Quand Facebook révèle nos liens de proximité (1)

Dis moi qui sont tes amis sur Facebook et je te dirais où tu habites (mais l'inverse se vérifie aussi)


Même à l'ère d'Internet, la distance (ou plutôt ici la proximité) reste très importante pour déterminer avec qui nous échangeons. On échange encore, de manière prépondérante, avec les gens qui sont autour de nous et pas forcément, comme on pourrait le croire, avec ceux qui habitent à l'autre bout de la planète. C'est ce que montre cette étude très intéressante conduite aux Etats-Unis concernant les "relations d'amitié" que l'on peut avoir sur Facebook (traduisez simplement les "followers", bien que Facebook distingue désormais entre amis proches et simples connaissances)

Une équipe d'universitaires américains est parvenue, avec l'accord de l'entreprise Facebook, à construire un indice de connectivité (Social Connectedness Index) à partir d’une "photographie" de la plate-forme Facebook réalisée en avril 2016 (analyse des comptes actifs sur 30 jours). Les utilisateurs ont été rattachés à un comté en fonction de l'emplacement de leur profil Facebook, de leur activité sur le site et de leurs sources de connexion habituelles. En principe il est interdit d'utiliser les données personnelles des utilisateurs et encore plus d'avoir accès à leur localisation. Mais l'un des auteurs de l'étude, Michael Bailey qui travaille chez Facebook, a pu avoir accès aux données qui ont été par ailleurs anonymées et généralisées à l'échelle des comtés. Les chercheurs ont d'abord agrégé les liens entre "amis". Puis ils ont identifié le nombre d'utilisateurs individuels de Facebook vivant dans chaque comté en le rapportant à l'importance de leur population. Étant donné que les comtés qui ont plus d'utilisateurs ont invariablement des liens avec plus de lieux, cette carte ré-échelle l'indice pour tenir compte des différences de population entre chaque comté :


Cartographie de l'indice de connectivité sociale sur Facebook  (source : New York Times)
(cliquer sur la carte pour démarrer l'animation ou faire des arrêts sur image)


Cette carte a été publiée le 19 septembre 2018 dans un article du New York Times. Elle représente la probabilité que quelqu'un ait un lien social dans un rayon de 50 à 500 miles (environ 80 à 800 km). Les comtés où les liens sont très faibles apparaissent en couleur claire. Plus la couleur est foncée, plus il est probable que deux personnes soient connectées ensemble sur Facebook. Le plus surprenant (et en même temps logique) est de constater que les liens sur Facebook se tissent à l'échelle régionale et non à l'échelle nationale du territoire américain. Sur l'ensemble des comtés, 63% des "amis" vivent en moyenne à moins de 160 km de distance. Dans l'article du New York Times, les journalistes font remarquer que l'Américain moyen ne se trouve qu'à 30 km de sa mère. L'étudiant américain moyen s'inscrit à l'université à moins de 24 km de son domicile.

Ces réseaux de relations sociales respectent en partie les frontières des Etats. Mais quand on observe la carte plus en détail, on s'aperçoit qu'il existe de nombreuses exceptions. L'étude peut être conduite à plusieurs échelles. A l'échelle des comtés qui a servi à construire la base de données, on observe que chaque comté se caractérise par une empreinte sociale distincte. Les auteurs avancent trois facteurs d'explication :
    • les caractéristiques géographiques : limites physiques liés au relief ou aux fleuves, effet de frontière...
    • l'influence des schémas migratoires passés : par exemple les communautés afro-américaines du Vieux Sud qui ont migré vers les villes industrielles du nord comme Chicago ou Milwakee pour trouver du travail (la grande Migration) ou encore les populations attirées par le boom pétrolier en Californie (cas du comté de Kern ayant reçu des migrants de l'Oklahoma chassés par la crise économique des années 1930).
    • les particularités de l'économie locale : présence d'un base militaire, d'un centre de villégiature ou d'une industrie pétrolière. Les populations des comtés ayant des réseaux sociaux plus dispersés géographiquement sont plus riches, plus instruits et ont une espérance de vie plus longue. Les régions les plus touchées par la crise économique sont en général les plus déconnectées.

