Pouquoi les projections icosaédriques ont tendance à nous fasciner

Vous n'avez peut-être pas remarqué, mais la carte choisie pour illustrer la page d'accueil du blog Cartographie(s) numérique(s) est un extrait de la projection Fuller. Ce choix n'est pas dû au hasard. Cette projection cartographique n'a ni Nord ni Sud, ni haut ni bas, ni centrage ni cadrage prédéfinis. C'est que la projection Fuller est une projection icosaédrique. Explications...

Un icosaèdre est une forme particulière de polyèdre avec 20 triangles équilatéraux de même dimension (εἴκοσι en grec voulant dire vingt). Depuis l'Antiquité, cette figure fascine pour ses propriétés géométriques. L'idée ingénieuse de Richard Buckminster Fuller est d'avoir projeté des morceaux de terre sur ces 20 faces. Cet architecte était spécialiste des structures préfabriquées permettant de construire des bâtiments sphériques à partir d’éléments plans. On lui doit les premiers dômes géodésiques comme les boules géantes de Bâton Rouge (1958) ou celle du pavillon des États-Unis à l’exposition universelle de Montréal (1967). En 1954, Fuller élabore cette projection dite Dymaxion, contraction de « Dynamic maximum tension ».

L'avantage de cette projection est de subir très peu de distorsions. Cette carte, issue d’un travail à partir d’images satellites, unifie tous les pays en une seule île au milieu d’un vaste océan. Selon l’auteur, « ce planisphère rassemble tous les continents dans un ensemble sans discontinuité comme les astronautes peuvent voir la Terre de leur vaisseaux spatiaux. Il aide les hommes à prendre conscience que la planète est un système interdépendant ». En élaborant cette projection, Fuller ouvrait une nouvelle voie. La recherche de la projection parfaite respectant les contours et les surfaces n'a cessé en effet de préoccuper les cartographes depuis des décennies comme en atteste la mise au point de la toute récente projection Equal Earth.

Ce planisphère implique une perception de lecture universelle, sans hiérarchisation des terres émergées. Un peu comme dans un blog, la projection Fuller n'indique pas de sens de lecture. Ce qui ne veut pas dire qu'elle ne nécessite pas des pistes pour être décryptée. Fuller a en effet disposé ces 20 triangles de manière particulière afin de ne pas avoir à scinder les continents. Ici l'Eurasie est reliée à l'Amérique par l'océan Arctique. Mais on peut imaginer d'autres découpages.



Depuis la projection Fuller de 1954, beaucoup d'autres projections polyédriques ont été mises au point. Le site Lynceans.org en montre des exemples et explique à quel point les projections utilisant des polyèdres ont permis d'améliorer la cartographie en évitant les déformations. Les possibilités de produire des projections en myriaèdres deviennent désormais quasi infinies avec l'aide des ordinateurs. Cette page Unfolding the Earth présente les mille et unes façons de déplier la Terre avec des exemples et une vidéo très belle et efficace. Les cartes reproduites ci-dessous en montrent quelques exemples parmi d'autres. Outre les nombreux découpages qu'elles permettent, on peut remarquer que ces cartes n'ont pas de centre ni vraiment de bords. Comme le rappelle Christian Grataloup sur le blog Histoire globaleil ne faut jamais oublier qu'à la différence de toute carte plane, la Terre n'a pas de bord. En voici une très bonne illustration avec ces cartes polyédriques dont les franges bleues des océans donnent une impression d'infinitude.



Une projection polyédrique intéressante et de plus en plus utilisée est la projection de Waterman (1996). Elle correspond à un octaèdre, elle s'inspire de l'ancienne projection de Cahill (1909) dite "en papillon". La projection de Waterman minimise les coupures entre grandes masses continentales et permet de représenter la Terre reliée par un océan unique. Elle est souvent utilisée pour représenter la globalisation du monde : voir par exemple l'Atlas de Sciences Po 2018 qui recourt largement à la projection Waterman.

 


Dans cette quête permanente pour trouver la projection sinon la plus parfaite, du moins celle qui comporte le moins de déformations, de nouvelles voies ont été explorées depuis ces deux dernières décennies. La carte d'Hajime Narukawa (créée en 1999, mais vraiment connue à partir de 2016) est une tentative pour donner une représentation aussi fidèle que possible de la Terre. Cet architecte japonais (encore un architecte !) a repris la projection de Fuller et l'a divisée en 96 triangles. Il a pu en faire une espèce de pyramide (un tétraède) et ensuite un rectangle – des étapes nécessaires pour conserver la plus grande précision possible dans les rapports entre les masses continentales (voir sur le site japonais Géopalette). Nurakawa a baptisé cette carte Autagraph World Map, elle est consultable sur le site Autagraph. Le découpage met l'océan Pacifique au centre, mais de fait cette carte peut avoir d'autres centres. Hajime Narukawa insiste sur le fait que les changements climatiques rendent nécessaire une visualisation différente de la planète. Un des faits les plus intéressants, c’est d’inverser le rapport terre/mer. On voit un grand océan au milieu duquel surnagent des continents dont on perçoit beaucoup plus l’unité. La carte est téléchargeable au format PDF ou AI.


Les projections icosaédriques ont mobilisé les scientifiques et les cartographes. Elles ont aussi inspiré les artistes. La production artistique Earth Puzzle repose sur une représentation de la Terre sous forme de puzzle. La méthode a consisté à projeter la Terre sur un icosaèdre, puis à découper cette projection en 442 pièces de manière à montrer un agencement des continents et des océans sans orientation nord-sud et sans bordures véritables (cf liseré très découpé des côtes). Chaque pièce peut être connectée aux autres, ouvrant un nombre infini de possibilités pour représenter le monde. Le résultat est aussi esthétique que symbolique, les pièces de puzzle représentant elles-mêmes des formes animales.


La méthode pour projeter la sphère sur l’icosaèdre repose sur la technique des barycentres utilisée sur des triangles en géométrie plane mais transposée en géométrie sphérique (les explications sont données sur le site). Plusieurs mode de découpages sont donc possibles selon la manière de disposer les 20 triangles. En voici quelques exemples, le but étant de donner des représentations multiples sans cadrage fixe :



Une belle animation accompagne la présentation de cette carte sur le site Nervous System.




Et pour finir sur une note d'humour, nous vous conseillons de lire ce billet sur le blog Monde géonumérique : Ce que les projections disent de vous.


