Utiliser Magrit dans le cadre de la géographie scolaire


Etape 1 : Présentation de l'application

Magrit est une application en ligne de cartographie thématique développée par Matthieu Viry, Timothée Giraud et Nicolas Lambert au sein du pôle géomatique de l’UMS RIATE. Les concepteurs sont ingénieurs en traitement, analyse et représentation de données. Rappelons que Nicolas Lambert est l'auteur, avec Chistine Zanin, du Manuel de cartographie. Principes, méthodes, applications, dont le principal objectif est d'initier les utilisateurs aux fondamentaux de la cartographie. 

Magrit est un outil issu du monde de la recherche (voir la vidéo de présentation), mais il comporte une forte dimension pédagogique comme le suggère le carnet du blog qui lui est associé. Le pari semble réussi pour cette application libre et en ligne, assez simple à prendre en main pour des élèves de collège-lycée. Il permet dans un premier temps de réaliser des cartes choroplèthes et des cartes en symboles proportionnels. Mais on peut aller beaucoup plus loin si on le souhaite, en réalisant des représentations cartographiques plus complexes telles que des lissages, des carroyages, des discontinuités, des anamorphoses... D'une certaine façon Magrit permet de commencer à mobiliser des outils de l'analyse spatiale propres aux SIG (Systèmes d’information géographique) tout en restant dans un outil assez simple qui s'apparente à un logiciel de cartographie thématique.

Pour la prise en main de l'application, les enseignants et les élèves disposent de tutoriels et d'une documentation détaillée avec un sommaire très pratique. Les étapes de fabrication de la carte sont bien décomposées de manière à guider l'utilisateur, mais aussi à comprendre les choix successifs que l'on opère au moment d'élaborer une carte à partir de données :
  1. L'import du fond de carte et des données
  2. Les choix de la représentation
  3. La gestion des couches
  4. L'habillage et la mise en page
  5. L'export de la carte
Le sommaire de la documentation en ligne de Magrit détaille les étapes en fonction des types de cartes à réaliser :

                                    La documentation en ligne de Magrit : 3.1. Carte de stocks.


Le logiciel lit les principaux formats de données spatiales (Shapefile, GeoJSON, KML, CSV…) :

 


Le format GeoJson, qui est de plus en plus utilisé dans les SIG est ici conseillé pour importer un fond de carte. L'import peut se faire par un simple clic sur le bouton « Ajout d'un fond de carte » ou par « un glisser-déposer dans la zone de la carte ».

De nombreux fonds de cartes avec des jeux de données directement exploitables sont mis à la disposition des utilisateurs :


Des exemples de jeux de données proposés par Magrit.


Ces données fournies en exemple par Magrit sont à différentes échelles (locale, régionale, globale) et peuvent être utilisées par les enseignants pour réaliser des cartes thématiques en liaison avec les thèmes du programme de géographie au collège et au lycée.

Voici un exemple de carte réalisée avec les données de Magrit sur la population du Brésil :



Dans sa documentation, l’application cite la source de ces données d’exemples : http://magrit.cnrs.fr/docs/dataset_source_fr.html

Plusieurs méthodes de discrétisation sont proposées par Magrit :
- Intervalles égaux
- Quantiles
- Seuils naturels (méthode de Jenks)
- Moyenne et écart-type
- Q6 (utilisée également par Philcarto).

On apprécie là encore la documentation du logiciel qui fournit une notice précise pour chaque méthode de discrétisation : http://magrit.cnrs.fr/docs/discretisation_fr.html

Ceux qui connaissent le Manuel de cartographie. Principes, méthodes, applications de C. Zanin et N. Lambert retrouveront dans cette documentation de Magrit la qualité didactique de cet ouvrage.

Un panneau de la boîte de dialogue permet en outre de visualiser le résultat de la distribution obtenue et donne la possibilité d’affiner le type de discrétisation.


Magrit offre par ailleurs une grande variété de projections cartographiques. Par défaut il propose la projection Natural Earth, reconnaissable à ses méridiens arrondis pour imiter la forme sphérique de la Terre. Cette projection pseudocylindrique conçue par Tom Patterson en 2015 est ni conforme ni équivalente.

                           La documentation en ligne de Magrit : 2. Choix d'une projection.


Cette application de cartographie en ligne est donc particulièrement recommandée pour faire travailler les élèves sur les systèmes de projection. Ci-dessous la fameuse projection de Bertin créée par Jacques Bertin en 1953, une des rares projections à préserver à peu près les surfaces, sans pour autant déformer les pays de manière trop grotesque (source : http://magrit.hypotheses.org/589) :


Magrit donne aussi l’opportunité d’insérer ses propres fonds de cartes vectoriels (Shapefile, GeoJSON, KML) et de joindre ses données (au format CSV) en réalisant une jointure :



La documentation en ligne de Magrit : 1.3. Jointure des données.


