Le monde vu par les étudiants de Sfax


La méthode de cartographie originale qui a été développée dans le projet EuroBroadMap pour visualiser les deux dimensions de connaissance et d’attractivité est appliquée ici au cas de la Tunisie. Elle se fonde sur une anamorphose de la surface des pays proportionnelle au nombre d’étudiants les ayant cités, combinée avec une cartographie choroplèthe de l’indice d’attraction-répulsion selon une double gamme allant du rouge (pays systématiquement attractifs) au vert (pays systématiquement répulsifs) en passant par les teintes claires pour les rares pays faisant l’objet d’un jugement plus partagé (pays jugés attractifs par certains étudiants et répulsifs par d’autres).

Mongi Belarem, Ali Benasr, Claude Grasland, Walid Chouari (Mappemonde n°117, 2015)
Le monde vu par les étudiants de Sfax

Pour compléter, lire notre billet concernant l'intérêt et les limites des cartes par anamorphose.


Journée d'étude master Géomatique Université de Cergy (6 mars 2018)


L'Internet des objets : et la géomatique dans tout ça ? #IOTGEOMATICS


Pour sa 4e journée d’études, le Master Géomatique appliquée aux études urbaines et aux risques s’intéresse à l’Internet des objets, et plus largement aux objets connectés, en se demandant de quelle manière ils mettent en question la géomatique et ses pratiques. Organisée le mardi 6 mars 2018 à l’Université de Cergy-Pontoise, cette journée d’étude vise à ouvrir un débat entre professionnels, étudiants, enseignants-chercheurs et société civile autour du phénomène grandissant – et fortement transformateur de nos quotidiens, comme de nos pratiques professionnelles – qu’est l’Internet of Things (IoT) en le prenant au prisme spécifique de ses applications et de ses implications géographiques et territoriales.



Internet of EveryThings or of NoThings : quels enjeux géomatiques ?

Smartphones, montres, frigos, compteurs d’électricité ou de gaz, voitures, dispositifs médicaux et de secours… connecté.e.s ; balises, capteurs, applications utilisés dans l’agriculture, l’industrie, l’énergie ou la finance, jusqu’à la gestion des milieux urbanisés : les objets qui mesurent, calculent, communiquent, produisent et stockent de la donnée sont déployés à vive allure. Ils investissent nos quotidiens du plus près de notre peau (même sous elle, si l’on considère les déploiements du bio-hacking et les tentations transhumanistes) aux plus grands territoires et à la planète. Les applications individuelles, industrielles et urbaines liées à ce déploiement ont tant investi de manière diffuse le paysage de nos pratiques personnelles et professionnelles que ces outils et leurs applications sont régulièrement présentées tout à la fois comme inéluctables, indispensables et potentiellement invisibles.

Certains prophétisent un avenir radieux à ces technologies. On prévoit par exemple à l'horizon 2040 une baisse continue du coût des capteurs combinée à un renforcement de leur miniaturisation et de leur puissance de calcul et à l’extension des réseaux de communication numérique, qui aurait pour effet une multiplication hexamétrique du volume de données produites, échangées et stockées (Wyman 2015). Bien que la précision et la méthodologie d'élaboaration de ces prévisions soient particulièrement discutable, ces affirmations pointent néanmoins deux tendances de fond :
- d’une part, le volume de données augmente, mais comment évoluent la nature, les technologies et les usages de telles données ?
- d’autre part, quels imaginaires et quels projets contribuent à renouveler et à renforcer cette production et exploitation de données et quelles prospectives sociales et territoriales esquisser ?