       Quand les liens sociaux sur Facebook respectent le découpage des Etats américains.
      L'exemple du Michigan
      (source : New York Times)
         


      Quand les liens sociaux sur Facebook rappellent l'histoire des migrations.
      L'exemple de Milwakee (source : New York Times)




      Quand les liens sociaux sur Facebook se tissent à plus longue distance.
      L'exemple de Washington D.C.
      (source : New York Times)


      Pour une analyse détaillée de ces cartes montrant le poids des héritages mais également les nouvelles dynamiques territoriales (par exemple les régions connectées à l'étranger pour mesurer leur degré d'ouverture internationale), vous pouvez vous reporter avec profit à l'article scientifique publié en 2017 par M. Bailey et al. (notamment les cartes figurant en annexe p 76 et suivantes).

      L'étude a été conduite aussi à l'échelle du territoire américain pour essayer de mettre en évidence d'autres formes de découpage. Pour cela, les auteurs ont ré-agrégé les comtés jusqu'à remonter au découpage actuel des Etats. A partir d'un regroupement en 4 régions fonctionnelles, l'opposition côte/intérieur commence à apparaître avec les Grandes Plaines au centre. A partir de 10 régions, le Texas commence à se rapprocher de sa forme actuelle. A partir de 20, la forme actuelle des Etats américains commence à se profiler. Mais les  aires métropolitaines au sein des Etats n'apparaissent vraiment qu'à partir d'un découpage en 435 régions fonctionnelles.


      Lorsque les données sont regroupées en 20 régions fonctionnelles, la forme actuelle des Etats américains commence à apparaître (source : New York Times)

      Lorsque les données sont regroupées en 435 régions fonctionnelles, les aires métropolitaines commencent à apparaître (source : New York Times)



      L'analyse quantitative des réseaux sociaux est en plein développement. Elle touche à la question de l'utilisation des big data qui intéresse de près les grands médias sociaux (Facebook, Youtube, Twitter, Instagram...) qui cherchent à connaître (et orienter ?) le comportement de leurs utilisateurs. Une telle étude n'est pas désintéressée de la part de Facebook qui représente encore en 2018 le premier réseau social dans le monde. Eu égard à l'importance de Facebook, avec 1,8 milliard d’utilisateurs actifs dans le monde et 229 millions d’utilisateurs aux États-Unis, ces données fournissent une mesure assez complète et représentative des relations à travers les réseaux sociaux à un niveau national.

      Cette étude est également utile pour comprendre les relations complexes entre individus et régions géographiques, qui peuvent être appréhendées de manière empirique. C'est une tentative assez pionnière de modélisation géographique des interrelations des utilisateurs sur les réseaux sociaux, même s'il demeure des biais inhérents à ce type d'approche. Les liens virtuels établis sur Facebook ne reflètent pas forcément toutes les personnes et les connaissances que l'on peut avoir dans le monde réel. Etablir un lien d'"amitié" sur Facebook exige l'accord des deux utilisateurs sans quoi le lien n'est pas validé. Les liens privilégiés sont souvent la famille, les amis, d'anciennes connaissances...voire des personnes que l'on n'a jamais rencontrées (cas plus rares). Le fait que Facebook ait ajouté une fonction qui permet de chercher les amis à proximité a tendance à privilégier l'espace proche. Inversement le fait que son modèle économique repose sur la publicité et la revente de fichiers clients auprès d'agences d'opinion (cf scandale Cambridge Analytica) incite Facebook a maximiser les interactions entre utilisateurs, même lointains. Son algorithme obscur qui propose "les personnes que vous connaissez peut-être" laisse penser que Facebook utilise des informations que vous n'avez jamais directement divulguées, mais qui ont été associées à votre compte de manière à compléter votre map de connections sociales. La masse de données collectées et analysées permet cependant de compenser ces biais : c'est la puissance mais aussi l'intérêt des data analytics de pouvoir être réutilisées à d'autres fins que commerciales.