Cette caractéristique de Magrit est à souligner car elle offre une plus-value en permettant de travailler à toutes les échelles, de l'étude d'un espace à l'échelle locale à celle de pays ou de grandes régions continentales à l'échelle mondiale.

La diversité des représentations cartographiques que propose Magrit est une autre particularité de ce logiciel. Signalons en particulier le carroyage, la carte lissée ou encore la carte de liens.

Chacune de ces représentations cartographiques est expliquée dans la documentation de Magrit et agrémentée d’exemples dans la galerie.

 Exemple de carte lissée proposée dans la galerie.


Pour terminer cette présentation de l’application, notons que l’export des cartes sous Magrit se fait aux formats SVG (compatible avec Inkscape et Adobe Illustrator), PNG ou GEO (GeoJSON, TopoJSON, ESRI Shapefile, GML, KML).

Magrit est donc parfaitement compatible avec un logiciel de visualisation du globe terrestre comme Google Earth pro désormais disponible en version gratuite, un SIG (système d’information géographique) tel que QGIS ou le logiciel de l’atelier de cartographie de Sciences Po, Khartis.

Magrit se distingue de cette autre application de cartographie en ligne Khartis, notamment par la possibilité d’insérer d’autres fonds de carte que ceux proposés par défaut ainsi que par sa capacité à réaliser de manière simple des méthodes cartographiques complexes comme indiqué précédemment.


Etape 2 : Elaboration d'un jeu de données (approche critique des sources)

Dans cette deuxième partie, nous présentons un exemple de carte de liens à partir des données déplacements domicile-travail publiées par l’INSEE  le 29 juin 2017.

La page de présentation des données nous renseigne sur la nature de ces flux : « Les bases sur les flux de mobilité des "déplacements domicile-travail" fournissent, pour l'ensemble des communes (France métropolitaine et DOM), les effectifs correspondant aux croisements du lieu de résidence avec le lieu de travail. » Ces données correspondent aux « limites géographiques en vigueur au 1er janvier n+2 (n étant l'année des données du recensement) ». L’année du recensement étant 2014, la géographie des limites en vigueur est celle au 1er janvier 2016.

Comme le montrent les géographes Julien Gingembre et John Baude dans un article « Les mobilités domicile-travail dans les réseaux d’agglomérations » paru dans le revue EchoGéo de janvier-mars 2014 : « Parmi les différents types de mobilité, la mobilité domicile-travail, résultat d’une distorsion entre habitat et emploi, est celle qui a le plus bouleversé les territoires urbains. »

C’est pourquoi la réalisation d’une carte de liens sur les déplacements domicile-travail des communes de la France métropolitaine nous a semblé pertinente dans le cadre des programmes de géographie en classe de Troisième ou de Première pour traiter de la question des "Mobilités, flux et réseaux de communication dans la mondialisation".

En effet, ces flux de mobilité des déplacements domicile-travail contribuent à la structuration des aires urbaines, ce qui n’empêche pas de porter un regard critique sur les limites de ces données ainsi que le préconise Jean-Marc Zaninetti dans un article « Les déplacements domicile-travail structurent-ils encore les territoires ? » paru en septembre 2017 dans la revue en ligne M@ppemonde.

 

Etape 3 : Proposition d'un scénario d’apprentissage

Pour concevoir cette carte de liens avec Magrit, le seuil permettant de visualiser les déplacements entre deux communes est supérieur à 100 flux (seuil retenu par l'INSEE).

La base sur les flux de mobilité des « déplacements domicile-travail » au format xls.

Une carte de liens représente, avec des lignes d'épaisseur proportionnelle à l'intensité du phénomène, les connexions (flux/liens) qui existent entre des couples de lieux. Ici, il s’agit de déplacements entre deux communes où chaque ligne fournit le flux de personnes se déplaçant entre une commune de résidence et une commune du lieu de travail.

Ce type de carte est aussi appelé carte en oursins et peut-être conçu également avec un SIG tel que QGIS et son extension Oursins. On se reportera en particulier au très beau travail publié par Chroniques Cartographiques.

La première étape pour réaliser la carte avec Magrit consiste à télécharger la base de données de l’INSEE et à procéder à un premier « nettoyage » de ces données comme ci-après :


On peut même simplifier encore les données à l’image de l’exemple proposé par la documentation du logiciel :

La documentation en ligne de Magrit : 3.10. Carte de liens
 
Ce qui donne pour notre exemple :



Dans une deuxième étape, on procède à l’ajout du fond de carte principal dans Magrit qui est fourni par l’application en tant que fond de carte d’exemple, en l'occurrence les Communes de France métropolitaine (fond voronoi - basé sur GEOFLA® 2016 v2.2). A l'échelle nationale, les limites des communes sont tracées en fonction de la localisation de leurs centroïdes qui permet de construire des polygones de voronoi :





On insère ensuite le jeu de données préalablement « nettoyé » en cliquant sur le bouton + "Ajout d'un jeu de données":



Une jointure du fond de carte et du jeu de données est alors proposée : répondre « NON ».