Ainsi, il est fondamental de saisir non seulement la progression en volume de ces données mais aussi les évolutions des informations que l’on peut en extraire et la gestion de tels dispositifs. À ce titre, les données géospatiales produites ou mobilisées par les objets connectés, leurs usages possibles et leur capacité à transformer l’information géographique, comme les pratiques et savoirs associés restent largement à questionner. En quoi les types de données produits par les objets connectés interpellent-ils les géomaticien.ne.s ? Sont-ils susceptibles de transformer l’information géographique et les systèmes associés ? L’internet des objets n'a encore été que peu analysé dans son potentiel géographique, alors même que son croisement avec la géomatique permet de rendre compte d’une variété considérable de pratiques à l'oeuvre, en lien avec des dispositifs d'information géographique raisonnés relativement classiques ou procédant au contraire de détournements, bricolages, hacks et autres formes innovantes. Il s’agira d’envisager les perspectives socio-techniques à l'horizon de cette rencontre entre internet des objets et géomatique.

Pour répondre à ces questions, et en susciter d’autres, la journée d’étude se déroulera en trois temps, de communications, de débats et de mise en pratique. Tous trois ont pour vocation de questionner d’abord les pratiques ordinaires mobiles et connectées, puis la prise en compte du potentiel des objets connectés pour la fabrique des espaces de demain.

Programme de la journée du 6 mars 2018
Matinée – Salle des Conférences, Université de Cergy-Pontoise, Site des chênes – bâtiment chênes 1 - plan d'accès disponible ici
Entrée libre, conférence ouverte à tou.te.s.

9h - Accueil – Petit déjeuner
9h30 - Introduction à la journée, Jean-Baptiste Frétigny, Damien Masson (Université de Cergy-Pontoise, MRTE, Master Géomatique)
9h45 - La mobilité des touristes à travers les objets connectés, Sairi T. Piñeros (Université Paris I - EIREST, École Supérieure d'Ingénieurs Léonard de Vinci-ESILV)
10h15 – Dispositifs numériques mobiles pour le design urbain et des ambiances : perspectives issues du workshop, Myriam Servières, (École Centrale de Nantes, AAU, équipe Crenau)
10h45 – Pause café
11h - Téléphone et pratiques mobiles, Julie Fen Chong (Université de Bourgogne, THEMA),
11h30 - Localisation autonome du piéton en ville à l’aide d’objets 3D connus, Nicolas Antigny (IFFSTAR)
12h – L’internet des objets et la géomatique en débats, réactions sur la matinée par Jean-François Perrat (ENS Lyon, EVS) et Victor Santoni (Université de Cergy-Pontoise, MRTE) puis discussion ouverte avec le public.

12h40 - 14h00 Déjeuner (sur réservation)

Après-midi – Workshop en salles informatiques 120 et 133, Université de Cergy-Pontoise, Site des chênes – bâtiment chênes 2
Entrée libre, workshop ouvert à tou.te.s.
14h Cartographie indoor du bâtiment chênes 2 à l’aide d’outils mobiles, workshop conçu et animé par les étudiant.e.s du Master 2 Géomatique
17h30 Bilan de la journée


De l'intérêt et des limites des cartes par anamorphose

Cartographie par anamorphose des JO d'hiver de PyeongChang (Corée du Sud) en 2018

Le site Views of the World propose une série de cartogrammes sur le nombre d'athlètes et de médailles aux Jeux olympiques d'hiver de Pyeongchang en 2018. Il s'agit d'une cartographie par anamorphose réalisée avec le logiciel Worldmapper. La taille de chaque pays est proportionnelle au nombre d'athlètes auquel se superpose en aplat le nombre d'athlètes par médailles (avec un choix de couleur orangé discutable pour les pays ayant moins de 5 athlètes par médaille sans parler des pays n'en ayant aucune qui ne figurent pas en légende).

Ces JO 2018 ont été présentés lors de la cérémonie de clôture par le président du CIO comme les "Jeux de nouveaux horizons". Baptisés également "Jeux de la paix" par leurs organisateurs, ils ont peut-être commencé à initier un début de rapprochement entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, toujours officiellement en guerre depuis 1953. Mais cette cartographie montre que ce sont toujours les pays les plus riches dits du "Nord" qui envoient le plus d'athlètes aux JO. L'autre intérêt est de montrer qu'il existe un lien entre le nombre d'athlètes et le nombre de médailles, surtout pour les grands pays (ce qui n'est pas le cas de la Norvège, tout petit pays nordique, qui rafle le plus grand nombre de médailles à ces JO). 