      Au delà de l'étude des interactions sur les réseaux sociaux, cette cartographie très détaillée à l'échelle des comtés américains permet de conduire une étude géographique des territoires et de leur fonctionnement. Pour tester ces découpages et comprendre les logiques fonctionnelles des réseaux sociaux, vous pouvez consulter la carte interactive très détaillée mise à disposition sur le site du New York Times.

      Pour compléter ce billet, il est possible de lire cette autre analyse du découpage du territoire américain en fonction des types d'utilisation du sol ainsi que cet article et cette autre carte interactive du New York Times consacrés à la question de savoir dans quelle région il vaut mieux grandir aux Etats-Unis. Par ailleurs, le site Vividmaps.com donne accès à un grand nombre de cartes permettant de découper le territoire américain selon différents critères économiques, politiques, linguistiques, religieux. L'Atlas des opportunités constitue un projet original qui vise à cartographier le devenir des enfants parvenus à l'âge adulte en  fonction du revenu parental, de leur race et de leur sexe.

      Un autre analyse intéressante prenant appui sur la cartographie des comptes utilisateurs concerne les messages politiques publiés sur le réseau social Twitter.

      Si le sujet vous intéresse, vous pouvez lire l'article Quand Facebook révèle nos liens de proximité (billet n° 2) où nous décryptons l'image que Facebook et plus généralement les réseaux sociaux entendent promouvoir à travers la diffusion de cartes montrant la répartition de leurs utilisateurs dans le monde.

      Sources

      Lien ajouté le 30 janvier 2020

      Matt Shirley compte plus de 323 000 abonnés sur son compte Instagram, où il publie des tableaux et des graphiques humoristiques. Il a fait un sondage auprès de ses abonnés pour savoir quels états des États-Unis ils aimaient ou détestaient le plus (2 500 réponses). L'étude n'a pas été conduite sur une base scientifique, mais elle donne à réfléchir sur les effets de distance et de proximité.


      La carte, qui est devenue un mème sur Internet, a été déposée sur Map Porn où elle suscite de nombreux commentaires. Les 4/5e des répondants de Floride ont choisi la Floride comme l'État qu'ils détestaient le plus (à cause de la criminalité ?). Le New Jersey est l'état qui desteste le plus les autres états (une image stéréotypée souvent reprise et intériorisée par les habitants du New Jersey eux-mêmes ?). La Californie a le plus d'États qui la détestent, avec neuf états situés essentiellement sur la façade Pacifique et les Rocheurses (un effet de proximité ?). La Californie déteste le plus le Texas. L'état le moins préféré de la Caroline du Nord est la Caroline du Sud, mais la Caroline du Sud déteste plutôt l'Ohio (à cause de rivalités dans les équipes de football ?). Et si les plateformes de réseaux sociaux ne faisaient que renforcer les stéréotypes régionaux ?


      Lien ajouté le 22 juin 2020

      La plupart des migrations internes aux États-Unis s'effectue au sein des mêmes grandes régions comme le montre cette carte élaborée à partir de l'American Community Survey :
      https://storymaps.arcgis.com/stories/33d4ca0a837948feae27a0d5c73f2155?_lrsc=d6d309fb-9143-4ae0-a9b6-b5004c9bc7a4




      Lien ajouté le 12 août 2021
      Lien ajouté le 8 janvier 2026

      Joanie Cayouette-Remblière, Éric Charmes et Hélène Steinmetz (2025). À qui profite le voisinage ? Le voisinage au prisme des classes sociales. Sociologie, p. 367-386, https://shs.cairn.info/revue-sociologie-2025-4-page-367