Cartographie électorale, gerrymandering et fake-news aux Etats-Unis

Les médias américains redoublent d'imagination et d'ingéniosité pour essayer de rendre compte des résultats de ces élections. Lors des élections de 2018, les républicains ont perdu la Chambre des représentants, la chambre basse du Congrès, mais ils conservent le Sénat. Le parti du président n'a plus la majorité comme c'est assez généralement le cas lors d'élections à mi-mandat (midterm elections). Voyons quelles sont les solutions cartographiques adoptées par les différents médias pour rendre compte de cette "vague bleue" démocrate au demeurant assez modeste. Par la même occasion, nous aborderons les polémiques qui sont apparues à propos des soupçons de charcutage électoral ou gerrymandering.

The New York Times

Le grand quotidien américain New York Times a choisi une cartographie par densité de points afin de s'abstraire de la taille des Etats américains (carte de gauche). Pour rendre compte des évolutions, il a adopté une cartographie avec des flèches (carte de droite) dont la longueur symbolise les changements depuis 2016 (date de l'élection du président Donald Trump). Cette deuxième carte ressemble à une carte de flux alors qu'il s'agit de montrer l'évolution de scores électoraux (risque de confusion), l'idée étant de donner à voir d'un coup d'oeil les changements les plus importants.
Consulter ces cartes sur le site du NYT





Le New York Times a par ailleurs entamé une réflexion sur la manière de rendre la Chambre des représentants plus représentative en augmentant le nombre de membres (de 435 à 593 sièges) ou en permettant d'élire plusieurs membres par district.
 

Bloomberg

Avec la même idée de s'abstraire des Etats qui ne comptent pas tous le même nombre de représentants à la Chambre (House of Representants), la grande agence américaine d'information Bloomberg adopte une solution encore plus radicale : un cartographie par données carroyées. Le rendu très géométrique peut surprendre de prime abord. En passant la souris sur la carte interactive, les résultats détaillés s'affichent directement district par district tout en restant sur une même carte à l'échelle nationale (un belle réalisation qui offre une sorte de zoom intégré).
Consulter ces cartes sur le site de l'agence Bloomberg





The Guardian

Le journal The Guardian opte également pour une cartographie géométrique, avec des figurés en hexagones à la place des carrés. Les figurés surlignés en noir correspondent aux sièges qui ont changé à la Chambre des représentants (carte de gauche), tandis qu'au Sénat deux figurés sont juxtaposés côte à côte (carte de droite), de manière à distinguer ceux qui sont concernés ou non par cette élection de 2018 (le renouvellement du Sénat se faisant par tiers tous les deux ans).
Consulter ces cartes sur le site du Guardian




The Whashington Post

Le grand quotidien The Whashington Post donne une vue plus traditionnelle avec une carte choroplèthe. Mais il l'assortit de graphiques animés pour montrer quels sont les changements de sièges depuis 1994.
Consulter ces cartes sur le site du Whashington Post





Le Monde

Afin de laisser la possibilité de choisir, le journal Le Monde permet d'afficher la carte traditionnelle par Etat ou la carte avec des figurés géométriques. Le dégradé de couleur donne un point de vue plus nuancé que le contraste bleu/rouge utilisé par les médias américains.
Consulter ces cartes sur le site du Monde




 

Pour accéder à d'autres cartes représentant les élections américaines de 2018, vous pouvez consulter le fil twitter de Niko Kommanda qui les a recensées et triées selon leurs modes de représentation.

Des observateurs attentifs ont fait remarquer sur les réseaux sociaux que certains districts donnaient lieu à des découpages territoriaux pour le moins alambiqués. Le gerrymandering est un terme politique nord-américain pour désigner le découpage des circonscriptions électorales avec pour objectif de donner l’avantage à un parti, un candidat ou un groupe donné. Le terme vient du nom d'un gouverneur du Massachusetts, Elbridge Gerry, accusé en 1811 d’avoir « redécoupé » la circonscription d'un comté afin de favoriser son parti. Le gerrymandering (ou charcutage électoral à visée partisane) semble avoir été  utilisé par les républicains en Alabama, en Caroline du Nord, en Louisiane et dans le Mississippi. En voici deux exemples (voir ce fil Twitter ou encore celui-ci pour plus de détails) :



En février 2018, la Cour suprême de Pennsylvanie a proposé un nouveau découpage électoral en raison d'un découpage précédent jugé trop partisan. Le principe suivi pour cette nouvelle carte est simple : les districts électoraux doivent être compacts et contigus, contenir à peu près le même nombre de personnes et ne pas scinder inutilement les comtés. La Cour suprême de Pennsylvanie a déclaré qu'une carte était non constitutionnelle lorsqu'elle privilégiait des avantages partisans. Voici les principes suivis avec l'ancien et le nouveau découpage des districts électoraux proposés pour la Pennsylvanie.



La Louisiane et en particulier la Nouvelle-Orléans constituent un cas exemplaire en termes de "charcutage électoral". Le 2e district, qui correspond à la ville de La Nouvelle-Orléans, a été étendu jusqu'à Bâton Rouge de manière à rassembler le plus de démocrates possible dans un seul district à population majoritairement noire. Voici une simulation du Daily Kos qui montre les différences de résultats si le découpage était plus homogène.


Ce type de pratique semble concerner aussi le parti démocrate soupçonné d'avoir découpé le 3e district du Maryland en sa faveur en 2000, puis en 2010. Très peu compact, ce district électoral serait l'un des plus peuplés des Etats-Unis. D'aucuns proposeraient dans ce cas de remplacer le terme de gerrymander par marymander.





En complément de ce billet, nous renvoyons à une polémique qui a éclaté suite à la publication d'une carte qui rapprochait les résultats des élections de 2016 avec le taux de criminalité de 2013 aux Etats-Unis. Cette carte était un faux (fake-news), mais elle a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux : une image virale qui a été partagée 16 000 fois et commentée par 26 000 personnes avant d'être retirée de Facebook. En fait la deuxième carte ne portait pas sur la criminalité, mais correspondait aux élections de 2012. Elle a été élaborée par Mark Newman, un universitaire qui a réalisé des cartes similaires pour les élections de 2004, 2008 et 2016. Pour ces cartes, Newman a utilisé une méthode de diffusion décrite dans cet article. Un conseil : quand la corrélation semble un peu trop parfaite, faites une recherche de l'image dans Google pour identifier sa source réelle. Tous les détails sur cette carte fake-news ont été décryptés dans un article du Washington Post de 2016.




La projection Equal Earth, un bon compromis ?