A titre de comparaison, il peut être intéressant de consulter les JO d'été, par exemple les Jeux olympiques de Rio en 2016 :


Bien qu'assez signifiantes, ces anamorphoses posent cependant des problèmes de lecture. Il est très difficile de faire simultanément le lien entre la couleur et la taille du pays : un bon planisphère classique pour réaliser de la cartographie thématique, n'est-ce pas plus efficace et plus pédagogique ?  Surtout ces anamorphoses ne sont guère lisibles pour l'Europe qui apparaît hypertrophiée au milieu de la carte. Elles créent un effet de loupe qui témoigne que les jeux restent encore une affaire largement européenne, surtout pour les JO d'hiver !

Toutes les cartes et les données statistiques (au format csv) sont disponibles en téléchargement sur le site Views of the world.

Cartographie par anamorphose :
  • Worldmapper est une application en ligne qui permet de consulter des cartes par anamorphoses téléchargeables en PDF ou visualisables en animation SVG sur le site.
  • Développé par le laboratoire CHOROS de l'EPFL, le logiciel ScapeToad permet de fabriquer ses propres anamorphoses, ce qui nécessite de disposer des données et de prendre en main le logiciel.
  • Voir la présentation détaillée des deux applications dans la rubrique Outils de ce blog.
  • Sur le blog Monde Géonumérique, Thierry Joliveau propose une réflexion sur les cartes par anamorphose du 1er tour des élections présidentielles 2017.
  • Visions carto a recensé de nombreux usages des anamorphoses aujourd'hui. 
  • Anamorphose comparant population et richesse dans le monde en 2018 sur Views of the world.
  • Anamorphose de la population mondiale par pays sur Our World in Data.
  • Anamorphose montrant l'exposition accrue des populations au risque volcanique sur Under volcanoes.

Pistes pédagogiques :

Carte interactive des lieux et des étapes de la révolution de 1848

La révolution de février 1848 à Paris
(cliquer sur les points sensibles en jaune pour accéder au récit détaillé des événements)




La géomatique, ça sert aussi à faire des cartes 3D en légo

Qui a dit que le numérique avait mis au placard les bons vieux outils d'autrefois pour aider les élèves à se construire une représentation de l'espace en 3D ? C'est le défi relevé par Yann SLOSTOWSKI (pari réussi !) qui propose une méthode complète pour élaborer une carte topographique de la France réalisée en Lego. Cette cartographie créative a valu à son auteur le 1er prix au concours CartoCrea lors de la Conférence francophone ESRI SIG 2017.


La méthode décrite pas à pas sur Oui are makers (le nom du site donne le ton) montre qu'il n'y a pas de contradiction entre la cartographie numérique et la cartographie traditionnelle papier-crayon, puisque dans les deux cas est mobilisée la méthode classique et éprouvée du carroyage. A ceci près tout de même que l'on peut difficilement se passer des outils numériques aujourd'hui si l'on veut travailler rapidement et efficacement. 

L'objectif est de produire une vraie maquette 3D bien palpable. Mais pour réaliser le carroyage rien de tel qu'un SIG pour fixer la taille de la maille, superposer les données altimétriques (issues de la BDAlti mises à disposition par l'IGN), calculer l'altitude moyenne et choisir la symbologie. Si l'on est quelque peu allergique à la géomatique, il vous reste une autre solution, celle d'utiliser l'application Lego Digital Designer (LDD) qui est une solution de Conception Assistée par Ordinateur (CAO) assez standard pour les projets Lego moyennement complexes.