Il faut sélectionner le type de représentation dans une troisième étape : cliquez sur l’onglet « Choix de la représentation »  et choisissez « réalisation d’une carte de liens ».


Renseignez maintenant les champs :

- Origine -> i
- Destination -> j
- Intensité -> fij
- Discrétisation -> Pas de discrétisation car on n’a pas besoin de discrétiser des valeurs de flux

Ne pas oublier de sélectionner le champ de la couche géographique à laquelle les champs "Origine" et "Destination" font référence :
- Champ de jointure -> INSEE_COM

Puis cliquez sur -> Dessiner le résultat

 


En travaillant un peu l’habillage et la mise en page dans Magrit, on obtient cette carte des flux de mobilité domicile-travail :


Cette carte en oursins fait bien ressortir la hiérarchie urbaine et l’importance des flux de mobilité des déplacements domicile-travail dans la réorganisation des aires urbaines sur le territoire de la France métropolitaine.


Etape 4 : Prolongements pédagogiques

Parmi les prolongements pédagogiques possibles, on peut utiliser la carte des flux de mobilité domicile-travail pour faire comprendre et discuter la notion d'aire urbaine par des élèves de Troisième ou de Première.

Les parties du programme concernées sont :

En Troisième : "Les aires urbaines, une nouvelle géographie d’une France mondialisée".
La fiche ressource d'accompagnement du programme Eduscol précise que "l’étude de cas [sur l'aire urbaine] peut être abordée par des exemples concrets de mobilités quotidiennes, entre lieux de résidence, lieux de travail et d’étude, lieux de consommation et lieux de loisirs."

En Première : "La France en villes. Mouvements de population, urbanisation, métropolisation"
La fiche ressource Eduscol invite à mettre en évidence "les grands traits des dynamiques spatiales de la population française au profit des aires urbaines" et à aborder "les spécificités de l’armature urbaine de la France à partir de cartes (distribution de la population et des aires urbaines, évolution démographique …)."

Il s'agit d'abord de faire comprendre la polarisation de l'espace par des flux qui aboutissent à la création d'aires urbaines : comment des déplacements linéaires répétés quotidiennement parviennent à dessiner une aire d'influence urbaine ? (niveau Troisième) Puis, l'objectif est de faire ressortir les réseaux urbains avec leurs hiérarchies de manière à montrer le processus en cours de métropolisation du territoire français (niveau Première). Ce faisant, on pourra discuter utilement la notion même d'aire urbaine telle que définie par l'INSEE : "un ensemble de communes dont au moins 40 % de la population résidente ayant un emploi travaille dans le pôle ou dans des communes attirées par celui-ci". Nombreuses sont les communes multipolarisées qui regardent vers plusieurs pôles à la fois.

Pour cela, nous proposons d'ajouter une nouvelle couche vectorielle à notre première carte en oursins : les périmètres des aires urbaines au format GeoJSON.

Elle est disponible en téléchargement sur la plateforme ouverte des données françaises Data.gouv.fr



Cliquez sur l'onglet "Gestion des couches" de Magrit pour insérer ce nouveau jeu de données puis sur le bouton + "Ajout d'un fond de carte d'habillage".


Vous obtenez le résultat suivant :


Faites remonter la couche "Voronoi_communes_2016_2-2" au premier plan et modifier la couleur et l'opacité de remplissage de la couche "Périmètre_Aires_Urbaines_France" qui se trouve maintenant en dessous.




On ajoute la légende en cliquant sur l'onglet "Habillage et mise en page" :



Cette nouvelle carte montre de manière concrète comment les mobilités quotidiennes participent à la délimitation et à la structuration des aires urbaines en France métropolitaine. Pour commenter la carte, il peut être utile d'utiliser la typologie proposée par l'INSEE qui distingue entre grandes, moyennes et petites aires urbaines. Les flux les plus importants sont en effet répartis autour des pôles urbains qui concentrent le plus d’emplois : les agglomérations de Lyon, Lille, Toulouse, Nice, Bordeaux, Nantes, Grenoble et Strasbourg, que l’on peut qualifier de métropoles régionales.