Souvenez-vous de la projection Gall-Peters (1974) qui devait progressivement remplacer la projection Mercator dans les manuels scolaires et aux murs de nos écoles.

Pour l'anecdote, c'est un peu la même histoire qui s'est déroulée dans les écoles publiques de Boston lorsque les enseignants ont essayé d'introduire en 2017 la projection Peters pour décoloniser le regard et permettre aux "élèves de couleur" (sic) de ne pas se sentir marginalisés : la réaction n'a pas été franchement enthousiaste tant ils étaient habitués à la vision "traditionnelle" des continents. Face à cette réaction, Tom Patterson et ses collègues Bojan Šavrič et Bernhard Jenny se sont mis à chercher des solutions pour proposer une nouvelle projection qui puisse conserver les surfaces et en même temps ne pas trop déformer les contours des continents.

Regardez bien cette projection Equal Earth, elle risque fort de vous réconcilier avec les projections cartographiques et de devenir non pas la projection idéale (cela n'existe pas), mais le bon compromis.

La nouvelle projection pseudo-cylindrique Equal Earth (2018)


La projection Equal Earth porte un nom aussi poétique que symbolique puisqu'il s'agit de représenter la Terre dans son ensemble avec toutes ses régions "à part égale" : tout un symbole à l'heure de l'espace-Monde et de la prise de conscience que nous habitons une Terre unique que nous devons protéger et partager. Pendant des siècles, les cartographes ont imaginé toutes sortes de méthodes pour projeter les masses continentales sur une surface plane - une tâche compliquée qui pose de nombreux défis et reste au demeurant impossible puisqu'on ne peut projeter une sphère sur un plan sans déformations. Le principal dilemme est de choisir entre des projections qui conservent les angles (les projections dites "conformes") et des projections qui conservent les surfaces (les projections dites "équivalentes"). La projection conforme de Mercator doit son succès au fait qu'elle était très appréciée des marins qui souhaitaient conserver les angles pour leur navigation. En revanche elle déformait énormément les surfaces en particulier dans les hautes latitudes, ce qui a longtemps donné une idée erronée des surfaces respectives des différentes régions du monde, et donc des rapports entre les peuples.
La projection conforme de Mercator (1569)


La projection Gall-Peters proposée en 1974 a tenté de répondre aux distorsions de la projection de Mercator en prenant en compte la taille réelle des continents. L'Afrique apparaît bien 14 à 15 fois plus grande que le Groenland. En utilisant cette projection, chaque nation pouvait retrouver des dimensions réelles et acceptables. Ce qui explique le succès de la projection Peters dans les ONG et les institutions éducatives et parmi les jeunes nations du "Tiers monde" qui aspiraient à être reconnues. Très étirée dans le sens méridien, cette projection a été critiquée pour son esthétique et pour l'aspect "dégoulinant" donné aux continents.

 La projection équivalente, mais très "étirée" de Gall-Peters (1974)


Equal Earth est une projection pseudo-cylindrique ressemblant à celle de Robinson qui évoque comme elle la rotondité de la Terre. Mais à la différence de cette dernière, elle préserve les surfaces.

 La projection cylindrique mais non équivalente de Robinson (1963)

 


Finalement la projection qui serait la plus proche de la projection Equal Earth, est la Mollweide. Celle-ci est également pseudo-cylindrique et équivalente. Une différence cependant : la projection Mollweide joint les méridiens sur un seul point aux pôles (elle est donc moins déformante aux pôles que la projection Equal Earth).

La projection pseudo cylindrique et équivalente de Mollweide (1805)



Si l'on utilise l'indicatrice de Tissot, on peut constater que les déformations de la projection Equal Earth sont réduites, y compris dans les hautes latitudes. Ce qui n'est pas le cas de la projection de Mercator (voir les comparaisons avec différents types de projections sur le site Gislounge).

Les faibles déformations de la projection Equal Earth d'après l'indicatrice de Tissot.
 

Autre différence importante : la projection Equal Earth ne porte pas le nom d'un cartographe en tant que tel, ce qui ne la rattache pas à un auteur particulier ni à une vision spécifique. Elle semble répondre à une représentation plus neutre et consensuelle débouchant sur un "monde en partage". L'avenir dira si cette projection répond à cette aspiration, les projections cartographiques n'ayant pas vocation à nous faire privilégier une seule vision du monde mais au contraire à nous permettre de multiplier les regards.

Même si elle est plus attractive sur le plan esthétique et plus équilibrée sur le plan cartographique, la projection Equal Earth ne doit pas être présentée comme la projection parfaite. Elle reste une projection "rectangulaire" assez classique avec orientation au nord et obligation de couper au moins un océan (en général l'océan Pacifique car c'est le plus grand). Elle n'est pas la plus adaptée pour représenter des flux transocéaniques (liaisons maritimes ou aériennes par exemple). Elle n'est pas la seule projection à témoigner des efforts constants des cartographes pour trouver un équilibre entre contours et surfaces (voir par exemple les projections icosaèdriques que nous présentons sur ce blog). Elle ne remplacera jamais une projection azimutale pour mettre en évidence les régions polaires ou une projection conique pour étudier un espace à l'échelle continentale aux moyennes latitudes. Il est en tous les cas intéressant de remarquer qu'on est encore en mesure d'inventer de nouvelles projections, en particulier avec la puissance actuelle des ordinateurs.

La projection Equal Earth est disponible en accès libre. Toutes les explications ainsi que les ressources sont accessibles sur le site consacré à cette projection : equal-earth.com. Sa présentation d'un point de vue scientifique a fait l'objet d'un article publié dans l'International Journal of Geographical Information Science en août 2018.

La carte existe dans un format mural de grande qualité et en téléchargement libre. Elle fait l'objet d'une présentation très complète par Laurent Jégou sur le site Néocarto.

Sur la page Equal Earth Wall Map, vous la trouverez en très haute résolution au format JPEG (raster) ou au format vectoriel AI (Adobe Illustrator). En plus la projection est disponible en 3 versions au choix : la première centrée sur l'Europe et l'Afrique, la deuxième centrée sur les Amériques, la troisième sur le Pacifique. Les données proviennent principalement de l'importante base de données vectorielles Natural Earth.

La projection Equal Earth est disponible en javascript sous le format d3.js ainsi qu'au sein de l'application Flex Projector.

Pour l'instant elle ne semble pas avoir été géoréférencée pour une utilisation au sein d'un SIG. En revanche, il est possible de l'utiliser dans l'application Khartis proposée par Sciences Po.