SIG ou CAO : il devient difficile de se passer complètement des technologies numériques aujourd'hui. L'auteur est même prêt à donner quelques conseils si vous n'arrivez pas à vous en sortir. Une suggestion tout de même : une fois la carte conçue, il serait intéressant d'avoir des retours du côté élèves dans la construction - déconstruction de cette maquette 3D. L'auteur indique en légende le nombre précis de briques légo et la couleur correspondante à chaque zone d'altitude. C'est bien vers la notion de courbes de niveau que l'on est censé aller progressivement, une notion abstraite difficile à acquérir par de jeunes élèves qui doivent passer de la "vision du dedans" en 3D à la "vision du dessus", celle de la carte en 2D. Avis aux enseignants expérimentateurs qui s'intéressent à la construction et à la structuration de l'espace chez l'enfant...


Sur les questions de représentations cartographiques et de construction de l'espace, on ne peut que recommander un très précieux ouvrage paru il y déjà une 20e d'années : MOTTET, G., dir. (1997). Image et construction de l’espace, apprendre la carte à l’école. Paris, INRP.

Sur le passage de la vue 2D à la vue 3D de la surface terrestre, voici une application qui ouvre des perspectives intéressantes sur le plan pédagogique : Map to Globe est un globe en 3D sur lequel il est possible de draper vos propres cartes en deux dimensions. L'application en ligne offre un grand choix de projections, permet de travailler sur l'alternance jour/nuit, de dessiner également en surcouche des éléments apparaissant directement sur le globe en 3D. Preuve que les globes 3D sont à la mode, voici une autre application en ligne de globe géologique virtuel : The Lithological Map Viewer.

Et pour les adeptes de la cartographie classique, il vous reste toujours la possibilité de contempler les magnifiques globes anciens de Coronelli sur le site de la BNF.



Strava et les enjeux des Big data

Si vous êtes abonnés à des réseaux sociaux, l'information ne vous a peut-être pas échappé...

L'entreprise Strava est au coeur d'une vaste controverse concernant la publication massive de données géolocalisées, en l'occurrence des parcours GPS (plus d'un milliard de traces) enregistrés par les sportifs du monde entier qui utilisent ce site. L’application Strava permet en effet de partager sur un réseau social les parcours avec les performances associées (vitesse, allure, distance...). Pour chaque segment de parcours, il est possible de comparer ses performances par rapport aux autres utilisateurs, ce qui en fait un site très apprécié par les sportifs, notamment les militaires. Collectées et analysées par de puissants algorithmes, ces données nettoyées sont mises en ligne chaque année par l’entreprise Strava sous la forme de cartes de chaleur (Heat maps) interrogeables par activité (Activity Type) :


Les cartes produites permettent d’identifier les parcours les plus utilisés (plus la trace est blanche, plus elle est utilisée), de nouveaux chemins peu usités ou peu connus, des parcours dans des zones non habitées ou non occupées... sauf peut-être par des bases militaires. Plusieurs sites militaires apparaissent dans des pays où l'activité enregistrée par Strava est quasi nulle. Cela concerne surtout des bases militaires américaines en Afghanistan, en Irak et en Syrie. En Syrie par exemple, on peut apercevoir près d'un barrage des trajets qui dessinent une possible base militaire américaine, là où les images satellites ne montrent que des champs. La France n'est pas en reste. Au Mali, où elle est engagée depuis 2014 pour l'opération Barkhane, plusieurs sites montrent une activité intense au milieu du désert, comme le poste avancé de l'armée française à Tessalit, au nord du pays :