Après avoir montré la polarisation importante du territoire par les grandes aires urbaines, il peut être intéressant d'étudier l'organisation du réseau urbain à l'échelle des régions et de la confronter au nouveau découpage des régions administratives (réforme régionale de 2015). Pour ce faire, dans l'onglet "Gestion des couches", ajouter comme fond d'habillage la couche "Régions de France métro. Geofla 2016" :



Enfin à l'échelle d'une région choisie comme territoire d'étude, il est possible de conduire la même analyse en faisant ressortir cette fois le découpage départemental (ajouter un fond de carte d'habillage --> France départements Géofla 2016). Ainsi pour la région Auvergne-Rhône-Alpes, la grande aire urbaine de Lyon, élevée désormais au rang de métropole administrative, déborde largement sur le Rhône, l'Ain et la Loire au point d'entrer en contact avec les aires urbaines de Saint-Etienne et  de Grenoble. Les territoires de mobilité ne correspondent plus vraiment aux territoires administratifs. Utilisez les outils d'habillage pour indiquer le nom des villes et éventuellement d'autres annotations :


Télécharger le jeu de données au format Geojson (25 Mo) pour l’importer dans Magrit.

Télécharger ce tutoriel sur Magrit dans un fichier PDF


Sources utilisées :
  • Magrit, le blog de présentation et la documentation
http://magrit.hypotheses.org/
http://magrit.cnrs.fr/docs/carto_fr.html
  • Magrit, l'application en ligne
http://magrit.cnrs.fr/modules
  • Sur les projections utilisées
http://proj4.org/projections/natearth.html
http://visionscarto.net/projection-bertin-1953
  • QGIS et l'application Oursins
https://www.qgis.org/fr/site/
http://github.com/LCacheux68224/Oursins
  •  INSEE Mobilités professionnelles en 2014 : déplacements domicile - lieu de travail
    http://www.insee.fr/fr/statistiques/2862065
  • INSEE Documentation bases sur les flux de mobilité : mobilités professionnelles (déplacements domicile - lieu de travail)
http://www.insee.fr/fr/information/2383337
http://www.insee.fr/fr/metadonnees/definition/c2070
  • Carte de France des flux de transports et des mobilités professionnelles - Site Chroniques cartographiques
http://www.chroniques-cartographiques.fr/2018/03/carte-de-france-des-flux-de-transports-et-des-mobilites-professionnelles.html


Références scientifiques :

Liens ajoutés le 8 décembre 2019



Lien ajouté le 21 juin 2020

Lien ajouté le 8 octobre 2021


Les Tuto@Mate on reçu le mardi 14 septembre 2021 Timothée Giraud pour présenter Magrit. Ce dernier est géomaticien, actuellement ingénieur d’études CNRS à l’UMS RIATE. Ses travaux portent sur la création et la diffusion de méthodes et d’outils d’analyse spatiale et de cartographie. Il développe plusieurs packages pour le logiciel libre R (mapsf, osrm, maptiles…) et participe à plusieurs initiatives pour le développement de la recherche reproductible en SHS (rzine, RUSS). 

Télécharger les transparents ou les visualiser ici : https://rcarto.github.io/magrit_mate/#1

Tuto@mate sur Magrit :


Lien ajouté le 5 juillet 2024

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La cartographie du monde musulman et ses nombreux "map fails"


Ce billet trouve son origine dans une carte publiée le 30 août 2017 par le journal La Croix D'où viennent les pèlerins de la Mecque ? Nous reproduisons la carte ci-dessous de manière à pouvoir en donner une lecture critique et surtout pour élargir la réflexion aux problèmes posés par la représentation cartographique des pratiques religieuses. 

On ne compte plus le nombre d'infographies dans les journaux qui utilisent des outils de cartographie numérique sans véritablement maîtriser la sémiologie graphique. Le problème est si courant qu'il alimente une collection de "perles cartographiques" consultables sur Twitter avec le hashtag #mapfail. A l'origine, le terme de "fail" signifie, en langage technique, une erreur de code, une panne informatique pouvant avoir des conséquences préjudiciables. Par extension un "map fail" désigne toutes formes d'oubli, d'erreur ou d'approximation, en général involontaires mais pas obligatoirement, qui détournent le message de la carte. Ces cartes défectueuses ne sont pas propres au Géoweb, mais l'explosion du nombre de cartes sur Internet a rendu le problème particulièrement visible. Au départ les "map fails" étaient plutôt le fait d'infographies produites par des outils de traitement d'image non dédiés à la cartographie. Désormais il n'est pas rare de voir des cartes produites par des outils dédiés à la cartographie statistique comportant une sémiologie fautive ou pour le moins approximative. Cela dépend principalement du concepteur de la carte qui n'est pas forcément formé aux règles de la cartographie. Quand on consulte le Géoweb, nombreuses sont les cartes thématiques qui expriment des valeurs absolues sous forme de carte choroplèthe. Tel est le cas de cette carte qui représente le nombre de pèlerins par pays d'origine avec des dégradés de couleurs, du vert clair au vert foncé :