Voir notre page de présentation des projections cartographiques

En contrepoint, vous pouvez lire ce fil Twitter de Jules Grandin qui essaie de réhabiliter la projection Mercator. Voir cette animation sur le site Data is beautiful qui montre les déformations de la projection Mercator et les étendues réelles des pays à comparer.

 

Les story maps : un outil de narration cartographique innovant ?

Cet article est destiné à fournir des pistes pédagogiques pour analyser, concevoir et mettre en oeuvre des story maps en essayant d’en dégager le potentiel innovant sans pour autant en sous-estimer les limites. Il est l’oeuvre d’un travail collectif et s’inscrit dans le cadre d’une réflexion commune à poursuivre.

Liste des auteurs ayant participé à cette réflexion collective : Cyrille Chopin, Jean-Christophe Fichet, Sylvain Genevois, Mathieu Merlet, Cédric Ridel.

Plan de l'article : 

I- Les story maps : quelle “plus-value” réelle par rapport à d’autres outils cartographiques ?
  1. La story map, qu’est-ce que c’est ?
  2. Qu’est-ce qu’on peut faire avec ?
II- Un éventail d’applications pour construire des story maps
  1. Doit-on choisir Arcgis Online ? Intérêt et limites
  2. Les autres outils de story maps à découvrir et à expérimenter
  3. Les tutoriels (existants ou à produire)
III. Des pistes pour scénariser vos activités pédagogiques
  1. La story map pour raconter et imaginer (le récit historique, le récit de vie, le récit littéraire, le récit imaginaire...)
  2. La story map pour expliquer et raisonner (l'exposé, le web documentaire...)
  3. La story map pour communiquer et sensibiliser (la promotion touristique, la carte pour sensibiliser à une cause...)
  4. La story map pour argumenter et convaincre (la vision des acteurs, le diagnostic territorial, le scénario prospectif, le scénario collaboratif...)


I- Les story maps : quelle “plus-value” réelle par rapport à d’autres outils cartographiques ?
  1. La story map, qu’est-ce que c’est ?
Le terme de “story maps” que l’on peut traduire par “cartes narratives”, est un terme polysémique qui renvoie à différentes définitions.

Selon la société ESRI, qui en a largement diffusé les usages et en a fait un instrument de promotion pour sa plateforme ArcGis online, il s’agit pour l’essentiel de cartes de narration sous une forme multimédia : “Les storymaps s'appuient sur la narration géographique pour organiser et présenter des informations. Elles présentent un récit concernant un site, un événement, une question, une tendance ou un motif, dans un contexte géographique. Elles associent des cartes interactives à du contenu enrichi : texte, photos, vidéo et audio dans des expériences utilisateur basiques et intuitives.” (Source : ESRI).

Cette définition ne dit pas ce qu’on doit entendre par narration géographique et retient surtout la dimension multimédia (message à communiquer). Allen Carroll, qui coordonne la production de story maps chez ESRI (voir le compte twitter #EsriStoryMaps) met en avant la puissance de ces cartes et de ces récits utilisant tous les moyens des hypermédias (cf cartes, images et textes avec animations et hyperliens...). Il consacre deux billets à cette question : le billet 1 Maps, Minds and Stories propose une réflexion générale sur les storymaps, le billet 2 Storytelling with Maps on Paper and Screen compare leur différences par rapport aux cartes réalisées sur support papier.

Il s’agit de valoriser un contenu, alors que ce que les enseignants cherchent aussi à travers les cartes, c’est à sortir si possible de la carte-image pseudo transparente. Toute carte délivre d’une certaine façon un message, même si toutes les cartes ne sont pas des story maps. Il ne faut donc pas sous-estimer la force du récit et le message véhiculé par les cartes. Cela interroge le rôle de la carte comme forme de discours (trop souvent réduite au langage graphique). Cela renvoie plus largement à la place du récit dans l’enseignement de la géographie. Cette force du récit habituellement réservé à l’enseignement de l’histoire, constitue une piste heuristique intéressante comme le montre Jean-François Thémines dans La géographie du collège à l’épreuve des récits. Sébastien Caquard et Thierry Joliveau, dans un numéro récent de M@ppemonde, montrent également à quel point il est nécessaire aujourd’hui de penser et activer les relations entre cartes et récits.


2- Qu’est-ce qu’on peut faire avec ?

Raconter des histoires avec des cartes, il n’y a là en apparence rien de bien nouveau comme le souligne Media Académie sur son site : “C'est un service pour lequel on a longtemps utilisé essentiellement Google Maps, et plus récemment OpenStreetMap. Ces services sont conçus pour la datavisualisation.” (allusion aux possibilités de visualisation mais aussi de traitement de l’information géographique). Outre la grande variété de styles de cartes, il s’agit de mettre en scène une narration : la carte comme mise en scène du réel est abordée par Nicolas Lambert. L’auteur défend l’idée qu’il existe une mise en scène cartographique. Il reprend l’idée de Philippe Rekacewicz pour qui une carte de géographie, c’est comme une pièce de théâtre (blog Néocarto) : il y a le décor et les acteurs. “Le décor c’est le fond de carte, sa projection, sa généralisation, les toponymes, le style graphique, l’agencement général, etc. Les acteurs, ce sont les variables visuelles utilisées pour retranscrire une information statistique. Et une bonne carte bien mise en scène, c’est une carte où ces deux aspects sont mis en cohérence de telle sorte que chaque élément contribue in fine à raconter une histoire spatiale”.

Dans un article intitulé Storymaps&Co. L’état de l’art de la cartographie de récit sur Internet, Sébastien Caquard revient sur le côté en apparence futile de ces cartes récits : “Harris (2015) [les] définit comme étant des cartes « minces » (thin maps en opposition aux « cartes profondes »), c’est-à-dire des cartes qui privilégient le superficiel et le spectaculaire aux dépens de la profondeur d’analyse et de la connaissance intime des lieux. Le lieu touristique scénarisé devient un lieu à visiter et à consommer (de manière virtuelle ou réelle). Cette représentation rejoint l’idée selon laquelle les cartes Google produisent une perspective hyper réelle sur les lieux en les représentant de manière idéalisée et en les rendant ainsi plus désirables qu’ils ne le sont en réalité (Caquard, 2013). Autant ce type d’application peut s’avérer efficace pour cartographier des récits à saveur touristique, autant il apparaît inapproprié pour mettre en carte des récits de vie de réfugiés au sein desquels les lieux denses sont définis non pas en fonction de la dimension spectaculaire d’un lieu, mais du rapport intime qu’un individu ou un groupe d’individus a développé avec ce lieu.”