Comme l'a révélé sur Twitter Nathan Ruser, un étudiant australien qui s'intéresse à la sécurité internationale et au Moyen-Orient, la géolocalisation de Strava qui montre les « points chauds » d'utilisation, permet de tracer des parcours de footing autour de bases militaires, les soldats étant très friands de l'application. Ce problème de géolocalisation et d’utilisation des réseaux sociaux est pris au sérieux par le Ministère français des armées. En 2012, un code de bonne conduite pour les réseaux sociaux a été diffusé à l’attention des militaires et des personnels civils de la défense, ainsi qu’à leurs familles. Concernant la géolocalisation, l’armée demande la désactivation du smartphone lors d’un déploiement en opération. Mais il semble que les militaires l'activent encore souvent lors de leur jogging hors opération. L'entreprise Strava a rapidement réagi par un communiqué où elle s'engage à "travailler conjointement avec l’armée et les membres du gouvernement pour dresser une liste des données potentiellement sensibles" et à "une simplification de gestion des paramètres de confidentialité et de sécurité pour que les membres Strava puissent y avoir recours encore plus facilement. » (Lettre à la communauté des utilisateurs de Strava, 29 janvier 2018).

D'autres usages peuvent cependant être faits de cette énorme base de données cartographiques. Cela ouvre des possibilités intéressantes pour repérer les hauts-lieux sportifs (hotspots), pour mieux comprendre la fréquentation de certains parcs naturels ou de certains espaces d'accueil. Les zones délaissées où presque aucun utilisateur n'est connecté à Strava révèlent également les "trous noirs" d'Internet, comme par exemple ici la Corée du Nord par rapport à la Corée du Sud :


La galerie de hotspots sélectionnés par le site Strava permet de découvrir les nouveaux terrains de jeu des sportifs qui ne concernent plus seulement la terre, mais aussi la mer avec des courses de natation ou des championnats de kitesurf. Il est même possible d'approfondir l'analyse en comparant les pratiques sportives sur un même lieu :

Comparaison entre les pratiques des VTTistes (à gauche) et les pratiques des skieurs (à droite) à Whistler en Colombie-Britannique 

Comparaison entre les pratiques des cyclistes (à gauche) et les pratiques des coureurs (à droite) à la Réunion

 La presqu'île de Quiberon avec son célèbre triathlon dont une partie se déroule en mer et l'autre à terre.

Les cartes sont accessibles sur le site de Strava et incorporables directement dans QGis sous forme de service WMS. Avec la multiplication des objets connectés, on peut s'attendre à d'autres fuites involontaires d'informations sensibles, notamment au travers des outils de Data vizualisation. Le cas de Strava est néanmoins intéressant par son ampleur et par l'importance des questions liées à la géolocalisation et à la masse d'informations géospatiales mises à disposition. Il permet de dégager quelques enjeux des Big data sur le plan individuel et collectif :

Un enjeu ethique. Conçu comme un véritable comparateur d'efforts, Strava permet d'évaluer en continu ses performances et de se mesurer à celles des autres : c'est la course aux "KOM" (traduisez "King of Montain") qui sont les meilleurs temps enregistrés par segment et qui vous donnent en quelque sorte le maillot jaune. Cela interroge les comportements que Strava et d'autres sites similaires sont en train d'imprimer, dans un rapport à soi et aux autres qui semble en partie remodelé par les outils de géolocalisation (un enjeu donc également identitaire). Le risque est de rendre le sportif accro au point de vouloir repousser sans cesse ses limites... quitte parfois à piller les données de ses adversaires ou à contourner l'esprit sportif par la triche (voir parmi les liens ci-dessous).

Un enjeu sécuritaire. En surlignant les trajets parcourus par ses utilisateurs, l’application Strava a involontairement révélé l’emplacement de certaines bases militaires censées rester ignorées du grand public. Il ne s'agit pas forcément de sites secrets, mais l’activité de Strava a « pour effet de détourer des bâtiments qui s’avèrent être des bases militaires ou d’autres sites sensibles, pas nécessairement référencés avec cette précision jusqu’à présent » comme le pointe Olivier Desbiey, chargé des études prospectives à la Commission nationale de l’informatique et des libertés. On peut affirmer plus généralement que la sécurité des données personnelles est remise en cause. Quel peut être le degré de confidentialité lorsque l'on dépose des données personnelles sur des réseaux sociaux qui pourront à leur tour les réutiliser à d'autres fins ? La question ne se pose pas seulement pour Strava, mais pour tous les réseaux sociaux (Facebook, Whatsapp, Instagram, Twitter, Google+...), a fortiori lorsque ceux-ci ont tendance à s'intéresser à la géolocalisation de leurs utilisateurs (voir par exemple les utilisateurs tracés dans Citymapper suite à une faille de sécurité ou encore les données de géolocalisation enregistrées par Google Timeline). Tel est pris par le GPS activé de son téléphone celui qui croyait prendre les traces des autres utilisateurs : on est surveillé en même temps qu'on surveille les autres. A ce jeu du chat et de la souris où les rôles peuvent s'inverser, certaines organisations criminelles commencent à s'adapter en organisant un brouillage GPS pour ne pas être repérées.

