Du Tour du monde en 80 jours au Trophée Jules Verne : l'évolution de la cartographie des tours du monde


"Philéas Fogg était membre du Reform Club... Avait-il voyagé ? C'était probable, car personne ne possédait mieux que lui la carte du monde. Il n'était d'endroits si reculés dont il ne parût avoir une connaissance spéciale" (Le Tour du monde en 80 jours de Jules Verne, 1872, p. 2-3).

Le Tour du monde en 80 jours est l'une des oeuvres les plus célèbres de Jules Verne qui mêle habilement récit d'aventures et découverte géographique du monde. Publié en 1872, le roman raconte l'histoire de Philéas Fogg, un gentleman anglais, et de son valet Passepartout. Fogg est membre du Reform Club, un club privé au sud du Pall Mall, dans le centre de Londres. Alors que les membres du club parlent des avancées technologiques récentes, en particulier des nouveaux modes de transport ferroviaire, Fogg évoque un article du Daily Telegraph affirmant qu '« avec l'ouverture d'une nouvelle section de chemin de fer en Inde, il est désormais possible de se déplacer à travers le monde en 80 jours ». Les autres membres du club sont sceptiques quant à cette affirmation. Mais Fogg insiste sur le fait que c'est faisable en empruntant de nouvelles voies maritimes et des chemins de fer transcontinentaux.

Comme le fait remarquer Fabrice Mouthon, auteur de l'ouvrage "Philéas Fogg et la mondialisation" (2012), il n'est plus besoin "de cartes encore parsemées de blancs ou de rapports d’explorateurs, mais d’un simple indicateur des chemins de fer et des lignes maritimes". Le premier tour du monde en moins de 80 jours a été réalisé en 1870 (deux ans avant le roman de Jules Verne) par l’homme d’affaires américain George Francis Train. En 1890, il parviendra à faire un troisième tour du monde en 67 jours.

La carte qui permet de suivre le voyage de Philéas Fogg figure à la fin du roman de Jules Verne de manière à permettre au lecteur d'en localiser les grandes étapes. Centrée sur le Pacifique, la carte ne coupe aucun océan et donne à voir ce tour du monde comme un trait continu traversant océans et continents en traçant au plus court. La plus grande partie du voyage s'effectue en train et en bateau, mais également à dos d'éléphant voire en luge (voir cette carte).

 La carte du Tour du monde de Jules Verne en 80 jours (source : Wikipédia version française)


En 1869-1870, trois avancées technologiques ont rendu possible le premier tour du monde semblable à celui que peuvent faire aujourd'hui des touristes : l'achèvement du premier chemin de fer transcontinental en Amérique (1869), l’ouverture du canal de Suez (1869) et la connexion des chemins de fer à travers le sous-continent indien (1870). Le voyage de Philéas Fogg ouvre le début d'une nouvelle ère, celle du tourisme de masse avec un confort et une sécurité relative. Jusqu'alors, réaliser un tour du monde était un exploit réservé aux aventuriers les plus héroïques et les plus téméraires. Désormais il est possible d’acheter des billets de transport, de s'asseoir dans un train ou dans un bateau et de voyager dans le monde entier (voir les distances parcourues entre chaque étape sur ce blog ainsi que les éléments de contexte historique sur cette belle carte artistique de Justine Vignat).

 La carte du Tour du monde en 80 jours centrée sur Londres (source : Wikipédia version anglaise)


Londres est le point de départ et d'arrivée de ce tour du monde. Il n'est pas vraiment étonnant de voir la version anglaise de Wikipedia centrer la carte sur la capitale du Royaume-Uni. Londres est alors à la tête de l'empire colonial britannique qui est à son apogée. C'est en même temps le siège de la très puissante Royal Geographical Society fondée en 1830, qui envoie des explorateurs dans le monde entier. Philéas Fogg passe par les grandes villes qui comptent à l'époque. Après beaucoup d'aventures et de difficultés, Fogg rentre chez lui « presque » à temps : il manque le train et arrive à Londres avec cinq minutes de retard, certain d'avoir perdu le pari. Le lendemain, chez le ministre, Passepartout apprend qu’il se trompe dans la date qu’il prend pour le dimanche 22 décembre, mais qui est en réalité le samedi 21 décembre, car le groupe s’est dirigé vers l’est, gagnant un jour. Le pari peut toujours être gagné, mais il reste très peu de temps. Passepartout s'empresse d'informer Fogg, qui rejoint le Reform Club juste à temps pour remporter le pari. Fogg épouse Aouda et le voyage autour du monde est complet en 80 jours. 

