Source : Hugo Subtil (2026). « Quand les bars-tabacs ferment : l’érosion du lien social local et la progression du vote d’extrême droite en France », Observatoire du bien-être, Centre pour la Recherche Économique et ses Applications (CEPREMAP).
Cette note analyse les conséquences politiques de l’érosion des lieux de sociabilité en France. Elle s’appuie sur l’étude de 18 000 fermetures de bars-tabacs entre 2002 et 2022, combinée aux résultats des élections législatives et présidentielles sur vingt-cinq ans. Les résultats montrent que la fermeture des bars-tabacs contribue à la progression du vote d’extrême droite, dans un contexte de transformations plus larges des conditions d’existence locales — indépendamment de l’immigration, du chômage ou d’autres indicateurs économiques. Les effets sont très faibles à court terme, mais augmentent fortement dans le temps. Symétriquement, l’ouverture de bars-tabacs est associée à une baisse du vote d’extrême droite, suggérant que ces dynamiques ne sont pas irréversibles. Aucune autre fermeture commerciale ne produit un effet comparable. La spécificité des bars-tabacs tient à leur fonction de lieu de socialisation : leur disparition est associée à une progression durable du vote RN. Les effets sont trois fois plus forts dans les communes rurales, où ces établissements constituent souvent le dernier lieu de sociabilité.
Une analyse complémentaire des discours parlementaires montre que, depuis 2012, le RN a acquis une position dominante dans le cadrage du déclin territorial. Il mobilise un langage symbolique et affectif, là où les autres partis privilégient un registre plus technique. Ces résultats révèlent un mécanisme distinct du déclin économique : l’érosion de l’infrastructure sociale qui rend la délibération possible. Lorsque les lieux de sociabilité disparaissent, la politique devient un face-à-face entre individus atomisés et récits médiatiques nationaux. Les discours offrant des réponses simples et une interprétation symbolique cohérente des transformations locales disposent alors d’un avantage structurel.
Le lien social comme infrastructure politique
La démocratie locale se construit dans les espaces où les citoyens se rencontrent et forment des opinions à partir d’interactions concrètes. Ces espaces — cafés, associations, équipements publics — constituent l’infrastructure sociale d’un territoire. Or, depuis plusieurs décennies, de nombreux territoires français connaissent une érosion continue de ces lieux de sociabilité, sous l’effet conjoint de la désertification commerciale et du retrait progressif de l’État. Cette érosion est particulièrement marquée pour les cafés et bistrots : de 200 000 établissements en 1960, la France n’en compte plus que 38 800 en 2023, soit une baisse de plus de 80 %. Entre 2013 et 2019, le nombre de petits commerces a diminué de 2 %4, tandis que de nombreux services publics — bureaux de poste, gares, Trésor Public, maternités — ont été transformés ou fortement rationalisés, en particulier dans les espaces ruraux et périurbains. Entre 2000 et 2018, le nombre de bureaux de poste de plein exercice a diminué de 30%, passant de 17 000 à 12 000.
Données et méthode
L’analyse présentée dans cette note repose sur une source de données originale : le registre administratif des terminaux de jeux de la Française des Jeux (groupe FDJ). Cette entreprise publique est implantée dans près de 12 000 communes ; ces quelque 30 000 points de vente (le nombre exact évolue en permanence), tous indépendants, forment l’un des premiers réseaux commerciaux de France métropolitaine. À titre de comparaison, le groupe La Poste comporte 12 000 points de présence postale en France, McDonald’s compte environ 1 500 restaurants. Il n’y a guère que la boulangerie qui, avec ses 39 000 points de vente en 2022, rivalise avec le maillage du réseau de détaillants partenaires FDJ.
Pour estimer le lien entre la disparition des bars-tabacs et l’évolution du vote d’extrême droite, l’analyse exploite la variation temporelle et géographique des fermetures d’établissements. La stratégie repose sur l’estimateur FEct (Liu, Wang et Xu, 2024), conçu pour les contextes d’adoption échelonnée. Plutôt que de comparer directement communes traitées et non-traitées, cette méthode construit pour chaque commune traitée un contre-factuel synthétique, à partir de sa trajectoire pré-traitement et d’une structure à facteurs latents qui capte les tendances non observées. Une commune est considérée comme « traitée » lorsqu’elle a perdu plus de 50 % de ses établissements initiaux. Des seuils alternatifs (25 %, 33 %, 75 %) produisent des effets proportionnels : plus la perte d’infrastructure sociale est importante, plus l’effet électoral est marqué.
Pour compléter
Typologie communale de l'accessibilité aux soins de premier recours en France (IRDES)
Cartographier les espaces ruraux en France
L'Insee propose un nouveau gradient de la ruralité (La France et ses territoires, édition 2021)
L'accès aux services publics dans les territoires ruraux : éléments de débat à partir d'un rapport de la Cour des Comptes