Un enjeu informationnel. Si la géolocalisation a servi initialement les intérêts de l’armée (le système GPS est resté volontairement dégradé par l'armée américaine jusqu'au début des années 2000), cette technologie a largement été ouverte au grand public. L'information spatiale géolocalisée est devenue une information sensible, qui peut affecter aussi bien la vie privée d'un individu que la sécurité d'une nation. En diffusant des masses d'informations géolocalisées jusque-là souvent gardées jalousement par les Etats ou par les grandes sociétés, les réseaux sociaux donnent à voir le monde tel qu'il est, son fonctionnement, sa face parfois cachée. En cela ces cartes peuvent constituer des instruments de pouvoir et de contre-pouvoir.

Un enjeu stratégique. Pour les gestionnaires, les associations, les entreprises, c'est l'occasion d'avoir un retour des usagers qui donnent à voir leurs pratiques, leurs goûts, leurs préférences (voir par exemple la cartographie du running à Paris en 2016). Autant dire un formidable outil stratégique pour augmenter son audience ou son impact et nombre de sociétés spécialisées ont bien compris les enjeux économiques de la géolocalisation. Soixante-seize villes et régions dans le monde utilisent les données de Strava métro pour évaluer et définir leur politique de transport. Ces bases de données géolocalisées peuvent servir également comme outils d'aide à la décision, pour optimiser la gestion des infrastructures existantes, faire des choix d'aménagement, mieux répondre en somme à nos besoins collectifs... quand bien même l'individu géolocalisé de plein gré ou à son insu n'a souvent rien demandé ! Le Conseil d'Etat a de ce point de vue rappelé le 15 décembre 2017 l'interdiction de contrôler le temps de travail des salariés par la géolocalisation.

http://www.geluck.com/actu-geluck-285.html
Philippe Geluck ®


 Paris, Rues Sportives
Cartographie du running à Paris en 2016, via les données de Running Heroes.


 Carte des traces des coureurs à Sydney sur le site Flowing Data

Lire notre billet sur le Big data et les choix d'aménagement urbain à travers l'exemple de Strava metro.


Liens à consulter
  • Cartes accessibles en géovisualisation sur le site de Strava et incorporables directement dans QGis sous forme de service WMS.
  • Strava : les bracelets connectés révèlent des données militaires confidentielles. Article du 29 janvier 2018 consultable sur Le magazine Cloud et Big data.
  • L'usage détourné des big data de Strava met en danger les militaires. Article du 1er février 2018 consultable sur Le Monde informatique.
  • Quand le big data provoque une big cata. Article à lire sur le blog @Korben 
  • Strava : ce que préconise l’armée française sur la géolocalisation. Consultable sur le site Numerama. A compléter par un 2e article concernant la désactivation du partage de données dans l'application Strava, une nouvelle option mise en place en février 2018.
  • Le jeu du chat ou de la souris ou le brouillage au sein des groupes criminels. Consultable sur le Journal du Net (octobre 2015).
  • Big Data, Big Problems: How Strava's Heat Map Uncovers Military Bases. Vidéo à consulter sur Wral.com.
  • En quoi les Big Data sont-elles personnelles ? Consultable sur le site InternetActu.net
  • Strava, le réseau social qui rend les cyclistes accros. Consultable sur le blog Social Cycling.
  • How to spot a Stravasshole. Vidéo humoristique sur Youtube montrant le comportement des cyclistes avant et après Strava.
  • Ce que les big data peuvent apprendre aux sportifs de haut niveau. Consultable sur le site de Sciences & Avenir.
  • Cartographie du running à Paris en 2016, via les données de Running Heroes. Consultable sur le site Paris rues sportives.
  • Where People Run in Major Cities. Cartes des traces des coureurs dans les grandes métropoles sur Flowing Data.
  • Les données des sportifs : utiles aux gestionnaires d'espaces naturels ? Consultable sur le site Pôle Lagune Méditerranée.
  • City planners tap into wealth of cycling data from Strava tracking app. Consultable sur le site du journal The Guardian
  • Galerie de hotspots (haut-lieux de pratiques sportives) sélectionnés par le site Strava.

