux publications, l'une sous forme de document de travail (version longue) de 128 pages, l'autre sous forme d'article pour la revue Econometria (version courte) de 37 pages. Les données et le code utilisés dans les analyses sont disponibles sur Zenodo. Pour une utilisation de ces cartes de flux, toujours un peu difficiles à lire, il peut être utile de remettre des localisations et d'indiquer les pôles d'échanges qui structurent ces flux. 

Évolution des flux monétaires avant (partie a) et après (partie b) les conquêtes arabes.
Source : Boehm, Chaney, 2026


Les  estimations concernant l’évolution de la consommation réelle concordent avec les mesures du degré relatif d’urbanisation dans les différentes régions européennes. Elles suggèrent également que les chocs climatiques ont joué un rôle déterminant dans l’évolution de la consommation réelle, contrairement aux conflits militaires. Ces analyses, fondées sur les découvertes monétaires, indiquent que les flux commerciaux nord-sud en Méditerranée ont décliné à la suite des conquêtes arabes. Ce phénomène peut s’expliquer par l’apparition d’une barrière commerciale entre le califat islamique naissant et l’Occident chrétien. Ces transformations des structures commerciales rejoignent la thèse de Pirenne (1939) concernant une rupture des échanges en Méditerranée. L’historien Henri Pirenne a notamment avancé la thèse selon laquelle l’expansion du califat arabe le long de la côte sud de la Méditerranée et dans la péninsule Ibérique avait désorganisé les échanges commerciaux et les liens politiques en Méditerranée, transformant l’Empire carolingien naissant en une puissance européenne septentrionale. Les résultats montrent toutefois que les échanges internes au califat, au sein de l’espace méditerranéen, sont demeurés dynamiques. 

Par ailleurs, Pirenne soutenait que ces ruptures commerciales avaient entraîné une contraction majeure de l’activité économique et des échanges au sein des territoires francs. Les chercheurs constatent, au contraire, que les régions franques ont connu un essor économique spectaculaire durant cette période, contrastant avec le déclin économique relatif de l’Empire byzantin. Les estimations révèlent en outre que l’amorce du déclin relatif de la Méditerranée précède l’avènement de l’islam, ce qui contredit les théories monocausales sur l’Antiquité tardive, lesquelles attribuent l’intégralité des mutations de l’activité économique aux seules conquêtes arabes.

Consommation réelle entre la période précédant les conquêtes arabes et celle qui leur a succédé (a) et croissance en pourcentage de la population urbaine après les conquêtes arabes entre 700 et 900 apr. J.-C (b) 
Source : Boehm, Chaney, 2026


Comme le rappellent les auteurs, "l’argument de Pirenne repose sur la quasi-absence de mentions de la soie et des épices dans les textes historiques rédigés au nord de la Méditerranée, ainsi que sur l’abandon de l’or pour la frappe monétaire et du papyrus comme support d’écriture. Ces éléments, complétés par de nouvelles découvertes archéologiques, ont fait l’objet d’études et de débats approfondis parmi les historiens depuis Pirenne. On peut se reporter aux travaux de Lopez (1943), Ashtor (1970), Hodges et Whitehouse (1983), et, tout particulièrement, à l’ouvrage monumental de McCormick (2001), qui synthétise les sources littéraires et archéologiques disponibles sur les transformations survenues autour de la Méditerranée, notamment en ce qui concerne l’évolution des flux de communications, d’objets et de voyageurs. La synthèse proposée par Wickham (2006) interprète ces données sous l’angle des structures sociales".

Pour compléter

  • « Sans Mahomet, Charlemagne est inconcevable. La thèse de Henri Pirenne » (Revue Conflits).

"L’historiographie a discuté, nuancé, parfois réfuté certains aspects de la thèse de Pirenne. L’archéologie a montré, depuis les années 1980, que le commerce méditerranéen ne s’est pas effondré aussi brutalement qu’il le pensait : des céramiques, des amphores, des épices continuent à circuler plus longtemps que les textes ne le laissaient croire. Richard Hodges et David Whitehouse, dans Mohammed, Charlemagne and the Origins of Europe (1983), ont confronté la thèse aux données archéologiques avec des résultats nuancés. Mais la vision d’ensemble de Pirenne reste d’une fécondité remarquable."

  • « Le Moyen Âge d’Henri Pirenne. Entretien avec Geneviève Warland » (La Vie des idées).

"La thèse de Pirenne Mahomet et Charlemagne décentre le regard sur le Moyen Âge occidental, mais décrit l’apparition du monde islamique comme un phénomène de clôture, qui aurait refoulé le centre de gravité politique et culturel européen hors de l’espace méditerranéen. Si la perspective apparaît alors nouvelle sur le plan méthodologique, on peut préciser, notamment contre certains détournements venant aujourd’hui des franges identitaires, que ces conclusions ont été largement nuancées" (Geneviève Warland).

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