Ce jour gagné est l'occasion de résoudre un  petit problème mathématique. Etant donné que Philéas Fogg marchait vers l'est, il remontait les méridiens et donc gagnait 4mn par degré, soit exactement 24 heures sur 360 degrés.

Philéas Fogg et le mystère du jour gagné :
http://images.math.cnrs.fr/Phileas-Fogg-et-le-mystere-du-jour-gagne.html

Une carte des temps de trajets en train et en bateau à la fin du XIXe (la carte de Francis Galton de 1881). A comparer à cette carte de 1914.

Une story map très richement illustrée sur le Tour du monde en 80 jours (en anglais) :
http://arcg.is/1uKCbn

Pour accéder à la carte sous Google Maps et télécharger le fichier kml.

Un autre fichier KML est disponible également sur Scribble Maps.




A la fin du XXe siècle, le défi a consisté à proposer un tour du monde à la voile, sans assistance et sans escale. En 1991, Florence Arthaud et Titouan Lamazou créent « Tour du monde en 80 jours », une association à but non lucratif porteuse du Trophée Jules Verne. Ils promettent ainsi de concrétiser la belle idée d’Yves Le Cornec et surtout de la pérenniser, au-delà d’un seul exploit en dessous de la barre des 80 jours. C’est l’aîné des frères Peyron qui, le premier, établira le record de vitesse autour du monde, bouclant son tour en 79 jours en avril 1993. Depuis, les skippers n’ont eut de cesse de raccourcir le temps de la circumnavigation. 74 jours, 71, 64, 63, 50, 48, pour arriver à 45 jours en 2012. Depuis janvier 2017, le record est détenu par IDEC Sport, skippé par Francis Joyon, en 40 jours, 23 heures, 30 minutes et 30 secondes. Le record en solitaire est détenu par François Gabart sur Macif, en 42 jours, 16 heures, 40 minutes et 35 secondes depuis le 17 décembre 2017.



Carte du Trophée Jules Verne (site officiel) :
http://www.tropheejulesverne.org/cartographie/

Cette carte correspond à peu près à celle de la première circumnavigation par Magellan en 1519 sauf que cette dernière passait plus au nord dans le Pacifique (à voir sur le site Map Porn ou à consulter au format vectoriel ou sous forme de carte animée).



Comme le tour du monde de Philéas Fogg, les équipages de marins courent d’est en ouest. Mais leur route maritime passe beaucoup plus au sud, laissant à bâbord les trois caps, Bonne Espérance, Leeuwin et Horn. Au départ et à l’arrivée, ils franchissent une ligne imaginaire matérialisant l’entrée de la Manche, entre le Cap Lizard, en Angleterre, et l’île d’Ouessant, en France. 

La route empruntée par les grands voiliers de course autour du monde est pratiquement identique à celle que fréquentaient les grands voiliers cap-horniers du début du XXème siècle. Cette route évite, autant que faire se peut, les anticyclones tropicaux (cf itinéraire empruntée par le Vendée Globe).



Sur une projection deux points équidistante qui permet de conserver les distances et de faire ressortir les deux hémisphères (cf ci-dessous), la route maritime du Trophée Jules Verne s'apparente à une longue descente puis remontée dans l'Atlantique, entrecoupée par un tour de l'Antarctique (cf effet saisissant de raccourci par rapport à une projection Mercator). Les points multicolores permettent de mesurer les écarts de distance entre les différents vainqueurs du Trophée pour un temps de parcours réduit à 40 jours (et non plus 80) qui semble devenu la norme, les conditions météorologiques devenant donc déterminantes.

 Trophée Jules-Verne. Le monde en 40 jours, et après ? (Source : Planète Voile - Le Télégramme)



Les tours du monde ne sont pas les seules courses mythiques à la voile. D'autres grandes courses passionnent les marins comme par exemple la Route du Rhum de Saint-Malo à la Guadeloupe, la Route du Café (Transat Jacques Vabre) du Havre au Brésil ou, moins connue, la Route du Thé dans la tradition de la Grande course du thé (1866) où les clippers reliaient Hong Kong à Londres. Face à cette course aux records sportifs, la tendance est aujourd'hui à revenir à des formes plus authentiques de tours du monde à la voile, comme par exemple la Golden Globe Race qui est une course sans escale et sans assistance. Les concurrents naviguent au sextant sur des cartes papier. Sans instruments électroniques ni pilotes automatiques, ils doivent déterminer leurs prévisions météo et tenir leur journal de bord écrit à la main. La course a été remportée en janvier 2019 par Jean-Luc Van den Heede en 211 jours (contre 362 lors de la première édition en 1968 remportée par Sir Robin Knox-Johnstonv).