      La synthèse d’une trentaine d’enquêtes localisées réalisées dans différents contextes résidentiels français laisse ouverte la question de savoir quelles classes sociales tirent le plus de ressources du voisinage. Il reste donc difficile de dire si l’espace résidentiel contrebalance les inégalités sociales qui s’observent à d’autres échelles ou s’il contribue à les accroître. Pour répondre à cette question, cet article s’appuie sur une enquête statistique localisée dans quatorze terrains des aires urbaines parisienne et lyonnaise, réalisée auprès de 2 572 enquêté·es, complétée de 210 entretiens semi-directifs. Ce dispositif méthodologique offre les conditions rares d’une approche à la fois comparative entre classes sociales et attentive aux contextes résidentiels ainsi qu’aux conditions de passation des questionnaires. L’article met en évidence un paradoxe : si les classes populaires investies dans le voisinage tirent de leur espace résidentiel des ressources plus fondamentales que celles dont profitent les autres classes sociales, ce groupe social se situe néanmoins plus souvent en retrait du voisinage et des opportunités auxquelles il peut donner accès. Cette paradoxale inégalité dans l’espace local prend sa source dans les différences de conditions de logement et de contraintes résidentielles, dans les moyens dont disposent les classes sociales pour maîtriser leur espace de résidence et, finalement, dans la plus forte dépendance des classes populaires aux liens sociaux de proximité.

      Lien ajouté le 8 mars 2026

      À côté et entre soi. À propos de : Jean-Yves Authier et Joanie Cayouette-Remblière (dir.), Ce que voisiner veut dire. Une grande enquête sur les liens sociaux de proximité (La Vie des Idées). 

      Comment rendre compte de la complexité et de la pluralité des liens de voisinage ? Au-delà des simples échanges devant les boîtes aux lettres, il s’agit notamment de comprendre les dynamiques inégalitaires qui structurent les rapports sociaux de proximité. L’enquête collective à l’origine de Ce que voisiner veut dire, paru en 2025 et dirigée par Jean-Yves Authier et Joanie Cayouette-Remblière, analyse les logiques qui sous-tendent les liens de voisinage, mais également ce que de tels liens disent de l’intégration sociale des individus. L’ouvrage permet de rectifier un certain nombre de discours normatifs – notamment médiatiques et politiques – qui visent à réguler les liens de voisinage en invoquant les notions, parfois mal comprises, de mixité sociale ou de ségrégation spatiale.

      Lien ajouté le 7 mai 2026

      "Haute technologie, peu de jeu : la vie des enfants américains" (Institute for families studies)

      Mobilités quotidiennes et autonomie des enfants. Ce rapport de l'Institute for families studies met en évidence un paradoxe. Les enfants passent beaucoup de temps en ligne sans contrôle parental, mais ne sont généralement pas libres de se déplacer sans surveillance. A noter : des différences en fonction du milieu social.



      Articles connexes

      Quand Facebook révèle nos liens de proximité (2)

      Quand Facebook révèle nos liens de proximité (3)









      Cartographier la trajectoire des cyclones avec des données en temps réel (4)


      Prendre en compte la vulnérabilité sociale des populations impactées par le cyclone

      L'étude de la trajectoire et de l'intensité d'un cyclone n'est qu'un des moyens possibles pour mesurer son impact (voir les pistes d'activités pédagogiques proposées dans notre billet n°3). 

      Il convient de travailler par ailleurs sur la vulnérabilité sociale des populations. Derrière les cartes de style Van Gogh produites par Cameron Beccario se cache toute la puissance destructrice de l'ouragan Florence (source : Citylab). Ces très belles cartes sont visibles à partir d'un globe interactif sur le site Earth Null School.net.


      Carte météo dite de style "Van Gogh" ou comment esthétiser la puissance d'un cyclone



      La localisation est un facteur de différenciation évident, mais pas le seul.  