Source : "D'où viennent les pèlerins de la Mecque ?" Journal La Croix, 30 août 2017


Il est assez aisé de conduire une lecture critique de cette carte. Par exemple la Russie et la France envoient à peu près le même nombre de pèlerins à la Mecque (respectivement 20 500 et 22 000 en 2017). Elles sont toutes deux représentées en vert moyen. L'effet visuel n'est pourtant absolument pas le même, étant donné leur différence de superficie (cf énorme tâche verte pour la Russie). En Asie, la Chine et la Thaïlande (13 000 pèlerins dans les deux cas) n'ont également pas du tout la même taille. On retrouve le même type de mapfail dans la carte proposée par Le Parisien

Il aurait mieux valu une cartographie par figurés ponctuels de manière à s'abstraire de la surface des pays. C'est ce que propose la carte suivante réalisée par Radio France, qui indique le nombre de musulmans par pays en figurés ponctuels et en sous-couche leur proportion en pourcentage par rapport à la population de chaque pays en dégradé de couleurs. La même plateforme de webmapping Carto a été mobilisée, mais avec des choix graphiques assez différents de la part du concepteur :

Source : "Le monde de l'Islam. Où vivent les musulmans ?" France culture, 10/12/2015
 
 
Bien que plus juste sur le plan sémiologique, cette deuxième carte n'est pas exempte de défauts. Par exemple, la légende ne permet pas de connaître les seuils qui ont servi à déterminer la taille des cercles et le dégradé des couleurs. La dominante de vert (couleur symbolique de l'Islam), et surtout de vert foncé, donne à penser que les musulmans vivent en majorité en Afrique du nord et au Proche-Orient, alors que leur poids numérique est plus important en Asie. Une carte par figurés ponctuels avec la part des musulmans à l'intérieur même des cercles aurait sans nul doute été plus efficace, comme le propose par exemple cette carte de la Cornell University Library. Sur une estimation de 1,6 milliards de musulmans dans le monde en 2010, 62 % d’entre eux vivent en Asie du Sud (Inde et Pakistan principalement) et en Asie du Sud-Est (surtout en Indonésie), sans compter les ex-républiques soviétiques "musulmanes" d'Asie centrale. Une carte par grandes régions continentales serait ainsi plus utile. Ce qui nous semble intéressant dans la comparaison de ces deux cartes n'est pas seulement la différence de figuration cartographique, mais également le choix des sources statistiques.

Dans la première carte publiée par La Croix, ce n'est pas le nombre réel de pèlerins à la Mecque qui est représenté mais plutôt les quotas établis par pays (même problème pour la carte du journal Le Parisien construite à partir des données de Saphir News). La lecture de l'article du quotidien La Croix revient très largement sur cette question des quotas, quand bien même le titre de la carte demeure ambigu : on pourrait croire qu'il s'agit du nombre réel de pèlerins qui ont effectivement pris le chemin de la Mecque en 2017. Ce problème des quotas originels rétablis en 2017, après cinq années de réduction par l'Arabie saoudite, constitue une information importante pour appréhender le sens des statistiques qui sont représentées sur la carte. Victimes de leur succès si l'on peut dire, les lieux saints de l'Islam doivent faire face chaque année à un afflux massif de pèlerins (plus de 2 millions par an). Pour éviter les accidents (mouvements de foule) et renforcer la sécurité sanitaire (fort risque d'épidémie notamment de choléra), le royaume saoudien a été obligé de moderniser ses infrastructures d'accueil ; d'où la mise en place de quotas à partir de 2013, le temps d'effectuer les travaux nécessaires (baisse de 20% du nombre de visas par pays et de 50% pour les Saoudiens qui entendent donner l'exemple, même s'ils bénéficient d'un des quotas les plus élevés avec 200 000 pèlerins).