Le site Marine Traffic permet désormais de visualiser la densité des routes maritimes

On ne présente plus Marine Traffic, le célèbre site qui fournit gratuitement et en temps réel des informations sur l'emplacement et le déplacement des navires dans le monde entier. Grâce à leur système de balises AIS (voir l'article d'Hervé Théry dans M@ppemonde), les navires donnent en permanence leur position, leur vitesse, leur origine et leur destination.

Le projet universitaire Marine Traffic, qui a pour but la collecte et la diffusion de ces données en vue de leur exploitation dans divers domaines, s'est doté d'un service d'analyse en intelligence artificielle pour exploiter tout ce Big data. L'agrégation de milliards de points de données à partir de 2017 et la refactorisation des données de l'année 2016 réinterrogées avec de nouveaux algorithmes ont permis d'établir de nouvelles cartes de densités des routes maritimes, très intéressantes pour mesurer tout à la fois l'importance et l'évolution du trafic. Ce nouveau format de carte de densité créée à partir des trajectoires des navires au lieu de leurs positions permet le suivi des navires même dans les endroits les plus difficiles, où la couverture AIS n'est pas aussi précise. A terme, il est prévu de dégager plus d'informations à partir des données brutes AIS notamment pour savoir, quand un navire s'arrête, s'il est immobilisé à un terminal offshore ou s'il est en train de charger ou décharger des marchandises dans un port.


Si vous ne voulez plus seulement vous contenter de regarder passer les navires (vu leur gigantisme, il n'est pas non plus interdit de rêver sur leur forme et leur taille !), alors suivez le guide : une fois sur la page d'accueil du site Marine Traffic, cliquer dans la barre menu à gauche sur l'icone "Density Maps" qui fait apparaître la boîte de dialogue suivante :


Choisir l'année de référence (2016 ou 2017), le type (porte-conteneurs, cargos, pétroliers, méthaniers...) ou la taille des navires (de moins de 500 à plus de 60 000 tonnes). Sinon par défaut cliquer sur "All traffic". La carte fait apparaître la densité des routes selon un dégradé de couleurs allant du bleu-vert (pour les moins denses) au ocre-orangé (pour les plus denses). Outre le caractère discutable de ce dégradé de couleurs qui renvoie à une hiérarchie de flux bien spécifique, ce type de carte n'échappe pas complètement à "l'effet spaghetti" dénoncé par Françoise Bahoken dans sa thèse : au delà d'un trop grand nombre de lieux de départ et d'arrivée, les flux sont peu lisibles. Noter cependant que les algorithmes utilisés parviennent en partie à agréger les flux et à réduire cette complexité graphique. En jouant sur le mode "on/off", il est possible également de faire apparaître en filigrane le trafic en temps réel des navires sillonnant ces routes au moment même où l'on est en train de consulter le site. Utiliser le curseur pour régler l'opacité ou, si vous avez coché les deux dates 2016 et 2017, pour voir les évolutions d'une année à l'autre.