      Des facteurs tels que le statut socio-économique, l'âge, le handicap, la possession ou non d'une voiture, la langue d'origine sont tout aussi déterminants dans la capacité à surmonter ou non une catastrophe de cette ampleur. Plus d'un million de personnes ont reçu l'ordre d'évacuer les deux Caroline et la Virginie, mais comme souvent lors des grandes tempêtes, nombreuses sont les populations qui sont restées.

      L'organisation d'aide humanitaire Direct Relief cherche à cibler les communautés les plus touchées par la catastrophe afin de pouvoir leur distribuer l'aide médicale d'urgence. Elle utilise la cartographie comme un outil de prévention et de secours. L'organisation a ainsi publié le 12 septembre 2018, avant même l'arrivée du cyclone, des cartes interactives montrant l’éventail de la vulnérabilité sociale dans la trajectoire prévue pour le cyclone Florence. La « vulnérabilité sociale » signifie la probabilité qu’une population ait besoin d’une aide disproportionnée en cas d’urgence. Sur la carte ci-dessous, les couleurs plus chaudes signifient une vulnérabilité plus élevée ; les couleurs plus froides, une vulnérabilité plus réduite.


      Carte de la vulnérabilité sociale globale sur la trajectoire de Florence (Direct Relief)



      En utilisant l'indice de vulnérabilité sociale du CDC, Schroeder et son équipe ont dressé des cartes, à partir des statistiques de recensement à l'échelle de chaque comté, à l'aide de quatre indicateurs clés :
      • le revenu et la richesse en vert
      • la race / l'ethnicité (y compris la langue) en orange 
      • la composition du ménage (âge et handicap) indiquée en bleu 
      • le logement / transport (y compris la possession d’un logement et d’une voiture) en violet. 
      Les couleurs plus sombres signifient une plus grande vulnérabilité sociale. Consulter le tableau de bord des indicateurs et zoomer sur des zones spécifiques sur la plateforme Direct Relief.


      Hurricane Florence Social Vulnerability Dashboard (accès à la plateforme Direct Relief)



      Sur ces cartes, la côte forme une bande de couleur plus claire, ce qui signifie une vulnérabilité sociale plus faible. Les personnes vivant dans les zones côtières des deux Carolines (Nord et Sud) ont généralement tendance à être plus riches et blanches, a déclaré Susan Cutter, directeur de l'Institut de recherche sur les dangers et la vulnérabilité à l'Université de Caroline du Sud. Les zones intérieures concentrent davantage de personnes à faible revenu et de membres de groupes minoritaires. Bien que l'onde de tempête et les vents violents aient davantage atteint les zones littorales, il est probable que des zones à l’intérieur des terres soient inondées, en particulier si la tempête stagne pendant plusieurs jours.

      L'organisation Direct Relief avance l'idée que la pauvreté généralisée, le manque de moyens de transport et de services Internet pourraient compliquer les interventions d'urgence dans une région qui souffre encore de l'ouragan Matthew de 2016. Les autorités ont averti les habitants qui ont survécu aux tempêtes historiques du passé - Hugo en 1989, Hazel en 1954 - que les comparaisons avec Florence pourraient ne pas servir à grand chose : « Les vagues et le vent que cette tempête peut provoquer n’ont rien à voir avec ce que vous avez vu », a déclaré le gouverneur de Caroline du Nord, Roy Cooper. Alors que l’attention se porte principalement sur les villes côtières et les villes au patrimoine historique comme Charleston et Wilmington, de nombreux chercheurs et spécialistes en catastrophe s’inquiètent davantage des régions intérieures plus isolées qui manquent de ressources.