De fait la carte n'est pas celle de la fréquentation réelle de la Mecque, mais celle des limitations imposées aux pèlerins en fonction de leur pays d'origine. C'est à l'Asie assez logiquement que sont attribués les plus gros contingents de pèlerins, notamment l’Indonésie (221 000 pèlerins autorisés), le Pakistan (180 000), l’Inde (170 000) et le Bangladesh (127 000). Un cas intéressant : le Nigéria, qui constitue la plus importante délégation d’Afrique subsaharienne (95 000 participants), n'a en réalité envoyé que 79 000 participants en 2017 du fait que sa population, assez pauvre à comparer d'autres pays musulmans, n'a pas forcément les moyens financiers de prendre en charge un pèlerinage. En principe, les Saoudiens établissent un quota officiel de 1000 visas par million de croyants. Ce mode de calcul est celui appliqué aux pays à majorité musulmane. Mais les Européens, comme les habitants du pays du Golfe, sont hors quotas. Certains pays sont également soit rédimés, soit carrément interdits officiellement de participation au pèlerinage. Il faut rappeler en effet que le pèlerinage à la Mecque s'inscrit dans des conditions géopolitiques complexes : crise diplomatique avec le Qatar qui accuse notamment l'Arabie saoudite de mal accueillir ses ressortissants, différend avec le Yémen dont les pèlerins sont très surveillés en raison des mauvaises conditions sanitaires du pays et de la guerre qui l'oppose à l'Arabie, interdiction pour la Syrie d'envoyer des pèlerins en raison de la guerre et des positions politico-religieuses de Bachar-el-Assad. L'Iran, grand pays rival de l'Arabie saoudite, s'est vu cependant  réintégré en 2017. Il faut dire que le tourisme religieux constitue une manne pour le pays (une nouvelle rente pour l'après pétrole ?). L'Arabe saoudite accueille 8 millions de touristes, essentiellement dans le cadre de ce pèlerinage. L'activité touristique représente 3,3 % du PIB et emploie directement 603 500 personnes en 2017. Alors que l'Arabie saoudite limitait l'afflux des pèlerins et avait sanctuarisé une grande partie de son territoire, elle envisage désormais de s'ouvrir à tous les pays et même de créer des stations touristiques balnéaires ainsi que des parcs d'attraction : une première historique dans ce royaume ultra-conservateur. 

Source : "Hajj 2017 : combien de pèlerins par pays vont à La Mecque ?
Voici la carte mondiale des quotas". Saphir News 21 août 2017


Le quotidien d'actualité musulman Safir News propose une infographie différente du journal La Croix. Le titre mentionne explicitement qu'il s'agit de la carte des quotas et non du nombre de pèlerins en 2017. Pour autant l'infographie proposée à la suite de cette carte pose problème dans la mesure où elle superpose un histogramme indiquant "le top 10 mondial" des pays (hors Arabie saoudite) en reprenant le code couleur (du jaune au rouge). Difficile de s'y retrouver dans ce classement par ordre décroissant indiquant en même temps les classes de pays par dégradé de couleurs de la carte au-dessus.

S'agissant du décompte des musulmans dans le monde, la source que l'on retrouve le plus souvent dans les cartes disponibles sur Internet est celle du Pew Research Center. Ce centre de recherche américain, qui se présente comme un fact tank non partisan, a pour but d'informer le public sur les problèmes, les attitudes et les tendances qui façonnent le monde. Il mène des sondages d'opinion publique, des recherches démographiques, des analyses de contenu médiatique et d'autres recherches empiriques en sciences sociales. Dans une étude publiée en 2015 (à partir de chiffres de 2010), il affirme s'être appuyé sur une série d’enquêtes, de recensements, de registres de population et d’autres sources de données pour estimer le nombre de musulmans et d’autres groupes religieux à travers le monde, l’objectif étant de compter tous les groupes et les personnes s’identifiant à une religion particulière. De fait, le Pew Research Center (PEW) fait office de référence dans le domaine des statistiques démographiques religieuses mondiales, sans que l'on sache très bien l'origine et la nature des sources composites qu'il utilise (voir la critique de Slate). Une de ses études récentes (29 novembre 2017) aborde par exemple la croissance du nombre de musulmans en Europe. Son étude de 2015 avait déjà pour but d'estimer la population musulmane en 2050, une population qui pourrait être multipliée par trois selon certains scénarios (voir résumé de l'article en français).

La question implicite dans cette cartographie, non dépourvue d'arrière-plan idéologique, semble de savoir à quel moment l'Islam deviendra la religion majoritaire dans le monde. De nombreux organes de presse (voir par exemple Slate) ont repris l'estimation du PEW selon laquelle, en 2050, le nombre de musulmans (2,9 milliards) devrait dépasser le nombre de chrétiens (autour de 2,8 milliards). Le site Wikipédia reprend également les statistiques du PEW à son compte, non sans rappeler des précautions importantes formulées d'ailleurs par le Pew Research Center lui-même : les pourcentages indiqués ne témoignent ni de la pratique régulière (la « ritualité »), ni de la foi individuelle (la « religiosité ») des personnes se déclarant musulmanes, mais plutôt de leur attachement à l'Islam en tant que composante culturelle et historique de leur identité.