Une dimension intéressante des story maps réside effectivement dans la possibilité de mettre en carte des récits de vie. Plusieurs articles du numéro spécial de la revue M@ppemonde insistent sur l’intérêt de croiser les dimensions spatiales et temporelles. Il s’agit de remettre de la temporalité et du vécu dans une cartographie scientifique qui se voudrait trop souvent objective et désincarnée. Cela ouvre des perspectives pour cartographier des voyages d’explorateurs, mais aussi des trajets de migrants souvent faits d’errances. Les cartes de récits de migrants ont pour message de sensibiliser au sort des migrants dans l’idée que l’émotion ne peut être évacuée de l’expérience vécue. Comme le rappelle Michel Lussault, “il n’y a pas d’espace sans le récit de l’expérience qu’on peut en faire”. Même si cette cartographie sensible peut être plus ou moins douloureuse, elle mérite d’être conduite avec des élèves. Un choix délicat reste à opérer entre élaboration d’itinéraires de migrants à partir de sources ou de témoignages directs et travail indirect à travers une reconstruction (analyse d’un texte racontant une histoire), le témoignage direct renvoyant à une actualité parfois trop brûlante ou douloureuse.

La réalisation de story maps peut servir aussi à construire des croquis-idées, une manière de renouveler la démarche habituelle du croquis de synthèse. Par opposition au croquis-argument qui vise seulement à justifier les choix des notions et des figurés, le croquis-idée cherche davantage à comprendre les logiques d’organisation spatiale et assume la dimension subjective et personnelle de celui qui élabore sa propre carte (Fontanabona, Journot & Thémines, 2002). Sa réalisation suppose que les élèves ont auparavant rassemblé des données géographiques, qu’ils les ont regroupées et organisées de manière pertinente pour produire un discours raisonné et convaincant.

En tant qu’outil de narration de données, la story map n’exclut pas non plus d’atteindre une certaine objectivité ou du moins de faire accéder à un univers partagé de significations. La confrontation des cartes produites par les élèves peut donner lieu à l’échange de points de vue. L’outil cartographique est utilisé comme un lieu de débat pour déterminer ce qui doit être ou non représenté. Sur la démarche de mise en récit des territoires à l’aide d’outils numériques, nous renvoyons au bilan TRAAM 2015-16 de l’académie de Lyon qui donne des pistes notamment à partir d’îlots de contenus narratifs et de trajectoires scénarisées.

Si elle est le fruit de différentes propositions, la story map peut aussi servir à exprimer des visions d’acteurs, aussi bien la vision d’un aménageur, d’un urbaniste ou d’un paysagiste que les visions multiples (et parfois opposées) des citoyens confrontés à des choix d'aménagement. Il ne s’agit donc pas d’abandonner la dimension découverte-exploration d’un lieu de vie. Mais l’idée est de faire du détournement pédagogique pour en faire un moyen d’acquérir des compétences : expliquer, analyser, argumenter, communiquer, convaincre à propos d’un territoire, en mettant en évidence ses acteurs et ses enjeux.

On peut relever aussi le caractère “ludique” (même si le terme est quelque peu galvaudé) de ces cartes qui peuvent démythifier l’approche habituelle et encourager la production par les élèves : la carte à construire qui n’est plus seulement la carte ou le croquis de géographie à restituer. Les élèves pourront ensuite réinvestir ce savoir-faire en utilisant ces cartes pour des exposés dans d’autres disciplines que la géographie, pour réaliser par exemple des visites de lieux historiques, des parcours littéraires, des carnets de voyage…


II- Un éventail d’applications pour construire des story maps

1. Doit-on choisir ESRI Arcgis Online ? Intérêt et limites de cette plateforme intégrée.

Depuis 2014, ESRI propose via son site storymaps.arcgis.com un environnement intégré pour construire des cartes de narration. Le terme de storymap (souvent en un seul mot) est très associé à ESRI qui fournit, à travers sa plateforme ArcGIS Online, une palette d’outils et de données géographiques assortis de modèles prédéfinis permettant d’adapter la mise en carte en fonction du projet. Des didacticiels et des bibliothèques d’exemples sont fournis pour élaborer des storymaps à partir de modèles :
  • le modèle Map Journal : il sert à associer du texte narratif à des cartes et à d’autres contenus. Un Map Journal contient des entrées, ou sections, que l’utilisateur fait défiler. Chaque section d'un journal cartographique possède une carte, une image, une vidéo ou une page Web associée. Il est possible de définir des « actions de narration » dans le texte afin par exemple, lorsqu’on clique sur un mot, d’effectuer un zoom automatique sur un emplacement de la carte. Voir la bibliothèque d’exemples.
  • le modèle Map Tour : il sert à présenter une narration géographique linéaire associant des images ou des vidéos. Chaque « point de narration » de la visite est géolocalisé. Les utilisateurs peuvent naviguer de façon séquentielle à l’intérieur du récit. Ils peuvent également le parcourir en interagissant avec la carte ou à l’aide de vidéos miniatures (vidéorama). Voir la bibliothèque d’exemples.
  • le modèle Map Series : il sert à présenter une série de cartes via des onglets, des puces numérotées ou un menu en accordéon latéral rétractable. Ce modèle peut être utilisé par exemple pour présenter un même phénomène à différentes dates. Voir la bibliothèque d’exemples
  • le modèle Map Shortlists : il sert à organiser des points d’intérêts (POI) par onglets qui rendent l’exploration d’une zone plus attrayante.On peut cliquer sur des sites géolocalisés pour obtenir de plus amples informations. Les onglets sont mis à jour automatiquement lorsque les utilisateurs naviguent dans la carte, afin de mettre en évidence les éléments intéressants. Voir la bibliothèque d’exemples
  • le modèle Map Cascade : il sert à insérer des sections immersives qui remplissent l'écran avec des cartes, des scènes 3D, des images ou des vidéos. Voir la bibliothèque d’exemples
  • le modèle Maps Swipe & Spyglass : il sert à interagir en utilisant deux cartes ou deux couches d’une carte en webmapping. Ce modèle permet de présenter une seule vue, ou de développer une narration présentant une série de localisations ou de vues à partir des mêmes cartes. Voir la bibliothèque d’exemples.
La plateforme Story map d'ESRI offre un outil clé en main qui permet de multiples usages : présentation animée d’une ou plusieurs cartes, possibilité d’export sous forme de diaporama, fabrication d’un véritable atlas interactif (cf tutoriel de prise en main). Le projet réalisé peut être facilement intégré à un site ou à un blog. En choisissant la fonction Autoplay, le récit cartographique se déroule automatiquement dans le site où a été incrustée la storymap. Il est possible de réutiliser les nombreux jeux de données créés par d’autres utilisateurs. Les scénarios réalisés peuvent être partagés entre enseignants et élèves (partage d’un espace commun). Il est malgré tout nécessaire d’ouvrir un compte sur la plateforme et de bénéficier d’une connexion Internet à haut débit. L’ajout de couches personnelles est en partie limité du fait que la plateforme mise à disposition par ESRI n’a pas vocation à remplacer l’usage du logiciel ArcGis (cf rapport de stage d’Omer Nadin Evaluation du potentiel des story maps où sont pointées certaines limites de la plateforme). 