      En outre, l'ouragan Florence se dirige vers l’emplacement de la deuxième plus grande industrie porcine des États-Unis, la Caroline du Nord qui compte au total plus de 2 300 exploitations porcines. Sanderson Farms, l’un des plus grands producteurs de volaille du pays, a annoncé qu’au moins 1,7 million de ses poulets avaient péri en Caroline du Nord après que des dizaines d’autres installations aient été inondés à cause de la tempête. La société a ajouté qu’environ 30 fermes d’État - abritant plus de 6 millions de poulets - restaient inaccessibles à cause des inondations. Des entreprises indépendantes sous contrat avec Sanderson Farms ont également été touchées, mais il est difficile de savoir quel type de pertes elles ont subies. 

      Stephen Strader, spécialiste des catastrophes à l’Université de Villanova, a noté que le développement des activités pouvait accroître la vulnérabilité face aux catastrophes pour les êtres humains et leurs biens, un phénomène appelé "effet taureau" : « Les humains et leurs biens sont les cibles de risques géophysiques comme les ouragans et, à mesure que la population augmente et que le niveau de développement s'élève, cela accroît le potentiel de la catastrophe ».


      Vente de porcs par comtés aux Etats-Unis en pourcentage des ventes agricoles en 2012 (Census of Agriculture

      Porcs échappés de bâtiments d'élevage industriels suite aux inondations en Caroline du Nord


       
       

       Une ferme porcine dans l'est de la Caroline du Nord. La zone rose est une lagune d'excréments de porc



      Lorsqu'un porc urine ou défèque dans une ferme d'élevage industriel, les déchets tombent à travers des grilles. Les auges sont périodiquement rincées et vidées à l'extérieur dans une fosse en terre appelée "lagune" avec un mélange d'eau, d'excréments de porc et de bactéries anaérobies. Les bactéries digèrent le lisier et donnent aux lagunes leur coloration rose foncé. Lorsque des tempêtes comme Florence se produisent, les lagunes peuvent libérer leurs déchets dans l'environnement à la suite de dommages structurels (par exemple, lorsque les pluies érodent les berges des lagunes et provoquent des brèches). Les eaux souillées d'excréments peuvent aussi déborder en raison des précipitations et être emportées par les eaux de crue. Si les déchets non traités vont jusque dans les rivières, cela peut provoquer la mort massive des poissons, comme par exemple en 1999 lors de l’ouragan Floyd. Cette année-là, de nombreux animaux ont déjà été noyés. Les lagunes de lisiers associées aux grandes fermes, également appelées "Opérations concentrées d'alimentation animale" (CAFO) constituent une question sensible dans la partie orientale de la Caroline du Nord, où les habitants affirment que ces activités d'élevage intensif nuisent à leur santé et à leur bien-être.

      Au moins 110 lagunes de l’État ont soit rejeté des déchets de porc dans l’environnement, soit été exposés à un risque potentiel de pollution, selon des données publiées par le Département de la qualité de l’environnement de la Caroline du Nord. La Caroline du Nord compte 9,7 millions de porcs qui produisent 10 millions de tonnes de fumier chaque année, principalement dans des grandes exploitations situées dans les comtés de Sampson et de Duplin. Ces deux comtés ont été touchés par le cyclone Florence (source : New York Times, 19 septembre 2018). Le FIMAN (Flood Inundation Mapping and Alert Network) cartographie de manière très précise les zones inondées et donne des scénarios d'évolution des risques. L'USGS fournit également une animation du passage de Florence avec la hauteur de précipitations enregistrées par station de relevés. 


      Suivi en temps réel et scénarios d'évolution du risque inondation sur le site FIMAN




      Des associations de défense de l'environnement comme par exemple les Waterkeepers surveillent les pollutions provenant des activités d'élevage industriel et des centrales au charbon. Ce réseau associatif a mis en ligne un outil de cartographie collaborative permettant de recenser tous les points de pollution, notamment pour le risque de contamination par des eaux souillées des lagunes d'élevage porcin. Cette carte mentionne les zones inondées, les hauteurs d'eau, les scénarios d'évolution des inondations, les centrales au charbon, les sites de cendres de charbon, les rivières, les bassins versants, ainsi que les groupes de "gardiens de l'eau" chargés de cette surveillance.