Pour finir, nous voudrions élargir la réflexion aux problèmes d'approche quantitative des pratiques religieuses. C'est une question récurrente soulevée par de nombreux auteurs (voir références plus bas). Virginie Raisson (laboratoire Lépac) n'hésite pas à parler de liaisons dangereuses entre cartographie et religions. Dans une intervention au FIG 2002, elle fait part des nombreux obstacles qu'elle a pu rencontrer lorsqu'elle a voulu élaborer des cartes du fait religieux dans le monde pour l'émission Le dessous des cartes (RAISSON, 2002). Elle montre en particulier à quel point il est vain de vouloir représenter le poids d'une religion par pays ; il conviendrait davantage de raisonner à l'échelle des régions habitées. L'auteure fait remarquer très justement que l'aire islamique est la seule qui, dans sa plus grande partie, se superpose géographiquement aux autres grandes aires religieuses. La cartographie a tendance à réifier et à essentialiser les phénomènes socio-religieux, ce que l'on retrouve souvent d'ailleurs dans les Atlas des religions qui tentent de délimiter des aires religieuses. Franck Têtart tente par exemple d'y ajouter des dynamiques pour montrer que cette cartographie n'est pas figée :

Source : TETART Frank (2015). "La répartition des religions dans le monde".
© Atlas des religions
. Edition Autrement, p. 36-37
(extrait en ligne)


Nous ne reviendrons pas ici sur les débats autour de la carte de Huntington, "Le monde à l'époque du choc des civilisations" qui a suscité beaucoup de controverses. C'est un cas exemplaire de manipulation réduisant les "civilisations" à leur essence religieuse et culturelle. Dans la conclusion de son intervention au FIG 2002, Virginie Raisson émet l'idée que l'analyse des cartes de répartition des religions est une bonne occasion d'éduquer aux enjeux de la cartographie  : "Autant d'éléments qui plaident donc en faveur de l'enseignement de la cartographie en milieu scolaire pour apprendre à déchiffrer les cartes et leur langage". Magali Hardouin aborde à son tour la question en évoquant les questionnements des enseignants confrontés à l'enseignement du fait religieux :

"Le fait religieux se prête fort peu à la quantification. Où prendre les données ? Les chiffres représentent des enjeux de pouvoir mis au service du prosélytisme, de la défense ou de l’oppression d’une minorité, voire de l’obtention de subsides. Celles qui sont issues d’organisations religieuses sont souvent peu fiables. Les estimations présentent des distorsions graves. De nombreux biais faussent les résultats. Se pose également le niveau d’appartenance religieuse. Est-ce que l’on s’intéresse à la croyance qui se trouve dans le secret des consciences ? S’intéresse-t-on à la pratique régulière ou occasionnelle ? Qui comptabiliser ? Un certificat de baptême catholique vaut-il certificat de catholicité ? Comment représenter sur une carte les minorités religieuses ? Se pose également le problème de l’échelle de la carte. A petite échelle, les cartes font disparaître les religions coutumières locales pour ne représenter que les grandes tendances. Pourtant, les religions coutumières locales, même si elles ne sont plus majoritaires dans aucun pays, conservent des adeptes" (HARDOUIN, 2007). Pour l'auteure, il convient d'interroger la construction de ces cartes de pratiques religieuses et de les confronter à d'autres sources.

D'autres auteurs comme par exemple (DAVIE, 2008) en viennent à l'idée que le phénomène religieux n'est pas cartographiable, qu'il est l'objet de trop de manipulations et de finalités géopolitiques inavouées, surtout dans des pays ou des régions où les communautés religieuses sont très mêlées comme au Liban par exemple : "Ces cartes ne seraient que des abstractions inutilisables au plan local, mais les seules clés compréhensibles par les Occidentaux, qui les ont d’ailleurs placées sur un support de leur invention, Internet. Identifier des groupes ethniques ou religieux, les décrire et les localiser, les cerner dans un espace précis puis les cartographier, renvoie à une pratique géographique nécessaire pour des actions politiques ou militaires futures". 

Internet et les réseaux sociaux contribuent à cette instrumentalisation de l'information par les cartes. Il convient donc plus que jamais d'en faire un objet d'éducation et de formation.

Un grand nombre de mapfails et de perles cartographiques sont recensés sur Twitter sous le hashtag #mapfail.


Références

RAISSON Virginie (2002). Cartographie et religions : des liaisons dangereuses, Festival international de géographie de 2002.

DAVIE Michael F. (2008). « Internet et les enjeux de la cartographie des religions au Liban », Géographie et cultures.

HARDOUIN Magali (2007). Laïcité et faits religieux : une question encore sensible pour les enseignants ? Congrès International d’Actualité de la Recherche en Education et en Formation (AREF).