Exemple de l'océan Indien : concentration des flux maritimes de la Mer rouge et du golfe arabo-persique à l'Inde (route nord) ainsi que de l'Afrique du Sud à l'Asie du Sud-Est (route sud). Les deux routes aboutissent au détroit de Malacca, sorte de goulot d'étranglement du trafic maritime :


Exemple de l'océan Pacifique : forte dissymétrie entre le Pacifique Nord et le Pacifique Sud avec concentration du trafic sur la façade de l'Asie (entre le Japon, la Chine et l'Asie du Sud-Est) :


Exemple de la mer des Caraïbes et du golfe du Mexique : une nouvelle "Méditerranée" de plus en plus saturée par les flux maritimes :


Exemple de l'Atlantique Nord et de la voie arctique : à comparer de "l'autoroute maritime" que constituent la Manche et la Mer du Nord, les passages par l'Arctique, qu'il s'agisse du passage Nord-Ouest par le Canada ou du passage Nord-Est par la Russie, semblent encore relativement peu empruntés. Noter cependant le grand nombre de traits bleus qui laissent penser qu'il n'y a pas encore de route bien établie dans le Grand Nord.


Zoom sur le détroit de Malacca entre la Malaisie et l'Indonésie : plus de 80 000 passages de navires par an, l'une des zones de trafic les plus denses au monde, à la jonction du triangle de l'océan indien et de la route de l'Asie-Pacifique  :



Par comparaison voici à quoi ressemblaient les flux de trafic maritime entre 1750 et 1854, tel qu'ils ont pu être reconstitués à partir des livres de bord des navires (source : CLIWOC). Il est possible d'accéder aux données par année et par navire. Si l'on croise cette carte avec celle du trafic actuel (Marine Trafic), il est possible de conduire des comparaisons intéressantes. Au milieu du XIXe siècle, le trafic se concentre essentiellement dans l'océan Atlantique et dans l'océan Indien. Avant l'ouverture du canal de Suez, la route de l'Orient passe par le sud-ouest de l'océan Indien. A partir du XXe siècle, on assiste à un basculement au profit du nord de l'océan Indien et les flux s'étendent jusqu'au Pacifique, particulièrement sur la façade orientale de l'Asie.


Le trafic maritime entre 1750 et 1854 (source : CLIWOC)




Pour compléter
:

Présentation des cartes de densités des routes maritimes par le site Marine Traffic.
https://www.marinetraffic.com/en/p/density-maps

Blog du site Marine Traffic pour se tenir au courant des évolutions.
https://www.marinetraffic.com/blog/mapping-density-ship-routes-using-big-data/

THERY H. (2011). Marine Traffic Project, un outil d’observation des routes et des ports maritimes, Revue M@ppemonde, n°104.https://mappemonde-archive.mgm.fr/num32/internet/int11401.html

Dossier "Enseigner la mer" sur le site Eduscol.
http://eduscol.education.fr/histoire-geographie/se-former/actualiser-et-approfondir-ses-connaissances/par-theme-en-geographie/geographie-thematique/mers-et-oceans.html

GENEVOIS, S. (2017). La cartographie des espaces maritimes au prisme de la géographie scolaire. Actes du Grand Séminaire de l'océan Indien 2016. "Entre terres et mers, cartographies du sud-ouest de l'océan Indien", Sep 2016, Saint-Denis. Université de la Réunion. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01650707

NUMA, J-P (2018). Océan Indien : étude géopolitique et stratégique des flux maritimes, risques et menaces. Site Diploweb. https://www.diploweb.com/Ocean-Indien-etude-geopolitique-et-strategique-des-flux-maritimes-risques-et-menaces.html

BAHOKEN F. (2016). Contribution à la cartographie d’une matrice de flux. Thèse de doctorat, Université Paris Diderot (Paris 7), Sorbonne Paris Cité, 408 p. + Annexe. Voir le résumé sur Mappemonde