2. Les autres outils de story maps à découvrir et expérimenter

Sébastien Caquard propose une grille comparative des outils d’élaboration de story maps dans un article publié dans la revue M@ppemonde. Nous reprenons ici quelques-uns de ces outils.

Mapstory
Mapstory intègre une ligne de temps interactive - ce qui n’est pas le cas d’ESRI Story Maps. MapStory est inspirée d’une philosophie différente puisque c’est un outil open source conçu pour la mise en évidence sous forme de cartes de questions sociales et environnementales contemporaines.

StoryMaps JS
Il s'agit d'un outil libre qui commence à être de plus en plus utilisé dans les médias et pour des applications pédagogiques. Voir par exemple la séance pédagogique sur le circuit mondial de la noix de cajou proposé par l'académie de Reims. Story Maps a été utilisé également pour présenter des résultats de recherche sur la diversité et l'ancienneté des vins en Grèce.

Tour Builder (Google)
Lancé en 2013 par Google, Tour Builder utilise Google Earth comme support cartographique. L'application est plutôt dédiée aux récits à vocation touristique (assemblage de photos et de vidéos de paysages). 

Tripline
Comme Tour Builder, Tripline a plutôt une vocation touristique.

Neatline
Permet d'organiser les ressources de manière à la fois spatiale et temporelle. Voir par exemple le fragment d'un récit de vie d'un réfugié rwandais.
http://neatline.org/

Atlascine
Cette application a été développée par Sébastien Caquard et Jean-Pierre Fiset pour permettre de géolocaliser les lieux de l’action de films à partir d’un logiciel open source (Nunaliit) conçu originellement à l’université Carleton.
http://atlascine3.classone-tech.com/index.html

A cette liste, nous pouvons ajouter une  application de storymap en ligne développée et testée en milieu scolaire par Julien Bachman.

Wevis storymap
Il s'agit d'un outil facile à prendre en main pour des enseignants et des élèves. L'objectif est de créer des marqueurs sur la carte de manière afin de définir les étapes à parcourir. Une étape peut être vue comme un événement. L'outil est particulièrement adapté pour montrer un circuit, pour suivre les étapes d'un phénomène ou construire un itinéraire didactique.
http://www.wevis.ch/
http://app.wevis.ch

On peut également détourner des globes virtuels pour en faire des outils de story maps.

Google Maps
L'outil grand public de cartographie de Google n'est plus à présenter. Il est apprécié pour sa simplicité d'usage, la possibilité de créer ses propres cartes avec des marqueurs et de les exporter au format kml ou kmz. L'outil pose désormais des difficultés car l'API Google Maps est devenu payant et ne permet plus de publier librement sa carte sur un site Internet.
http://maps.google.fr

Framacarte 
Il est préférable d'utiliser cet outil libre et gratuit. Framacarte est une application en ligne qui permet de dessiner, marquer, colorier, annoter les fonds de carte d’OpenStreetMap. Elle repose sur le logiciel libre uMap. Elle permet aussi d'exporter le code et d'insérer la carte sur son site web.

uMap
Cet outil open source permet de créer des cartes personnalisées sur des fonds OpenStreetMap. Il est possible d'importer des données géographiques en masse au format geojson, gpx, kml, osm. La gestion des calques offre des possibilités de superposition. Pas d'animation cependant.
http://umap.openstreetmap.fr/fr/

Cédric Ridel a utilisé uMap pour une séquence pédagogique consacrée au périple de l’Aquarius en juin 2018. La production cartographique a ensuite été intégrée sur son blog Kanaga. L'application uMap ne propose pas de stockage ou de lecteur natif. Cela suppose de faire appel à des services externes pour le stockage des fichiers multimédias, en l'occurrence pour l'exemple proposé, le serveur de blog pour les images et la chaîne Vimeo pour l’audio. L'outil Framacalc permet aussi de construire des cartes interactives.

Cyrille Chopin a utilisé conjointement Google Earth et Etherpad pour permettre aux élèves de retracer, à partir des fouilles archéologiques d'une villa gallo-romaine, les itinéraires du vin jusqu'à Rome (séance disponible sur l'académie de Rouen)

Découvrir les story maps à travers quelques exemples d’application :

- Scoop it réalisé par Vincent Lahondère

- Diaporama de Loïc Haÿ donnant des outils et des exemples pour la narration carto-interactive

- Raconter un territoire à travers des cartes, des photos et des vidéos par l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement d’Ile de France


3. Les tutoriels (existants ou à produire)

Blog d'ESRI consacré aux storymaps (avec des exemples de productions pour s’inspirer)

Consulter aussi le compte Twitter ESRI Storymaps qui donne de nombreuses pistes

Adding audio to your Story Map Tour

Tutoriel sur uMap

Tutoriel sur Framacarte

Liste à compléter en fonction de vos suggestions...