TETART Frank (2015). Atlas des religions. Passions identitaires et tensions géopolitiques. Edition Autrement

L'Atlas des religions (2015) coédité par Le Monde et La Vie

Lien ajouté le 23 décembre 2018

Ben Flanagan a entrepris de cartographier "l'identité religieuse" des populations dans le Grand Londres dans l'idée de mettre en évidence l'implantation des communautés. Il a utilisé une cartographie par densité de points pour plusieurs villes du Royaume Uni. Chacun des points colorés sur la carte représente un fidèle. Les chrétiens apparaissent en bleu, les musulmans en turquoise, les juifs en jaune, les hindous en violet, les sikhs en orange, les bouddhistes en vert et les « autres » en rouge.
http://medium.com/benflan/religious-identity-5fa97aeead94


Lien ajouté le 16 janvier 2019

La Kumbh Mela, le plus grand pèlerinage du monde, s’ouvre en Inde.
Environ 130 millions de pèlerins devraient converger vers la ville sacrée d’Allahabad pour quarante-neuf jours, du 15 janvier au 4 mars 2019. Une ville gigantesque et éphémère a été érigée pour l’occasion. Lire l'article du Monde du 15 janvier 2019.

Lien ajouté le 19 février 2019

Une carte très détaillée de la répartition des religions par sous-régions administratives. Elaborée à partir de différentes sources, cette carte repose sur la religion déclarée par les individus qui répondent aux questions lors de recensements ou d'enquêtes.
http://www.reddit.com/r/MapPorn/comments/33davy/highly_detailed_world_religion_map_oc_6000x3048/
 


Lien ajouté le 13 mars 2019
Lien ajouté le 30 mars 2019

La "carte culturelle du monde" est une carte, ou plus précisément un graphique en nuage de points créé par les politologues Ronald Inglehart et Christian Welzel, à partir des données d'enquête conduites par le World Values ​​Survey. Elle met en évidence les valeurs culturelles qui varient d'une société à l'autre selon deux dimensions prédominantes : les valeurs traditionnelles par rapport aux valeurs laïques - rationnelles sur l'axe des ordonnées et les valeurs de survie par rapport à l'expression de soi sur l'axe des abscisses. Une manière d'appréhender le degré de sécularisation des pays et la place de l'individu. Une version animée du graphique permet de voir les évolutions sur plusieurs années : http://www.worldvaluessurvey.org/WVSContents.jsp?CMSID=Findings
Lien ajouté le 8 avril 2019

La carte de ceux qui sont "absolument certains" de croire en Dieu en Europe (à partir des données d'enquête du PEW Research) : https://i.redd.it/qto0hambcp521.png



Liens ajoutés le 11 avril 2019

Une data visualisation qui vise à donner une vision plus juste de la répartition des religions rapportée à celle de la population de chaque pays. Les données sont issues de la World Religion Database (chiffres de 2010).
http://carrieonadventures.com/inspiration/worldreligions.html

Pourcentage d'athées en Europe (en pourcentage, 2017) sur le site Map Porn


Lien ajouté le 13 mai 2019

Vous sentiriez-vous à l'aise si votre enfant était en couple avec X ? (noir, asiatique, musulman et juif). Cette série de cartes est censée montrer ce que les Européens pensent si leurs enfants ont des relations avec des personnes de minorités raciales ou religieuses différentes. Les données proviennent des résultats d'une enquête Eurobaromètre 2015 sur les discriminations au sein de l'Union Européenne.
http://brilliantmaps.com/europe-relationships/



Liens ajoutés le 7 août 2019
Un jeu de données SIG pour explorer les sites sacrés dans le monde : une séance pédagogique proposée par ESRI dans le cade de ses Geoinquiries (en anglais) :
http://esriurl.com/humanGeoInquiry7

Lien ajouté le 19 octobre 2019
 
Une carte mise en partage sur le site MapPorn suscite beaucoup de discussions : il s'agit du pourcentage de population se déclarant "non religieux" en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. La cartographie résulte d'une enquête conduite en juin 2019 auprès de 25 000 personnes par BBC Arabic et Arab barometer, un réseau de chercheurs basés aux Etats-Unis. Présentée comme "le sondage le plus important jamais réalisé dans le monde arabe", l'enquête ne concerne néanmoins que 11 pays ou territoires. Elle montre que le "non religieux" est passé de 8% en 2013 à 13% en 2018-2019. Chez les moins de 30 ans, la part des personnes qui ne s'identifient pas à une religion atteindrait 18%. Des doutes demeurent sur la signification que l'on peut accorder à l'expression "non identifié à une religion" et le sens d'une telle cartographie pour attester de la baisse du sentiment religieux.

Consulter les débats sur cette carte sur le site MapPorn.

Lire l'article de BBC : The Arab world in seven charts : Are Arabs turning their backs on religion ?

Asia Times : Arab religiosity survey : more questions than answers.



Lien ajouté le 25 novembre 2019


Lien ajouté le 9 janvier 2020

Lien ajouté le 2 mai 2020

Lien ajouté le 30 juin 2020

Lien ajouté le 18 septembre 2020

Lien ajouté le 18 août 2021

Lien ajouté le 13 juin 2022
Lien ajouté le 19 juin 2022

Lien ajouté le 30 janvier 2024

Lien ajouté le 15 avril 2024
Lien ajouté le 15 juin 2024
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