      Cartographie collaborative pour surveiller les risques de pollution liées aux inondations (Waterkeepers)

       


      La population vivant à l'Est de la Caroline du Nord est également très pauvre. La question du sort des communautés rurales à l'intérieur des deux Carolines constitue un enjeu important. Celles-ci sont en général les plus durement touchées par de tels événements. Bien que les résidents ruraux puissent à certains égardsêtre être plus autosuffisants que les communautés urbaines ou suburbaines, une grande partie d'entre eux sont particulièrement vulnérables.


      La répartition de la pauvreté par comtés en Caroline du Nord (source : Citylab)


      Source : As Hurricane Florence Approaches, the Rural Carolinas Brace For Impact (article publié le 12 septembre 2018 sur Citylab avant même l'arrivée du cyclone)

       Quelques données pour interpréter la carte :
      • Le comté de Robeson connaît le taux de pauvreté le plus élevé de Caroline du Nord et les inondations y ont été très graves suite au passage du cyclone Matthew en 2016. Moins de deux ans après que la ville de Lumberton ait été inondée par l’ouragan Matthew, une digue qui protège la ville de la montée des eaux de la rivière a de nouveau cédé en raison de la forte montée des eaux  (voir cette vidéo et situer Lumbertin sur la carte du billet n°3).
      • En 2016, 80% de Princeville dans le comté d'Edgecombe était sous l’eau, en partie à cause de l'état délabré des digues. La communauté intérieure a eu de la peine à reconstruire depuis : la mairie et l’école primaire n’ont toujours pas été remplacées. La majeure partie de l'aide de la FEMA est allée jusqu’à présent pour des habitants de Tarboro et de Greenville, où la population est plus importante.
      • Environ 12% des ménages du comté d'Edgecombe n'ont pas accès à des véhicules personnels. Ici et dans d'autres parties de la Caroline du Nord, les résidents sont plus loin des services d'urgence, des transports et des connexions Internet.
      • Les pluies diluviennes entraînées par le cyclone Florence pourraient submerger les fosses à lisier des 2 300 exploitations porcines de la Caroline du Nord, contaminant les plans d’eau avec des boues toxiques. Lors de l'ouragan Matthew, 14 de ces fosses ont débordé. En outre, les bassins de cendres de charbon pourraient être emportés, les usines de traitement des eaux usées pourraient fuir et les eaux usées pourraient s'infiltrer dans les eaux souterraines, entravant ainsi les puits sur lesquels de nombreuses petites villes comptent pour l'eau potable. Les communautés noires et hispaniques à faible revenu sont souvent situées à proximité de ces sites industriels et agricoles avec tous leurs déchets associés.
      • Bien qu'en apparence plus riche, la plaine côtière compte 50% de ménages ayant un « manque de liquidités » pour couvrir les dépenses à court terme lorsque des biens sont détruits et ils ne peuvent pas nécessairement déménager s'ils le souhaitent.

      A titre de comparaison, même si le contexte social et culturel en Asie est différent, il peut être intéressant d'étudier l'impact du super typhon Mangkhut qui a fait beaucoup plus de victimes (bilan provisoire de 80 morts aux Philippines au 19 septembre 2018) et a touché des populations très vulnérables, notamment aux Philippines. #TyphoonMangkhut




       Des sauveteurs recherchent des personnes bloquées par un glissement de terrain provoqué par le typhon Mangkhut dans un camp minier à Itogon, Benguet, aux Philippines (17 septembre 2018).


      Si vous avez construit ou voulez construire des séances pédagogiques sur le thème des risques avec des outils de cartographie numérique (voir nos pistes d'activités), merci de vous manifester, l'enjeu étant de pouvoir mutualiser des jeux de données et des scénarios pédagogiques utilisables avec des élèves ou avec des étudiants.

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