S'agissant des routes empruntées par le tourisme de croisière, les plaisanciers d'aujourd'hui naviguent à des latitudes plus moyennes et moins périlleuses qui passent par les grands canaux transocéaniques (canal de Suez, détroit de Malacca, canal de Panama). Avec la recrudescence de la piraterie, ces routes ont connu quelques changements au début du XXIe siècle. De plus en plus de bateaux évitent le Golfe d'Aden et la mer Rouge, préférant passer par le cap de Bonne Espérance (via l'île de la Réunion et Maurice) pour rejoindre l'Atlantique et l'Europe.

Naviguer autour du monde aujourd'hui (source  : Géoconfluences)

Les grands paquebots qui connaissent un renouveau avec l'essor du tourisme de croisière, empruntent des routes différentes, longeant les façades des grands continents pour pouvoir faire des haltes dans les grandes métropoles touristiques ou dans les grandes zones de tourisme balnéaire (Méditerranée, Caraïbes, mer de Chine).

Croisière Tour du monde proposée par la compagnie Costa Croisières (source : abcroisiere)


Désormais les globe-trotters, routards ou autres boulingueurs (le terme est emprunté à la voile) diversifient leurs modes de déplacement (par route, par avion, par bateau, à pied, en vélo, en camping-car...), n'hésitant pas parfois à choisir plusieurs modes de transport pour faire leur tour du monde. Outre les conditions climatiques et économiques, un des éléments déterminants pour le choix de l'itinéraire devient la sécurité et la stabilité politique des pays (cf carte des "pays à éviter" pour les voyageurs).

Voilà, j’ai fait un tour du monde (source : Allezvoirsijysuis)



Depuis la fin du XIXe siècle, les moyens de transport ont beaucoup changé ainsi que l'état d'esprit dans lequel on part faire un tour du monde. Les moyens techniques pour préparer, accompagner et raconter son tour du monde ont beaucoup changé également : mobilisation de globes virtuels ou de SIG pour choisir sa route, utilisation d'outils de géolocalisation pour enregistrer ses traces GPS, photos ou vidéos numériques pour rendre compte de son périple sur un site Internet (cf phénomène des blog-trotteurs).

Avec la banalisation des voyages, les globe-trotters sont à la recherche de nouvelles formes de tourisme expérientiel. La prise de conscience écologique conduit aujourd'hui un grand nombre d'entre eux à choisir des modes de déplacements plus respectueux de l'environnement et permettant d'aller à la rencontre des populations. Certains optent pour des formules originales telles que des tours du monde en sens inverse.

Rubrique GPS Tourdumondiste du site du Guide du Routard :
http://www.routard.com/forum_message/4360671/gps_tourdumondiste_.htm

Géovoile, pour la géolocalisation et le suivi de courses à la voile sur Internet :
http://www.geovoile.com/

20 exemplaires de tour du monde :
http://www.tourdumondiste.com/itineraire-tour-du-monde

Itinéraire pour visiter tous les pays du monde sans avoir à prendre l'avion (Map Porn) :
http://www.reddit.com/r/MapPorn/comments/b5rbc2/visiting_every_country_without_using_airplanes/


Références :

Le Tour du monde en 80 jours par Jules Verne, dessins par MM. de Neuville et L. Benett (édition de 1873) :

Le Tour du monde en 80 jours par Jules Verne, édition du groupe "Ebooks libres et gratuits", CRDP de Strasbourg :
http://www.crdp-strasbourg.fr/je_lis_libre/livres/Verne_LeTourDuMondeEnQuatreVingtJours.pdf

Les voyageurs du 19e siècle par Jules Verne (édition en ligne avec de nombreuses cartes, notamment la carte du monde des régions encore inexplorées au 19e siècle) : http://www.gutenberg.org/files/53439/53439-h/53439-h.htm

Philéas Fogg et la mondialisation, Les éditions Persée, 2012.

Le Tour du monde en 80 jours de Phileas Fogg (TPE réalisé par des élèves avec le site MyAtlas)

Trésors Cap-horniers et Trophée Jules Verne  : même route au large !

Le Tour du Monde, Nouveau Journal des Voyages (1860-1914), Hachette :

La conquête plaisancière de la haute mer par Anne Gaugue (site Géoconfluences) :

Tours du monde par bateau, par avion, à pied, en vélo (Wikipedia) :


Articles connexes :

Cartographier les espaces du tourisme et des loisirs

Analyser et discuter les cartes des "pays à éviter" pour les voyageurs

Le voyage d'Ulysse. Comment cartographier un mythe ?