III- Des pistes pour scénariser vos activités pédagogiques

Il semble difficile de dresser une typologie exhaustive et définitive tant les usages des story maps sont variés. Malgré tout nous avons repéré quelques grands types d’utilisation où les story maps sont susceptibles d’apporter une plus-value pédagogique :
  • La story map pour raconter et imaginer. Il s'agit de la cartographie narrative au sens propre qui assume une dimension subjective et personnelle. On peut distinguer ce qui relève d'une mise en carte de récits (cartographie sensible) de ce qui correspond à l'appréhension de lieux à partir de textes littéraires (cartographie littéraire). La cartographie imaginaire n'est pas exclue.
  • La story map pour expliquer et raisonner. L'objectif est plutôt d'atteindre une certaine objectivité. Elle permet notamment de réfléchir à la place des cartes par rapport aux graphiques et aux textes explicatifs. Un parcours linéaire ou interactif permet souvent de décomposer les étapes du raisonnement.
  • La story map pour communiquer et sensibiliser. On est davantage dans la cartographie multimedia. Le message est plus important que le contenu. Ce sont souvent des story maps où les photos l'emportent sur les cartes. La carte n'est qu'une image parmi d’autres.
  • La story map pour argumenter et convaincre. Cette catégorie rejoint la précédente mais les discours sont plus multiples. Ce sont les arguments ou les représentations mis en avant par différents acteurs. Qui argumente et pour qui ? Exemple : la cartographie des citoyens versus la cartographie des décideurs.
Bien que ces types d'usages puissent se recouper, l'objectif est d'aider à construire des storymaps en fonction des compétences spécifiques que l'on souhaite travailler. Nous donnons ci-après des exemples et des pistes pour chacun des types.

1. La story map pour raconter et imaginer

Le récit historique

Les 15 ouragans qui ont frappé la Floride depuis 1906

Les naufragés du Titanic en fonction de leur origine géographique et de leur classe à bord du navire.

Le port de Tacoma à travers 100 ans d’histoire. Cartes animées et système d’onglets pour montrer les étapes de développement des infrastructures portuaires et l’insertion du port dans son environnement.

Le récit de vie ou le récit d’expérience

Ce peut être le parcours de vie d'un personnage célèbre ou au contraire la rencontre de gens très ordinaires :
La story map de Nelson Mandela
Out of Eden Walk : un périple d'un journaliste de la corne de l'Afrique à l'Asie centrale à la rencontre de gens ordinaire.

Ce sont aussi, sur un mode plus intime et plus personnel, les récits de migrants traversant des frontières, racontant leurs difficultés, leurs errances...

Le parcours migratoire de Mohamed : une proposition de travail de Samuel Kuhn à partir d'un reportage d'Olivier Favier.

Sur la cartographie des migrants, plusieurs exemples sur Arcorama et sur ESRI storympas

Dans les 10 plus grands camps de réfugiés du monde
La crise rohingya : la vie dans les camps (à base d’images satellites)

A comparer avec la cartographie proposée par le Haut Commissariat aux Réfugiés à base de cartes et de graphiques (un même but : sensibiliser au sort des réfugiés ?)

Lire l'article de M@pemonde Méditer les récits de vie. Expérimentations de cartographies narratives et sensibles.

Il serait intéressant de recenser les nombreuses story maps concernant la cartographie des migrants, de les comparer pour analyser la manière dont elles mettent en scène le vécu, le sensible, l'intime...

Le récit de son espace vécu 

Il est possible de lier cette cartographie de l'espace vécu avec la notion d'habiter : prélèvement de données sur le terrain, vision de son propre espace de vie (avec une dimension subjective qui rejoint en partie la cartographie sensible).

Le prélèvement de données sur le terrain peut se faire avec une application telle que Tactileo Map
On peut utiliser également Oruxmaps

Une piste de mise en oeuvre pédagogique  : La rue Vui Bien, un hyper-lieu ?

Le carnet ou le journal de voyage

Le voyage de Marco Polo sur une carte médiévale et sur une carte d'aujourd'hui (Google Earth)

Le journal de voyage d'Edouard Dentu (1842). Une semaine en Val de Loire racontée par un enfant âgé de 11 ans. Une story map proposée par les Archives départementales de la Touraine à base de textes et d'images d'archives.

Réaliser un carnet de voyages papier ou numérique (EPI en classe de 5e) par le Livre scolaire.

Le récit littéraire

Le récit littéraire passe en général par l'évocation d'un lieu à travers des témoignages d'écrivains. Il peut être l'occasion de travailler sur la subjectivité narrative et le dévoilement de l'autre.
Ce peut être l'occasion de conduire des projets co-displinaires, notamment entre lettres et histoire-géographie. Par exemple pour illustrer la notion de territoire de proximité en Première avec le thème du métro parisien (« Petite balade littéraire et historique dans le dédale des stations du métro parisien ») dans le cadre du thème Littérature et Société. Production cartographique attendue des élèves : un plan imaginaire du métro...

Sur les traces des lieux littéraires de Bruxelles

Le territoire américain à travers plus de 700 nouvelles et autres récits courts

Voir les exemples de narration cartographique recensés par Jean Miche Le Baut.

Le récit imaginaire

Une story map pour localiser les lieux imaginaires de la trilogie Le Seigneur des Anneaux

La carte sensible

Il s'agit de travailler sur les représentations, de cartographier les émotions, les perceptions, les peurs et les joies ressenties face à tel lieu.

Guide “Partage d’expériences et de bonnes pratiques autour de la cartographie sensible”

Un exemple : Une carte sonore de Casablanca

Géographie sensible : quelle perception du corridor ferroviaire par les habitants d'un territoire urbain ?


2. La story map pour expliquer et raisonner
 

Le circuit mondial d’un produit

Par exemple la noix de cajou (le récit géographique d'un produit mondialisé avec des vidéos incrustées).Voir aussi les circuits d’un produit mondialisé sur le site Voyages virtuels de J-M Kiener.

Le récit du type web documentaire


Une liste de story maps sur les océans et sur leur fonctionnement (à voir)

Avec des liens Internet où la carte sert de support interactif

Reportage sur 12 îles inhabitées ou en cours d’abandon dans le monde.

L’exposé sous forme multimédia

La carte qui décompose pour bien comprendre les étapes d’un phénomène, par exemple ici la trajectoire et l’impact du cyclone Maria sur Porto-Rico.

L’atlas scolaire

Une série de cartes réalisées par les élèves :
Un atlas de Marie-Galante, une île durable (projet pédagogique porté par le lycée Hyacinthe Bastaraud - 2015-2016).


3. La story map pour communiquer et sensibiliser


Il s'agit de préparer un récit ou un exposé sous forme multimédia. La story map peut ou non se présenter comme un diaporama animé. Même en l'absence d'effets d'animation, il s'agit de sensibiliser en jouant sur le poids des mots et des photos. La cartographie est souvent assez réduite.

La découverte du patrimoine touristique

Proposition de mise en application : Seconde - Cartographie du patrimoine antique de Lillebonne. Travail en partenariat avec le musée local - Possibilité de scénarisation. La mise en tourisme est également une mise en récit / mise en scène d’un territoire.

La carte touristique, outil de communication grand public.
Promotion touristique des territoires : "une story map vaut mieux qu'un long discours"

Vous êtes responsable d'un office de tourisme. Faites une carte-récit qui va résumer l'attrait de votre territoire pour les touristes. Les offices de tourisme s’intéressent de près à cette nouvelle forme de cartographie collaborative où le public partage ses découvertes, ses images, ses commentaires.

On reste malgré tout dans la carte interactive et le guide touristique classique.

Voir cette présentation de la région du Danube à des fins de promotion touristique.


La carte pour sensibiliser à une cause

La série Living in the Age of Humans proposée par ESRI vise à montrer l'impact des activités humaines sur la planète à l'ère de l'anthropocène. Deux épisodes à cette "série" : le premier intitulé The Human Reach montre la répartition des activités à l'échelle mondiale, le deuxième dénommé The Living Land vise à attirer l'attention sur les conséquences de ces activités à l'échelle globale. Pour chacun de ces "épisodes", deux entrées sont proposées : l'une sous la forme d'un récit multimédia (à base de photographies), l'autre sous la forme d'un atlas (à base de cartes) :
The Human Reach : l'épisode 1 et l'atlas
The Living Land : L'épisode 2 et l'atlas

Le Louisiana Department of Education vise à sensibiliser et à éduquer aux risques concernant les littoraux en Louisiane.

Stronger than the Storm (retour sur l’ouragan Florence pour sensibiliser à l’aide d'urgence).


4. La story map pour argumenter et convaincre

La vision des acteurs 

Chaque élève incarne un type d’acteur et donne sa vision à travers la carte en s'inspirant par exemple de la méthode ARDI : Du “ conflit d’usage ” à la négociation des points de vue entre acteurs. Réflexions didactiques sur les conditions de transférabilité du protocole ARDI en milieu scolaire (Genevois & Chopin, 2014).
Plus que la dimension prospective, ce qui est visé c'est la mise en avant de chaque vision et la négociation de points de vue entre acteurs.

Le  diagnostic territorial (aménagement du territoire, aide à la décision…)

Diagnostic du Plan Local d'Urbanisme de la commune de Zetting.

Le scénario prospectif 

On s'inscrit dans une démarche de géographie prospective. Les élèves répartis en groupes proposent leurs cartes de manière à proposer plusieurs scénarios et plusieurs futurs possibles.

Proposition de mise en oeuvre en Seconde sur le thème Nourrir les hommes. Comment promouvoir l’agriculture urbaine ? Diagnostic territorial - Tour d’horizon d’exemples de mise en oeuvre d’agriculture urbaine - Propositions argumentées d’aménagements - Partage des différentes propositions des élèves - Elaboration d’une représentation partagée à partir des différentes propositions formulées. La storymap sert alors à convaincre. Elle s’adresse à un public qui a été défini au préalable (l’aménageur, l’acteur décisionnel, l’entreprise, l’association, les citoyens...)

Le scénario collaboratif

L’idée est d’orienter les élèves vers une cartographie collaborative. Il s’agit par exemple de détourner l’outil de promotion touristique des territoires en déconstruisant la vision stéréotypée des offices de tourisme. Il ne s’agit pas tant de proposer une visite virtuelle que de comprendre le regard touristique sur les territoires et ce qu’il peut avoir de déformant.

OpenStreet Map pour le tourisme

Ouverture possible vers Framacarte et uMap qui permettent de mettre en récit un territoire, des acteurs et des enjeux en prélevant de l’information sur le terrain.

Le scénario ludique

Autre suggestion : EscapeGIS : devenez le nouveau détective et plongez dans l’univers des SIG.

Les retours d'usage

(rubrique en attente)



En conclusion

Ce que les story maps semblent perdre en précision et en rigueur scientifique doit être compensé par leur potentiel narratif, sans quoi le risque est de tomber dans un usage purement illustratif de la carte. Nombre de story maps grand public s’en tiennent à un récit multimédia et interactif sans visée d’apprentissages. Il s’agit d’assumer la dimension de la carte comme image d’appui (parmi d’autres documents) en montrant les bénéfices qu’on peut tirer de la mise en scène d’un discours au service d’un message construit et argumenté. L’ensemble des cartes, des textes, des photos, des documents multimédias et des fonctions interactives doit permettre de rendre le contenu vivant, accessible et... pédagogique.

Il importe de dégager des usages spécifiques où la story map apporte une vraie plus-value pédagogique par rapport à d’autres usages cartographiques plus “classiques”. Il convient de rappeler que la story map ne constitue pas une panacée en soi, mais plutôt un support de scénarisation pédagogique permettant d’exploiter la richesse des cartes en lien avec d’autres documents. De fait, il faut concentrer la réflexion sur l'enrichissement que constitue (on non) la surcouche narrative en tant que nouvel ensemble de données méta - ou para-carte et ne pas se contenter de la seule satisfaction de voir les élèves produire un support numérique.

Comme le rappellent Caquard & Joliveau (2016), “fondamentalement, la carte (de récits) ne vaut que par la qualité du processus dont elle est la résultante (l’action de mise en carte), ainsi que par l’utilisation qui en sera faite (la mise en action de la carte). La carte se situe dès lors à l’interface entre ces deux actions indissociables.”

Merci de nous faire part de vos retours d’expérience pédagogique…

Références
  • Sébastien CAQUARD & Thierry JOLIVEAU, Penser et activer les relations entre cartes et récits, Revue M@ppemonde, n° 118, septembre 2016.
  • Sarah MEKDJIAN & Élise OLMEDO, Médier les récits de vie. Expérimentations de cartographies narratives et sensibles, Revue M@ppemonde, n° 118, septembre 2016.
  • Sébastien CAQUARD, Storymaps&Co. Story Maps & Co. Un état de l’art de la cartographie des récits sur Internet, Revue M@ppemonde, n° 121, juillet 2017.
  • Nicolas LAMBERT, La mise en scène cartographique, Blog Néocarto, 2017.
  • Jean-François THEMINES, La géographie du collège à l’épreuve des récits, EchoGéo, n°37, 2016.
  • Jacky FONTANABONA, Michel JOURNOT & Jean-François THEMINES. Production de croquis en classe de géographie et pratiques innovantes. L'information géographique, volume 66, n°2, 2002. pp. 167-185
  • Pascal MERIAUX, La mise en récit des territoires à l’aide d’outils numériques, Bilan TRAAM de l’académie de Lyon 2016-2016.

Les liens vers les outils et les exemples sont donnés dans le corps de l’article.